‹ Principes de grammaire générale, ou, Exposition raisonnée des éléments du langageChapitre 12 sur 45 · CHAPITRE XT · texte numérisé non relu

CHAPITRE XT

bV DÉVELOPPKMENT DU LANGAGE. — DU SENS rROHRC ET DU &EN<( *■' ' ^^-

FIGURÉ DES MOTS. — DE LEUR COXl'OSiTION ET DE LEUR DÉRIVATION. — DES SYNONYMES.

Avant de nous occuper spécialement de chaque Partie du discours , il nous faut ajouter ici aux remarques que nous avons déjà faites sur Forigine du langage {% 27) ,

quelques détails sur les procédés que Thomme , une fois en possession d'un petit nombre d'idées et de mois , avait à sa disposition pour exprimer ces mêmes idéos i mesure ^ju^elles se modifiaient ou qù*il en formait de nouvelles. Observons d abord que nous modifions nos idées de deux manières principales : 1** en augmentant leur compréhension ; 2"" en la diminuant. Dans le premier cas , l'étendue de Tidée est bien restreinte, mais l'idée ellemême est mieux précisée ; en d'autres termes , l'objet représenté par l'idée est mieux déterminé ou spécifié : c'est ce procédé que nous suivons pour particulariser ou

individualiser nos idées. Dans le second cas, retendue de l'idée est agrandie , c'est-à-dire que les objets auxquels elle peut s'appliquer sont plus nombreux : c'est donc par ce procédé que nous généralisons , comme on dit , nos idées. Ce double procédé tient à la nature même de l'homme qui le porte à acquérir des connaissances trèsvariées : d'un côté , pour pouvoir embrasser et se représenter un grand nombre d'êtres et de faits , il doit généraliser ses idées ; de l'autre » pour avoir des idées claires et distinctes des choses qui l'intéressent plus spécialement , il doit les individualiser (1),

Si nous connaissions encore la langue primitive , de façon à pouvoir poursuivre les changements successifs que les mots, depuis leur simplicité première jusqu'à leur dernière ramification, ont éprouvés dans leur forme et daiis leur sens , il nous serait probablement facile de montrer , par quel instinct d'analogie (2) l'esprit humain a été guidé pour varier et combiner les mots suivant la v<iriation des

(1) Voy. Locke, Essai sur Ventend. humain. ^ liv. III, chap. 3.

(2) h'Analogief dit Vangelas, est une ressemblance on une conformite qui se trouve aux choses dëjà établies, sur laquelle on se fonde comme sur un patron, et sur un modèle pour en faire d'autres tontes semblables. — C'est la ressemblance , dit Condillac, entre deux signes à cause de la ressemblance entre les deux choses signifiées. — £n Grammaire, dit du Marsais, V Analogie est un rapport de ressemblance ou d'approximation qu'il j a entre une lettre et une autre lettre, ou bien entre un mot et un autre mot , ou enfin entre une expres8ion , on tour, une phrase, et un antre pareil. {Encyclop, Méthod,^ au mot Analogie), — Voye» aussi la Préface du Dictionnaire de l'Acadénnc française.

idées qu*il avait à exprimer. Mais nous ne savons plus rien de cette langue primitive , et dans les langues les plus anciennes que nous connaissons encore , les mots en général et surtout leurs inflexions ont déjà subi trop d'altérations par leur usage journalier, les mots composés et dérivés se sont déjà trop éloignés de leur signification simple et primordiale, pour que nous puissions encore saisir avec quelque certitude la connexité entre leur valeur de date connue et celle de leur origine. Cette observation s'applique à plus forte raison aux langues modernes , et plus spécialement à celles qui dérivent en grande partie de la langue latine , et qui ne peuvent pas être regardées comme le produit d un même et premier germe qui se soit développé de lui-même et selon Tordre progressif des besoins du peuple ; en effet , dans les langues néo-latines , la plupart des racines avec toutes les variations qu elles éprouvent , sont empruntées toutes formées au latin : à peine y découvre-t-on encore quelques débris d'une langue plus ancienne.

