CHAPITRE XII
DIS NOMS SUBSTANTIFS OU DES SUBSTANTIFS. — DES ROMS PROPRES, DES NOMS APPELLATIFS ET DES NOMS 00 SUBSTANTIFS ABSTHilTS.'^
Des trois grandes classes de mois que nous avons distinguées plus Haut (§ 39) , la première renferme les mots qui expriment les idées représentant les objets que nous comparons, ou , si Ton aime mieux , les objets sur lesquels porte notre pensée ou notre jugement., et ces mots sont appelés Noms. Puis, suivant que ces objets sont des substances ou des qualités , nous avons subdivisé les Noms en Substantifs et en Adjectifs (§ 40). Nous allons d'abord nous occuper des substantifs avec toutes leurs inflexions ou terminaisons ; car on ne saurait avoir des idées claires eu grammaire , si Ion ne connaît pas bien la raison et Futilité de tous les changements que les
substantifs éprouvent, soit isolément, soit dans leur alliance avec d autres mots.
Nous avons appelé Substantifs (§ 40) tous les noms qui expriment des idées qui représentent des objets que nous rcgardous comme subsistant par eux-mêmes indépendamment de tout autre , et qui sont eux-mêmes les soutiens de certaines qualités. Ainsi, les mois papier ^ pupitre^ etc., sont des substantifs, parce qu'ils désignent ce quelque chose , cet être , cette matière que je me représente comme le soutien, le support de telle ou telle couleur , de telle ou telle forme que j aperiçois par la vue, par le tact.
Comme l'homme n aperçoit pas les substances immédiatement, mais qu'il les pose en quelque sorte lui-même et par suite de l'impression qu'il reçoit de l'une ou l'autre qualité, il est évident que toutes les idées qui représentent des substances , les représentent nécessairement avec une ou plusieurs qualités qui les déterminent , et qui constituent, pour rhomme, la nature des substances ellesmêmes, car il n'en connaît que les qualités ; de façon que la nature individuelle de chaque être consiste dans l'ensemble des qualités qui lui sont propres et par lesquelles nous le distinguons de tout autre, ne fût-ce que par la place qu'il occupe; tandis que les qualités que nous remarquons dans tous les êti*es de la même espèce, constituent la nature commune de ces êtres. Les qualités qui constituent la nature d'un être quelconque, étant ainsi
indiquées par le mot qui est le signe de cet être , nous pouvons dire que les Substantifs sont des mots qui expriment des êtres , des substances d*une manière déterminée en rappelant les qualités qui constituent leur nature.
Il va sans dire que, dans cette définition des Substantifs , il ne s*agit pas de la nature des choses en ellesmémeSy mais seulement de Tidée que Thomme se fait de cette nature ; car nous ne connaissons des choses que ce qu*elles sont relativement à nous.
Remarquons aussi que les mots ne sont que des signes de rappel ; ils ne doûnent pas d'idées par eux-mêmes ; ils ne font que réveiller dans lesprit de Thomme Tune ou Tautre idée. C'est sans doute ce caractère des mots, comme signes de rappel, qui est la cause de la clarté et de la parfaite exactitude que nous admirons dans les mathématiques ; parce qu*ici le même mot , n'étant que le signe d une idée simple , rappelle à tout homme une idée précise, bien limitée, bien déterminée, toujours identique à elle même. Ainsi, les mots dizaine , centaine^ etc. , rappellent à tout individu le même nombre , ni un centième de plus , ni un millième de moins ; tandis que dans les connaissances philosophiques, juridiques et littéraires, les mots sont bien loin de rappeler partout et toujours la même idée et avec la même précision.
Dans tous les pays et dans tous les temps, Thommc
éprouve le besoin de distinguer les substances , soit par leurs qualités propres, soit seulement par les qualités qui leur sont communes avec les autres de la même espèce (§ 40) ; nous concevons donc comment il se fait que , dans toutes les langues, les substantifs se divisent en deux classes :
Les uns désignent les êtres ou les substances en rappelant les qualités qui constituent leur nature individuelle , de manière qu'ils ne sont applicables chacun qu'à une seule chose, à un seul individu, par exemple: Paris, Rome, Vespasien, etc. ; chacun de ces noms s'applique à un seul être et il le désigne d'une manière qui ne peut colwenir qu'à lui. Ces substantifs s'appellent Noms propres.
D'autres substantifs ne désignent les êtres que par les qualités qui constituent la nature commune à tous les individus d'une même espèce , par exemple, les mots homme, cheval, arbre, etc., qui ne rappellent pas par euxmêmes l'idée d'un individu ou d'un objet particulier, mais ils sont applicables à tous les individus de la même espèce , à chaque homme, à chaque cheval, à chaque arbre. Ces substantifs sont appelés Noms appellatifs ou communs.
