DE L ELLIPSE
Le Discours n'a pour but que de communiquer aux autres nos connoissances, ou les jugemens de notre esprit. Comme notre pensée est très-rapide , il est naturel que nous cherchions à l'exprimer le plus brièvement possible. Pour atteindre ce but 5 nous retranchons souvent une partie des mots qui seroient nécessaires pour peindre notre pensée tout entière, sans que pour cela le Discours perde rien de $a clarté , parce que le ton , le geste , la tournure de la phrase, suppléent à ce retranchement. C'est ce qu'on appelle Ellipse 5 ou phrase elliptique.
Ces vers de La Fontaine offrent des exemples de l'Ellipse.
Jdoi! destancJies, dit-il, moi! Héron, que je fasse Une si paupre chère ! JEt pour qui me prend^on ?
C'est-à-dire , Contient-il à moi de manger des tanches? cons>ient4l que moi, qui
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suis un Héron , je fasse une si paui^re chère?
Il en est de même de ceux-ci :
Du goujon] c'est hien là le dîner d un Héron! J'ouvrirois -pour si peu le bec !
C'est-à-dire, Du goujon coiivient-il pour moi? c'est bien là le dîner cCun Héron! Est-ce qiiefou^rirois le bec pour si peu de chose?
L'Ellipse est d'an usage très-fréquent dans le Discours \ et pour s'en convaincre,* il ne faut que se rappeler ce que nous avons dit en parlant des Prépositions, que les Prépositions ne sont que les exposans des rapports qui existent entre un antécédent et un conséquent (i). Pour peu néanmoins qu'on veuille analyser quelques unes des phrases les plus communes, on y trouvera: fréquemment des Prépositions qui ont bien, à la vérité, un complément, mais qui ne paroissent point avoir d'antécédent.
Nous avons déjà fait remarquer ailleurs que cela a lieu souvent avec le mot des , qui équivaut à de les ^ et qui suppose,
(i) Voyez ci-devant, première partie, chap. IX, p. 54.
dans un grand nombre de rencontres, l'Ellipse de rantécëdent, une portion ou quelques uns (i). C'est ainsi qu'on dit: Des gens malintentionnés m'ont calomnié auprès du roi; J'ai été rencontré par des voleurs ; Je Vai dit à des gens de la gendarmerie. Dans toutes ces Propositions, le mot des exige qu'on supplée auparavant les mots une portion.
Il en est de même du mot du^ comme dans ces Propositions : Donnez-moi du vin; Du pain et de Veau suffisent pour apaiser la fin et la soif. Mais voici d'autres exemples où de semblables Ellipses ont lieu devant d'autres Prépositions.
Que je lise à la tête d'un livre, -^^ Pam, chez BarboUy ces mots ne signifieront rien pour moi , si je ne restitue l'antécédent du rapport dont Paris et Barbou sont les conséquens: Ce livre se vend à Paris ; il se vend chez Barbou.
Si je lisois ces mêmes mots , ji Paris ^ sur l'adresse d'une lettre, je remplirois l'Ellipse en cette manière : Cette lettre doit être portée à Paris.
Enfin 5 si je voyois sur un monUment
(i) Tojez ci-devant, première partie , chap. Y, p. 27, note.
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funèbre : J[ la mémoire de Turenne^ je n'hésiterois pas à remplir ainsi l'Ellipse : Cemonument est consacré à la mémoire de Turenne.
Dans tous ces exemples il y a Ellipse de toutes les parties qui constituent essentiellement la Proposition, du Sujet, du Verbe et de TAltribut^ on n'a exprimé qu'un seul terme circonstanciel, qui peut appartenir à plusieurs Propositions différentes : il n'en résulte néanmoins aucune obscurité, parce que les circonstances qui accompagnent ces fragmens de Propositions, en détermineirt le sens.
Il en est de même dans une multitude d'autres circonstances, et toutes les fois qu'une Proposition paroît manquer d'un de ses termes essentiels, c'est à l'Ellipse qu'il faut avoir recours , pour compléter l'analyse de la phrase. En quittant un ami, je lui à\^\ Adieu. Dans l'usage actuel, adieu est un seul mot , c'est un Nom ; il faut donc , pour compléter la Proposition à laquelle ce mot appartient , rétablir le Sujet je, le Verbe attributif dis , et le complément indirect i;oz/^ , pour à vous; car le sens est : Je vous dis adieu. Mais si l'on veut remonter à l'origine du mot
adieu, on verra qu il est composé de la Préposition à et du Nom Dieu. Le sens exigeoit donc primitivement un Verbe, comme antécédent d'un rapport qui eût pour conséquent Dieu, et pour exposant à; et en effet, le sens primitif de cette expression elliptique étoit : Je vous recommande à Dieu. Bonjour, bon soir^ au revoir, ne sont que des fragmens de ces Propositions : Je vous souhaite un bonjour; Je vous souhaite un bon soir; Je rem^ets notre conversation au revoir.