Dans cet état de choses , nous ne pouvons faire que des conjectures sur le mécanisme intellectuel àlaide duquel Fesprit humain a varié et augmenté les mots avec la variation et Taccroissement de ses idées ; mais ces mêmes conjectures, quand on examine avec soin plusieurs langues anciennes et modernes , acquièrent un haut degré de vrai-

lemblance et nous amènent, je pense, aux conclusions suivantes :

1° Les mots formés par onomatopée (§ 27) étaient des noms propres ; car les mots ainsi créés en imitant , soif le cri d'un animal . soit le bruit produit par tel ou tel phénomène de la nature , ou par le mouvement de tout autre objet, par les mains, par les pieds, etc., furent sans doute , dès leur origine, employés comme signes de ce cri , de ce bruit, ou même comme signes de Tètre individuel qu'on regardait comme la cause de ce cri, en sorte que c étaient des substantifs plutôt que des adjectifs ou des verbes.

2° Ces mêmes mots, noms propres d abord , sont devenus , sans aucun changement , des noms appellatifs ou communs , et cela très-naturellement : Tbomme ne saisit à la première vue d'un objet que les caractères les phis saillants , comme chez les am'maux le mouvement , tel et tel trait principal de leur conformation, ou enfin les rapports les plus sensibles des choses à lui ou entre elles ; de manière que le nom de son chien (bau-bau , bavèaré), comme celui de sa brebis {bê-bê^ balare)^ peut très-bien servir de signe pour celui du voisin , puis pour ceux de la contrée et enfin pour toute la race. Uu enfant auquel on aura appris à dire papa, en lui montrant son père, donnera d abord, ainsi que Locke la remarqué , le nom de papa à tous les hommes qu'il

verra.

3** Les mots qui désignaient dans leur sens primitif et

propre des objets matériels et sensibles , ont été employés

dans tiû sens dérivé et figuré (1) pour désigner des êtres spirituels, ou des objets intellectuels et moraux, e est-àdire des idées abstraites qui représentent des qualités considérées séparément &e la substance qui en est le soutien, par exemple, blancheur^ justice, bienfaisance, etc. Pour se convaincre de cet emploi des mo(s dans un sens figuré , on n a qu'à réfléchir sur un petit nombre de mots, pris au hasard dans une langue quelconque, je me bornerai à citer les suivants : empêcher (mettre dans les pieds) , expédier (mettre hors des pieds), délirer (s'écarter du sillon), douter (se trouver entre deux) , scrupule (petit caillou qui entre dans le soulier), une nuit profonde, un silence profond (comme celui d'un puits), une question épineuse , une douleur amcre ; supplier quelqu'un (plier les genoux devant lui ) ; agir d'une belle manière ; arrivez maintenant ; je n'y vais pas , point du tout; style, pensée, esprit, ange, etc. Ce procédé de l'esprit humain n'avait nullement échappé aux plus anciens grammairiens. Si antiquum sermonem nostro

(1) Par le sens prîmtïï/ et projir* d'un mot, j^entends l'idëc dont Tcxpression a donne naissance aa n!ot, autant que nous pouvons j remonter ; par le sens dérivé et figuré^ j'entends Tidëe dont le môme mot , après son sens propre , est devenu le signe par analogie , c*cst-:idire h cause de la ressemblance ou du rapport qn^on a saisi entre }<•« deux idëes. Tout le monde sent tros-bicn que les mots lion, corbeau , agneau^ etc., qui dans leur sens propre désignent les animaux connus irous ces noms, pourraient servir de signes pour exprimer les idées d« hratourc^ de noirceur, d^innocenc€ , etc. Voy. Qaintil., 1,5.

comparemuSf pêne jatUf quidqwd loquimur, figura est , dit Quint., IX, 3.