Plusieurs grammairiens,^ Condillac, Beauzée et d'autres regardent les noms de métaux, or, argent, plomb, cuivre, etc., comme des noms propres. Il est vrai que chacun de ces mots, tant qu'ils ne s'emploient qu'au Singulier^ rap-
pelle une seule masse, et non plusieurs espèces ni plusieurs individus ; mais il est à remarquer que Tidée expriméi* par chacun de ces mots représente la masse comme un tout composé de plusieurs parties et que chacune d elles peut être représentée par la même idée et désignée par le même nom, or, argent, plomb, etc. Les mois or, argent , etc., ne s'appliquent donc pas seulement à la masse totale, mais aussi à chacune de ses parties ; et, pour ce motif , il me semble que ce sont des noms appellatifs : ils rappellent la nature commune à plusieurs parties du même tout, comme les mots homme, cheval, etc., rappellent la nature commune à plusieurs individus. Quant à la question de savoir pourquoi ces mots n'ont pas de Pluriel, je m en occuperai au chapitre des Nombres.
A la classe des noms appellatifs appartiennent aussi les noms ou substantifs abstraits , tels que blancheur, noirceur, justice, probité, etc. Comme ces mots n'indiquent ni des individus ni des classes entières d'individus , mais des qualités , des manières d'être, et que, à cause de cela, on est tenté de les regarder comme des adjectifs et non comme des substantifs , il ne sera pas superflu de nous y arrêter quelques moments.
Pour saisir l'origine de ces substantifs abstraits et pour en bien comprendre la nature , rappelons-nous d'abord que les mots sont les signes de nos idées, et que cellesci sont les images des objets , non pas des objets en euxmêmes, mais tels que nous nous les représentons. Aussi,
si rhomme n'avait pas la faculté de se représenter les objets autres qu'ils ne sont ou d'une autre manière qu'ils ne s offrent à lui, il est bien certain qu'il n'y aurait pas de substantifs abstraits , et que les mots qui expriment de pures qualités ou des manières d'être, seraient tous des adjectifs , ou bien n'existeraient pas ; et en effet les suiislantifs abstraits ne se trouvent que dans le vocabulaire des peuples dont les facultés intellectuelles ont acquis un certain degré de développement, mais surtout la faculté d'abstraction , c'est-à-dire la faculté de fixer particulièrement son attention sur un objet , en la détournant de tous les autres auxquels il est uni. Voyons donc comment rhomme parvient à ces idées abstraites et cherchons à découvrir ce qu'elles ont de commun avec les substances , pour que les mots qui expriment ces qualités soient également devenus des substantifs.
La différence essentielle entre les substances et les qualités , comme nous l'avons déjà dit plusieurs fois, consiste en ce que les qualités se présentent à nous comme inhérentes à un être , tandis que nous nous représentons les substances comme un être subsistant par lui-même ; c'est pourquoi tout ce que nous nous représentons conmie subsistant par soi-même , est pour nous une substance ; or, c'est précisément ce qui arrive chaque fois que nous considérons telle ou telle qualité en elle-même et comme indépendante des êtres dans lesquelles elle se trouve. Ainsi , dans cette locution : voilà un mur blanc ; l'idée de
btanc est une qualité , parce que son objet (la couleur blanche) est représenté comme inhérent à quelque chose , au mur ; mais si je fais abstraction du mur , ou de cette inhérence au mur , la même idée de blanc sera assimilée dans mon esprit à une substance, quoique ce soit en réaUté une quaUté qui n'existe pas séparément du support ou de la substance qui nous la montre.
Ce qui nous porte à considérer souvent telle ou telle qualité avec abstraction de tout être auquel elle soit inhérente , c'est , d'un côté , que nous remarquons la même qualité dans un grand nombre et dans toutes sortes de substances ; de l'autre, parce que les qualités elles-mêmes sont susceptibles de diverses nuances ou modifications qui se font en elles et auxquelles elles servent de soutien ou support , comme les substances aux qualités en génénil. Ainsi, l'idée de btanc ne présente pas partout le même objet , c'est-à-dire absolument la même couleur, mais diversement modifiée, tantôt sombre, tantôt éclatante , etc. De plus, c'est seulement des qualités ainsi conçues m abstracto , que nous pouvons discourir avec quelques détails et examiner les rapports , comme nous le faisons relativement aux substances (1).
(1) Comme ces substantifs abstraits, qui marquent des qualit«^8f sont devenus substantifs par cela seul que nous nous rcprësentons ces qualités comme des substances, ils viennent à Tappui de ce que nous avons dit prëcëdemment {% 39) que le langage 8*est dëveloppé d'aprcn la forme dont notre esprit revêt ses idëes, plutôt que d^aprës les objets «a eux-mêmes que les idëei représentent.
Quoique tous les noms appellatifs expriment des idées que nous formons par abstraction , en écartant les attributs ou les notes propres à chaque idée particulière (§ 37), on ne donne pourtant en grammaire le nom de substantifs abstraits qu aux mots qui expriment de pareilles qualités. CiCtle dénomination est empruntée à la logique , qui les appelle ietines abstraits , par opposition aux autres substantifs, homme f cheval^ etc., et aux adjectifs, noir y blanc, etc. , qui sont appelés termes concrets, parce quïls représentent des qualités avec rapport à quelque être , soit déterminé soit indéterminé, c est-à-dire inhérentes à quelque substance.