Quelquefois onfait ellipse d'un mot dont le sens se trouve compris dans celui d'un autre mot qui précède , et qui a une signification à peu près semblable , ou une signification entièrement contraire. Les vers suivans de La Fontaine nous offriront deux Ellipses, dont la dernière appartient àTespèce dont nous parlons :
La belle se sut gré de tous ces sentimens.
Uâge la fit déchoir : adieu tous les amans,
J7n an se passe, et deux avec inquiétude ;
Le chagrin vient ensuite : elle sent chaque jour
Déloger quelques jeux, quelques ris, puis V amour;
Puis ses traits choquer et déplaire j Puis cent sortes de fards...,.
On sent facilement que pour rétablir la
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Proposition à laquelle appartiennent ces mots : adieu tous les amans ^ il faut suppléer le Verbe J/re/i^, et construire le tout ainsi : Tous les amans dirent adieu ; mais on n« sent pas aussi aisément quel est le Verbe qu'il faut suppléer clairs ces mots : Puis cent sortes de fards. Les mots précédens : Puis ses traits choquer et déplaire , sont le complément du Verbe elle sent; car le sens est : Puis elle sent ses traits choquer et déplaire; mais on ne peut pas dire , Puis elle sent cent sortes de fards : il faut donc avoir recours à un autre Verbe, et le sens permet également de supposer que le poète a voulu dire : Puis cent sortes de fards "vinrent^ c'est-à-dire, furent employés, ou, Puis elle employa cent sortes de fards.
S. Paul, parlant de certaines gens, dit, pour les caractériser , qu'ils sont du nombre deceux qui défendent le mariage^ V abstinence de certaines viandes ^Gic.{i)\ le sens est, qui défendent le mariage^ prescrivent Vabstinence de certaines wa^zc^^i", etc. Cette Ellipse estfondéesur ce que toute défense est un commandement
(i) I. TIm., g1i. IV, V. 3.
négatif, et que par conséquent le Verbe défendre renferme essentieflement Fidée à' ordonner ( i ).
On fait encore fréquemment Ellipse du Verbe être : il y a même des langues , comme Farabe et le hongrois , où cette Eclipse est souvent prescrite par la Syntaxe, En français, nous ne la faisons que pour donner plus de vivacité au Discours, comme dans ces vers, qui renferment en même temps des exemples de Finversioa dont nous avons parlé dans le chapfcre précédent :
par ce trait de magnificence , Le -prince à ses sujets étalait sa puissance.
En son Loupre il les invita.
Quel Louvre! Un vrai charnier, dont V odeur se
porta J)^ abord au nez des gens.,,.
Quel Louvre!' c'est-à-dire, Quel Louvre étoit celai-là ! Un vrai charnier, c'est-àdire, C'étoitun vrai charnier.
Quelquefois on retranche le Verbe qui
(i) Une pareille Ellipse se lr%tiTedans ces versde
Virgile {/En,,l, vili, v. i43>
His fret us j non légat os, neque pTimaf^r art<m
Tentamenta tui pepigi
Il faut suppléer misi pour antécédent de legatos*
devoitservir d'antëcédentà un autre Verbe, et on se contente d'exprimer ce dernier sous la forme d'un complément, c'est-àdire par l'Infinitif.
U autre aussitôt de s'excuser^
C'est-à-dire, commença , ou se mit en devoir de s'excuser(i).
C'est, je crois, faute de faire attention aux Ellipses si fréquentes dans le Discours, qu'on regarde ordinairement comme aû-^ tant de négations, ou de mots négatifs, un grand nombre de Noms ou d'Adverbes qui ont très-réellement la signification positive , comme rien , pas ^ point , mie f guèreSj jamais^ oncques ^ aucun ^ etc.