On conçoit aisément que, par cette manière d employer les mots, une seule et même langue, unique jusque-là, doit nécessairement changer et se diviser chez les peuplades qui n'habitent pas la même contrée ; car à mesure que chacune d elles sera on possession d*une nouvelle idée abstraite, elle l'exprimera par la racine dun mot déjà connu et qui indique Tun ou lautrc objet sensible dont ridée a beaucoup de ressemblance ou du moins une certaine connexité avec la nouvelle idée abstraite. Or, il est bien évident que les diverses [)euplades ne prendront pus pour point de comparaison le même objet sensible ; conséquemment la même idéo abstraite sera désignée chez elles par des mots tout à fait différents: le peuple nomade empruntera ses expressions figurées aux deux , aux sources, aux gazons et aux sables, aux divers incidents de sa vie errante et surtout à ses troupeaux. De irtte vie pastorale découleront les sens figurés du même radical. II en sera tout autrement des peuples agri(!oles, navigateurs et trafiquants.

(^ est aussi par suite de leur emploi dans un sens figuré que , dans toutes les langues , la plupart des mots ont reçu plusieurs acceptions différentes. Toute citation serait ici superflue, on n a qu'à ouvrir le premier dictionnaire venu, .rajouterai qu*il en est ainsi, non seulement des mots , mais aussi de leurs terminai&*ons et autres inflexions ;

comme je le ferai voir quand il B*agira de se rendre compte de Femploi des Cas, des Temps et des Modes. Sans doute, le point de ressemblance entre la valeur primitive du mot et son acception postérieure est souvent difficile à saisir , parce que nous ne savons plus dans quel ordre les idées se sont formées et les choses ont été nommées, mais cette ressemblance nen existait pas moins.

11 arrive de là quelquefois que le même mot reçoit deux significations opposées. Ainsi, en français , le mot tremper (mouiller), en parlant du fer, signifie durcir, donner de la force; tandis qu'en parlant du vin, il signifie affaiblir. D autres fois le mot perd insensiblement sa signification primitive et ne conserve que sa nouvelle acception. Il en est sans doute ainsi du mot Seigneur (senior) j qui signifiait à'ahorà Fhomme âgé f le plus vieux; puis, comme dans ces bons temps , oii Tâge décidait de la prééminence entre les hommes, le plus vieux de la tribu ou de la famille exerçait une certaine autorité sur les autres membres et en était respecté, le même mot fut employé pour indiquer Iti r/ie/*, [homme le plus considéré ; plus tard quand, à la place de Tâge et de Fautorité , les richesses commeu* cèrent à donner le plus de considération , on désigna par le même mot le possesseur d'une grande terre, (Fun château ; enfin , comme les personnes les plus riches sont communément à la cour , on a fini par donner le nom do Seigneur aux personnes de la cour ou investies d autres

dignifés publiques ; et aujourd'hui nous disons un jeune Seigneur (jeune vieillard). L'expression ne nous choque pas y parce que le mot Seigneur a perdu sa signification primitive (1).

De ce qui vient d*ètre dit , il résulte que dans tout vocabulaire il faudrait prendre soin de classer les diverses significations d'un même mot , de manière à faire reconnaître celle qui peut être considérée comme primitive, et indiquer comment elle a donné naissance aux autres et par quels liens elles s'enchatnent et se rattachent mutuellement les unes aux autres : c'est un sujet délkat et dans lequel il est facile de s'égarer. Une pareille classification méthodique, qui établirait la filiation des acceptions diverses d'un même mot, serait une sorte de mnémonique artificielle.