11 arrive très-souvent que les mots qui étaient adjectifs dans leur origine deviennent avec le temps des noms appellatifs , au poml même que plusieurs perdent leur caractère d'adjectif , par exemple, les mots président, sapent, etc., qui étaient sans doute dans le principe des particii>es ou des adjectifs ; d'autres conservent en même temps leur qualité d'adjectif , comme dans ces locutions : les saimnts d'Europe, les noirs d'Afrique, etc. 11 est bien évident que, dans ces locutions et aulres semblables , les mois savants, noirs, sont de véritables noms appellatifs . parce qu'ils rappellent des hommes savants, noirs; cependant comme ces mots sont encore le plus communément employés comme des adjectifs , au lieu de les regarder
comme des noms appellatifs à cause de quelques locutions exceptionnelles , on aime mieux dire dans l'analyse de ces locutions, que ce sont des adjectifs employés substantivement. De même dans cette phrase : un tiens vaut mieux que deux tu Fauras , les mots tiens et tu Cauras, qui forment dans le langage ordinaire deux propositions , sont évidemment employés substantivement , parce que ces propositions sont ici envisagées comme des êtres intellectuels.
La transformation des adjectifs en substantifs ou noms appellatifs n est pas difficile à comprendre, quand on réfléchit que tout adjectif rappelle la qualité comme inhérente à une substance qui en est le soutien ; conséquemment , si la qualité à elle seule suffit pour faire connaître quelle est cette substance, Tadjectif suffira pour la désigner et ainsi il deviendra substantif , soit nom propre, soit nom appellatif . Il est même probable qu en général les substantifs n étaient dans le principe que des adjectifs qui sont devenus de cette façon substantifs avec le temps (1).
Cette observation sur les adjectifs employés substantivement fait suffisamment comprendre comment, dans la plupart des langues , les noms appellatifs qui par leur nature désignent toute une classe d^êtres , peuvent s employer comme des noms propres pour indiquer avéb
(1) Voyez sar ce sujet M. Louis Delfttre, La langue française dam ses rapports avec le sanscrit, etc. Paris, 1858.
hissez de clarté un seul individu , lorsque celui-ci se distin-> gue et que Tidée exprimée par le nom appellatif lui est applicable par excellence (*crr*«|ox^v) ; par exemple : le Poète , YOrateur (Homère et Démosthène chez les Grecs), le Fabuliste (la Fontaine chez nous) , etc. Nous avons vu précédemment (§ 42, n"" 2) compient les noms propres deviennent des noms appellatif s.
Quant aux noms propres , tels que nous les rencontrons dans les langues anciennes , c'étaient sans doute dans leur origine des mots qui avaient une certaine signification dans le langage ordinaire , précisément comme en français les noms propres : la Haye^ la Rochette, Chatidfontaine , Lenoir , Leblanc , etc. Si nouç ne reconnaissons plus aujourd'hui ni leur étymologie ni leur ancienne signification, c est que Fusage les a défigurés, comme, par exemple, htamboul (eig Tijv nohv^ littéralement : à la ville) (1), ou parce que Tancien mot, qui n était peut-être usité que dans le dialecte d'une petite peuplade, ne s'est pas conservé ; car il est à remarquer que les noms propres se forment dans les hameaux et les villages plutôt que dans les villes , et que les familles qui viennent habiter ces grands centres, conservent ordinairement les noms qu'elles
(1) Le nom htamboul n^est pas fonn<( de Conêtantinople, comme plnsieurs personnes le croient , mais il Tient de ce que les habitants de la ville, interroges snr la route où ils allaient , répondaient : i(( r^v KÔlcv, à la ville^ prëcisëment comme nous le faisons tons les jours. Il en est de même du nom de la ville de Ces que les Turcs appellent Hîaneo (tU t^' Xfiy).
avaient déjà portés à la campague. Aussi , c'est principalement dans le patois des campagnes et dans les mœurs rustiques qu'il faut chercher Torigine des noms propres ^ leur signification réelle et la cause de leur imposition. Leibnitz a fait remarquer avec vérité qu'autant nous voyons de noms de contrées , peuples, villes, rivières, champs, prés, bois, montagnes, dont la signification ne nous est plus connue, autant nous pouvons assurer que nous avons perdu de mots dans Fandenne langue du pays.
Pour finir ce que j'ai à dire sur la nature des noms propres , appellatifs et abstraits , j'ajouterai que tous ces mots sont des signes de plusieurs idées partielles qui constituent ensemble une seule idée totale ; que si rhomnic n avait donc pas formé, comme par un sentiment instinctif, des noms propres et appellatifs, il devrait exprimer chacune de ces idées partielles par un mot séparé , et entrer ainsi dans de longs détails pour faire connaître lobjet de sa pensée. Ainsi, le seul nom de crainte exprime sans doute autant que les mots : sentiment pénible excité dans l'âme par la pensée cTun mal à venir. Cette observation s'applique à plus forte raison aux noms propres, qui, outre les qualités communes , rappellent encore les qualités propres à chaque individu.