VL — LE RAIL ET LA MISE EN VALEUR DE L'AMÉRIQUE
Nul exemple n'est plus propre à mettre en lumière la prodigieuse puissance des chemins de fer que celui des États-Unis. Le problème du transport, transporialion suivant l'expression compréhensible qu'on rencontre dans la littérature américaine, n'a nulle part été abordé et résolu avec plus de hardiesse. Avant les chemins de fer, l'attention s'était déjà portée sur les canaux, les voies navigables, les routes à longue distance même. Mais seul le rail devait permettre de réaliser les possibilités en quelque sorte illimitées du nouveau monde.
D'immenses espaces, à peu prés vides, s'ouvraient au delà de la barrière des Appalaches ; à peine quelques embryons de population blanche avaient commencé à se former sur les bords de l'Ohio. De 1821
à 1915, environ 29.000.000 d'Européens ont franchi l'Atlantique pour se transporter dans ces pays neufs. Ce fleuve humain qui, depuis trois quarts de siècle, ne cesse de couler, tantôt accélérant, tantôt ralentissant son cours, se nourrit de sources de plus en plus éloignées, n rouk tour à tour, comme le Nil rouge succédant au Nil vert dans l'inondation périodique, des éléments différents, d'abord iriandais, pus allemands et Scandinaves, enfin italiens, slaves, orientaux de la Méditerranée. Mais chaque année c'est encore 400.000 ou 500.000 êtres humains que les paquebots d'Europe amènent aux ports des États- Unis. Depuis dix ans ce flot puissant envahit aussi le Canada : l'immigration, faible auparavant, s'y tient annuellement aujourd'hui aux environs de 200.000 \
Cette masse humaine jetée par les paquebots d'Europe sur le continent américain, ne s'y est pas répandue au hasard ; eUe ne s'est pas émiettée ainsi que jadis faisaient nos trappeurs franco-canadiens comme une poussière dans ces vastes espaces : si elle s'est canalisée en quelques courants principaux suivant une marche régulière, de telle sorte que le centre de gravité de la population n'a pas cessé de se déplacer dans le sens de l'Est à l'Ouest, — c'est grftce aux chemins de fer. Us ont servi de véhicule à la colonisation. Plus on s'écartait des côtes pour s'avancer vers l'intérieur au delà de toute route tracée ^ plus la locomotive exerçait une action exclusive, devenait autocrate. Elle donnait au sol qu'elle traversait, ou dont elle s'approchait, la seule valeur qui pût le faire apprécier en ces pays neufs, celle d'un capital producteur d'objets de commerce. Le mirage qui attire vers ces contrées nouvelles un flot humain sans cesse renouvelé, n'est plus celui des mines de métaux précieux, mais celui des produits et salaires auxquels donne Ueu une vie commerciale intense. D ne s'agit plus de vivre chichement d'une terre avare, de consumer son énergie dans un labeur ingrat, mais, après avoir emprunté à une terre presque vierge un produit facile, de le transformer aussitôt en une richesse circulante : la moisson aussitôt changée en chèque. Cette richesse ne peut naître qu'au contact du rail. Celui-ci vivifie ce qu'il touche. Dans les parties encore inoccupées de l'Ouest, la concession d'une bande de terres publiques de 32 kilomètres à droite et à gauche de la ligne, joue le rôle d'une subvention pour la construction des principales voiesmaîtresses qui traversent d'un océan à l'autre les États-Unis et le
1. De 1901 à 1910 le Canada a reçu environ un million d'Européens, sans compter les immigrants des États-Unis. Les États-Unis eux-mêmes ont reçu dans la même période environ 7 millions, l'Argentine à peu près 1.200.000.