4"" Des mots simples on a formé des mots composés. Après que l'homme eut acquis des idées générales d'une très-grande extension et qui étaient exprimées par des noms appellatifs , nous concevons qu'à mesure que ses besoins et ses facultés se développèrent, il ne se contenta plus de savoir que tel ou tel être doué de mouvement et de vie était un animal , ni que tel et tel arbuste était un arbre ; mais ayant examiné ces objets de plus près , il y saisit des qualités , soit absolues, soit relatives ,

(1) Le président de Brosses a traite ce sujet dans toute son ëtenduc. Voyei 8on Traité de la formation mécanique dee lançueij chap. XH.

jusque-là inaperçues ou négligées; alors les noms appella* tifs animaly arbre, ne lui suffirent plus pour indiquer avec précision Tanimal ou Tarbre avec telle ou telle qualité nouvelle ; il lui fallait donc un autre nom pour cette espèce d'animal, pour cette espèce d'arbre. Il est bien vrai que , pour plusieurs espèces d'animaux, on pouvait former de nouveaux noms par onomatopée, mais il est également certain que ce ne pouvait pas être le cas pour la plupart des êtres inanimés , et que pour exprimer, par exemple , ridée qui représentait un arbre ayant telle ou telle qualité particulière, il fallait bien ajouter au nom arbre tel ou tel autre mot qui , parmi les mots déjà connus , fût le plus propre à faire connaître la qualité particulière de cet arbre. C'est ce besoin de spécialiser les idées qui a donné lieu à la formation de mots composés , c'est-à-dire des mots formés par l'agrégation de deux ou plusieurs mots qui n'expriment pourtant plus qu'une seide idée totale (1), par exemple : man-oeuvre^ essuie-mains, garde-meuble , tire-boiLchon , etc.

Ce procédé par composition dans la formation des mots

(1) Poar dëoidcr sî deux mots faisaient un mot eomposéf ou restaient deux mots seulemeiït juxtaposés (napavûv^srov)^ les Grec» et les Romains en jugeaient par Taccent tonique : quand chacun des deux mots conservait son accent tonique , ils n*ëtaient que juxtaposes , par exemple : tnale dico , circum ferre^ prœter ta , etc. ; mais cireuru ferre, prœtér ea , prononces avec un seul accent , étaient des mots composes. Dans nos langues modernes , nous en jugeons , je le pense, plutôt par Tunitë de Tidée, par la rapidité de la prononciation et surtout par récriture.

est ielleinent naturel et nécessaire à rhonmie que dans les langues de la plus haute antiquité , le sanscrit, le persan, le copte et même le chinois (1) , la plupart des mots paraissent être composés d'autant de mots simples qu'il y a de syllabes. Les langues sémitiques offrent également des traces du même procédé , mais elles y sont moins sensibles (2). Dans les langues grecque et latine , comme dans les langues modernes , les mots composés sont tellement nombreux que le lecteur un peu attentif les rencontre par douzaines à chaque page. Faisons pourtant sur ce sujet les remarques suivantes :

a) Toutes les langues ne se prêtent pas avec la même facUité à toute espèce de composition : en français, il y a bien un assez grand nombre de mots composés d*une

(1) Pour exemple d*an mot compose en copte , je citerai , sur Tavtoritë de M. Silyestre de Sacj, le mot /itrptftpTztr&ou^ malice, H est compose de /itr qai indique unequalité, ptf qui indique Vattribution d'une qualité à un individu ; tp qui veut dire faire ; «<r compose lui-même de rarticle irc et du conjonctif ou relatif rr , dont le sens est ce gut, et enfin de^ou, maZ. Le mot /mp€f€pntrùoM signifie donc la qualité (/mt) d'un $ujet (ptf) qui fait {tp) la chose qui est ' (ncr) mal (àov). De même les Chinois disent ti-ten-tie^gin pour barbier^ mot-à* mot raser -tête- de-homme ou homme à raser la tête. Voyez le Magasin encyclopédique , aunée 1808» tom. IV, p. 260. — Abel-R^musat, Becherehes sur Us langues iariares , tom. I, p. xxi et suit.