Quoique Topinion que je combats soit presque généralement adoptée, et quelle ait même en sa faveur des autorités respectables, elle n'en est pas mieux fondée, et on peut poser comme un principe certain que tous ces mots ont primitivement une signification positive. Rien , pas , points
(i) La m^me Ellipse a lieu en latin, toutes les fois qu'on met le Sujet au Nominatif et le Yerbe à llnfinitif, comme dans ces vers de Virgile (JSn., I, II, V. i3!î et i33) :
Jainque dies infanda aderat rmiki sacra parari^ Et salsœ fruges , et circum tempora vittœ.
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mie y signifient une chose de peu de volume ou d'une petite étendue, que l'on peut comparer à un pas , à un point , à une mie de pain. On emploie le mot goutte dans le même sens, quand on dit : Je n'y vois goutte. Aucun signifie absolument la même chose que quelqu'un ; guères est synonyme de beaucoup ; jamais, oncques signifient en quelque temps que ce soit(i).
Aussi ces mots ne paroissent-ils négatifs que parce qu'ils sont presque toujours joints à une négation à laquelle ils donnent de l'énergie. Je n'en sais rien; Je ne veux point, ou pas , ou mie de vos dons, c'està-dire, Je ne sais de cela pas même un rien , une petite chose (2) 5 Je ne veux de
(i) Cela est sensible du mot oncques, qui est le mot latîn unquàm. Rien vient pareillement de res , chose, ou, si l'on veut, de recula, une petite chose. Il est remarquable que, dans le langage vulgaire, les Arabes emploient de même le mot chose, pour fortifier la négation.
(2) Je ne nie pas que le mot rien ne soit pris quelquefois dans un sens absolument négatif, comme dans cet exemple : Dieu a fait le monde de rien; mais outre que les cas où il n'y a réellement pas ellipse de la négation, sont fort rares, j'ose di^e que c'est un véritable abus consacré par l'usage. Il n'en
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VOS dons pas même autant qu'un point , Tin pas ou une mie de pain. Aucun roi n'a été si puissant que Charlemagne , c'està-dire, Quelqu'un d'entre les rois n'a pas été , etc. Je n'ai guères chargent , c'està-dire 5 Je n'ai pas beaucoup d'argent : on disoit autrefois naguères , pour, Il n'y a pas long -temps. Je n'ai jamais ou oncques vuun hommesi méchant^ c'està-dire, Je n'ai vu en quelque temps que ce soit , etc.
Pour revenir maintenant aux Ellipses dont nous nous occupons , il faut observer que lorsque Ton répond négativement à une question , on se contente très-souvent des mots rien^ pas ^ point, jamais, aucun. En voici des exemples dans les vers suivans.
Chemin faisant , il 9it le cou du chien pelé : Qu est-ce là? lui dit-il. — RiEN. — Ç«ot RIEN? — Feu de chose,
— Mais encor ? — Le collier dont je suis attaché y De ce que vous i>oyez est peut-être la cause,
— Attaché 1 dit le loup : vous ne' courez donc pas ^
est pas de même quand on dît : Ai^ez-vous reçu quelque chose de Rome? Rien, ou, Avez-vousreçu des lettres de Londres ? Aucune .'il y a alors Ellipse, et la Proposition entière est : Je rCai rien reeu; Je n'en ai reçu aucune.
iSâ PRINCIPES
Ou ifous i^oulez ? — Pas toujours} mais qu^im^ porte?
Et dans ceux-ci :
« • . y Regardez bien, ma Sœurf JEàt'ce assez, dites-moi; n^y suis-je point encore ?
— Nenni. — iïi jk i^oici donc ? — Po^NT DU TOUT. — •
My voilà,
— Vous n'en approchez pas. • • • « «
Parmi toutes lesEIlipses que renferment ces deux exemples , je ne m'attache qu à celles qui ont un rapport direct avec le sujet que je traite.
Rien, Quoi rien ? Peu de chose. Veuton rétablir tout ce qui est sous-entendu ici? Il faudra dire : Ce n'est rien. Quoi, ce n'est rien ? C'est peu de chose.
P^ous ne courez donc pas toujours où n)ous voulez ? Pas toujours ; c'est-àdire, Je ne cours pas toujours où je veuï.
My voici donc ? Point du tout ; c'està-dire , Vous n'y êtes point du tout. Le mot point ne forme pas plus ici la négation, que le mot pas dans ce qui suit : M'y voilà. Vous rien approchez pas.
* Il y auroit beaucoup d'autres choses à dire sur l'Ellipse -, mais je crois que ceci suffit pour mettre sur la voie les personnes qui voudront méditer sur ce petit nombre d'exemples , pris de la langue française*
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