‹ Principes de grammaire générale, ou, Exposition raisonnée des éléments du langageChapitre 14 sur 45 · SES GENRES · texte numérisé non relu

SES GENRES

Tous les êtres animés s*ofirent à nous avec un caraetère commun , très-propre à nous faire distinguer leur sexe : il n est donc pas étonnant que Thomme ait compris ce caractère dans ses idées des êtres animés, à leffet de les rendre plus claires et mieux déterminées. Or, le nom étant le signe représentatif de toutes les idées partielles qui constituent Tidée totale, ce nouvel élément a modifié la forme et la combinaison des noms et les a fait diviser en deux ou plusieurs classes suivant le sexe que représente ridée totale dont chacun d'eux est le signe. Je dis suivant le sexe que représente Vidée , et non suivant le sexe réel ou naturel de l'être lui-même : c*est qu'on peut, pour tel ou tel motif, se figurer un être m&le sous le sexe féminin

^t vice versa. La {uropriété qu ont les noms d'exprimer, soit par leur forme, soit par leur influence sur la forme d'autres mots, la détermination du sexe sous lequel les êtres sont représenta, s'appelle le Genre du mot ou le Genre grammatical. Comme c'est ordinairement par la terminaison du mot que cette propriété est indicée , on conç(^t comment on peut dire que le genre des mots consiste dans un changement de la forme servant à indiquer le sexe.

Le genre grammatical peut être en opposition avec le sexe naturel ; car le premier dépend de la manière dont nous nous représentons les êtres ; or, celle-ci n'est pas nécessairement en accord avec le sexe naturel : l'idée que nous nous formons peut être fausse par rapport au sexe, ou bien, pour quelque motif que ce soit, nous pouvons représenter tel être comme étant d'un sexe opposé à celui qui lui est naturel ; ainsi en allemand le mot Weib (femme) est bien du genre neutre.

Quant au nombre des genres grammaticaux, les langues varient beaucoup. D'abord, comme la nature nous présente une infinité d'êtres qui sont bien distincts par la qualité absolue du sexe mâle et du sexe femelle, il a dû se former dans le langage des mots ou des variations de mots propres à exprimer ces deux qualités si communes ; puis, comme il existe à côté de ces êtres bien distincts par le sexe , une foule d'autres choses qui n'ont aucun de ces deux caractères , l'homme a saisi, pour préciser ses

idées, cette qualité relative des objets qui consiste i n'avoir aucun sexe ; ainsi ont pu s'introduire dans le langage trois genres grammaticaux, le mascidinf le féminin et le neutre^ suivant que les êtres se présentent avec Tune ou Tautre de ces trois qualités. Comme le genre neutre indique une qualité relative qu'on ne saisit qu*en comparant les êtres sans sexe avec les autres, il est probable que les formes caractéristiques du genre neutre nont pris naissance que postérieurement aux autres. Aussi la langue hébraïque n'a pas le genre neutre. Il existe pourtant en sanscrit.

Si les langues avaient été formées et développées par les savants , il y aurait sans doute dans chacune trois genres grammaticaux, répondant aux deux sexes et à l'absence de tout sexe dans les êtres inanimés ; mais il s en faut de beaucoup qu'il en soit ainsi. Dans plusieurs anciennes langues , par exemple, en chinois, en persan, le genre grammatical n'existe pas: les noms de ces langues ne rappellent , ni par leurs formes , ni par leur influence sur les autres mots, le sexe sous lequel les êtres sont représentés ; il en est de même en anglais , sans &ire une exception pour le pronom personnel ; car c'est par sa nature qu'il exprime la distinction du sexe, plutôt que par sa forme. En français , pour le même motif, nous n'avons

pas de genre neutre. De plus, dans les langues où les trois genres grammaticaux existent, et où conséquemment lés noms des êtres inanimés devraient être logiquement du genre neutre, nous remarquons pourtant que, sans aucun ^ard à ce principe , les êtres inanimés sont souvent représentés dans ces langues comme étant du sexe , soit masculin, soit féminin.