(2^ Les racines sémitiques , à Tépoque où nous connaissons ces langues , se composent sans contredit de trois consonnes. Si je deyais faire une conjecture sur la cause de ce fait , je dirais que les unes de ces racines paraisMont s*être formées par la réunion de deux ou peut-être de trois mots monosyllabiques, et les autres par le changement des yoycHes a, t, uenleurs consonnes analogues.

préposition et d*un substantif, comme amont (ad nwntem, vers la montagne ), aval ( ad vallem , vers la vallée ) , etc., ou d'un adjectif et d'un substantif , gentilhomme, vinaigre , etc. ; ou d'un substantif et d'un verbe, maintenir, etc. ; cette langue pourtant , ainsi que plusieurs autres , ne permet guère la formation de mots composés uniquement de deux substantifs , comme celui de Bourgmestre, qui est d'ailleurs emprunté tout formé aux langues germaniques. Ce caractère de rébellion contre cette espèce de composition tient sans doute au génie de la langue : comme elle est dépourvue de Cas , l'oreille est habituée à lexpression des rapports par un mot séparé , par des prépositions , et supplée di£Scilement à leur omission. Aussi les mots gens cC armes ont passé facilement à Fétat d'un mot composé, parce que la préposition de s'y est incorporée par la prononciation.

6) Comme le mot composé n'indique plus qu'une seule idée totale ou une seule chose, il arrive ordinairement que , par l'usage , l'un des deux mots simples qui entrent dans la composition , est tellement altéré dans sa forme que l'origine en devient méconnaissable, et qu'il ne frappe plus l'oreille par le sens que le même mot non-altéré a conservé dans la langue. Dans ce cas, le mot primitivement composé est regardé comme dérivé . et il est désigné par ce nom. Toutes les terminaisons qui, dans les langues anciennes comme dans les langues modernes , ont servi à former des mois dérivés 9 étaient sans doute des mots

entiers y dont la valeur, quoique perdue aujourd'hui , s'approchait beaucoup de la signification que la terminaison ajoute encore auj(»urd'hui à la racine du mot, par exemple : paiibulum , lateftra, testimonium, fide/ts, campes/m , putrirfi/5, etc.; mangea6/e, buva6/e (du latÎD hdbilts , propre à..., bon à...), etc. Il en est de même , à mon avis, des terminaisons qui ont servi à former les Cas dans les noms , et les Personnes , les Temps et les Modes dans les verbes , quoiqu'il nous soit aujourd'hui le plus souvent impossible de remonter avec quelque certitude jusqu'aux mots simples , dont ces diverses terminaisons ne sont plus que de faibles débris.

Pour bien faire connaître la nature et l'origine des mots composés et dérivés dans les langues anciennes et modernes, je vais transcrire ici une observation de Silvestre de Sacy, dont Faulorité en cette matière est suflisammcnt connue :

« Il est plus que vraisemblable que dans l'origine du langage , tous les mots étaient de simples monosyllabes, et que chaque monosyllabe exprimait une idée simple. Les monosyllabes étant invariables n'admettaient point ces agrégations d'idées que l'on a exprimées dans la suite par un seul mot. Lorsqu'on dit en latin amamus , ce seul mot exprime d'abord et principalement l'idée de l'amour , comme étant l'attribut d'un individu. 11 exprime outre cela trois idées accessoires: l"" que cet attribut est commun à plusieurs individus; 2" que ces individus sont ceux-là

même qui parlent ; 3* que c'est dans le moment présent que cet attribut convient à ces individus. Amamm indique tout cela, parce qu'il est la première personne du pluriel du présent du verbe amare. »

» Mais si dans l'origine l'idée d'amour s'exprimait par le monosyllabe am invariable, il était nécessaire d'ajouter d'autres monosyllabes pour indiquer la personne , le nombre et le temps. Nous pouvons supposer que l'on a dit nês nunc am, ou me plus mine am, comme les Cliinois disent effectivement 7}go muen kin negai (je plusieurs maintenant amour). Supposons encore deux nations qui à l'époque où leurs langues étaient monosyllabiques, avaient déjà une écriture , et imaginons-nous que l'un de ces peuples, les Latins, par exemple, possédaient une écriture alphabétique ; tandis que l'autre , les Chinois , si l'on veut, n'avaient qu'une écriture hiéroglyphique. Les premiers, par une tendance naturelle à Thomme qui cherche toujours à abréger son expression , ont petit à petit, et par des procédés dont il est impossible le plus souvent de retrouver la trace, réuni les monosyllabes qui exprimaient les idées accessoires de genre , de nombre , de temps, etc., à ceux qui exprimaient les idées principales. Dans cette réunion, chacun des monosyllabes accessoires aura souffert des suppressions, des altérations, des permutations , au point de devenir méconnaissable ; et un seul mot polysyllabique une fois formé de cette manière , sera devenu comme le moule dans lequel on aura jeté

tous ceux qui devaient attacher les mêmes idées accessoires à un monosyllabe différent. Ainsi dès que Ion aura eu dans le seul mot amamtis un équivalent de me plus nunc am, on aura formé de même des monosyllabes dic^ doc, duc y edy fac, les mots didmuSy docemus^ duamus , edimus , facimus (1). »

c) Plus une langue est ancienne et moins elle est développée, plus le système de composition et de dérivation est ordinairement méthodique, uniforme e\ facile à saisir; parce que les mots ou les formes qui ajoutent à Fidée principale exprimée par la racine Tune ou Tautre idée accessoire , y sont moins nombreux et ont éprouvé par Tusage moins de changements.

d) Les mots composés , en passant d une langue à une autre, perdent souvent un de leurs éléments de composition et deviennent des mots simples, par exemple, notre moi juge, qui vient évidemment de judex, composé de jus et deœ (dicere^ dicis causa).

Tout ce qui concerne la composition et la dérivation des mots dans chaque langue, mérite la plus grande attention du grammairien (2) ; car c'est souvent le meilleur moyen de saisir lexacte valeur des mots et de connaître le génie d'une langue , qui consiste principalement dans la manière

(1) Magasin encyclopédique ^ Sinnéo 1808, tom. IV, p. 25G et suir.

(2) Voy. M. B. Jallien, Court supérieur de grammaire, Va.ri6f 18i9f part, il, page l50 etsuiv^.

de former des mots , soit composés soit dérivés, et de les combiner grammaticalement pour exprimer les rapports entre les idées et les propositions.

5* C'est également Tindividualisation des idées qui a donné naissance aux mots appelés synonymes , c'est-à-dire à ceux qui, tout en exprimant la même idée générale , différent pourtant Tun de lautre par Tidée accessoire que chacun d'eux y ajoute. Il y a entre les synonymes la même <lifférence qu'entre les différentes espèces d'objets du même genre ; elle est ordinairement plus difficile à saisir ^uand ces mots désignent des objets intellectuels et moraux : c'est que , dans ce cas , l'idée particulière qui constitue la différence est moins apparente , moins sensible , parce que son objet ne tombe pas sous le sens extérieur. Ainsi nous saisissons et nous retenons sans peine la dif- £érence qui existe entre les synonymes maison^ hôtel, chàteaUy palais, qui marquent tous un édifice destiné au logement des hommes ; mais il n'en est pas de même des synonymes peur, crainte ^ épouvante , frayeur, terreur , eff'roi, qui désignent tous, chacun avec une nuance différente, le même sentiment occasionné par l'apparence ou la vue d'un danger.

6*" Les mots qui ont absolument la même signification sont rares dans la même langue , et cela se conçoit : les mots n'étant que les signes des idées, pourquoi le peuple , en ayant déjà un, en formerait-il un second? Aussi quand le cas se présente çà et là dans une langue , comme en

français pour les mots hypothèse et supposition , ou pénultième et avant'(lerniei\ l'un des deux mois est pres^iue toujours emprunté à une langue élningère et n'est d'usaj^o commun que dans les discussious scientifiques.

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