Nous voyons par là qu en général, ce n'est pas le sexe naturel seul qui a déterminé le genre grammatical, mais qu'un autre élément y a exercé son influence. Quel est cet élément? Les grammairiens ont donné à cette question diverses solutions :

Dudos , dans ses remarques sur la Grammaire générale de Port-Royal, dit que « Tinstitution ou la distinction des genres est une chose purement arbitraire , qui n est nullement fondée en raison, qui ne parait pas avoir le moindre avantage , et qui a beaucoup d'inconvénients. »

Beauzée est porté à croire que les Romains , qui, dans leur idol&trie, avaient rempli le monde de divinités , pnt fait du genre masculin ou féminin les noms de plusieurs êtres, suivant qu'ils en avaient confié la présidence à un dieu ou à une déesse : qu ainsi les noms des vents et des fleuves sont chez eux masculins ; que les noms des sciences et des passions sont féminins. Le même grammairien ajoute que la terre a toujours été regardée comme une bcmne mère, et que, pour cette raison, les noms de toutes ses parties, des régions, des provinces, des

lies et des villes sont, comme elle, du Genre féminin (1)^ Court de Gebelin croit qiie les noms des êtres inanimé» sont masculins ou féminins suivant que ces noms rappellent des qualités propres au mâle» telles que la force, le courage, la vigueur^ etc., ou propres à la femelle , par exemple^ la douceur / la délicatesse, etc. Ainsi, suivant lui, le soleil est masculin à cause de la force de sa lumière^ et la lune est féminine à cause de sa liunière faible^ qui n'est qu'empruntée. L'air et le ciel sont mascub'ns, parce qu'ils sont regardés comme les principes de la fécondation de la terre , qui est elle-même féminine , comme un être fécondé par le ciel. La beauté est également , suivant lui , du genre féminin dans toutes les langues, parce qu'elle est lapanage ou le partage , comme nous disons, du beau sexe (2).

Ces hypothèses peuvent plaire à Timagination , mais je ne pense pas qu'elles puissent tenir devant la réflexion ; car si les peuples de l'antiquité , dans leur ignorance , ont imaginé des êtres invisibles de deut sexes , des mâles et des femelles , c'est sans doute qu'ils avaient déjà observé et exprimé dans leurs langues cette même différence de sexe entre les êtres animés de la nature , de même que, pour se rendre compte du bien et du mal dans ce monde , ils ont imaginé un bon et un mauvais principe. Ensuite , si d'après Court de Gebelin et d'au-

{\) Cframmaire générale t chap.V.

(3) Mande primii^, Grammaire, pag. tS.

très (1), les noms avaient reçu tel ou tel genre grammatical suivant qu ils rappellent par leur nature des qualités propres au m&le ou à la femelle, comment se fait-il que les noms qui rappellent probablement partout les mêmes qualités principales , sont dans une langue du genre masculin et dans d*autres du genre féminin ou neutre, entre autres ces mots mêmes qu on cite à lappui , par exemple, air^ soleil, lune ? Le même mot, en passant d'une langue à une autre , ou d'un siècle à un autre dans la même langae, ne change-t-il pas souvent de genre ? combien de mots ne sont pas en français d'un autre genre que dans la langue latine d'où ils sont tirés ? nos mots navire , doute , etc. y n'étaient-ils pas autrefois du genre féminin? Le même mot, n'est-il pas quelquefois au singulier d'un autre genre qu'au pluriel ?

En nous appuyant sur ces faits et sur la comparaison de plusieurs langues anciennes et modernes relativement BU genre , nous pouvons, je pense , poser les deux principes suivants :

i"" Le genre des substantifs qui signifient des êtres Emîmes est en général déterminé par le sexe naturel à ces &tres;

2"* Le genre des substantifs qui signifient des êtres inanimés dépend de l'élément matériel du mot , de sa

(1) Yoy. J. Harris, Hermès on Bee?ierche$ phUasophiques fur la irammaire , tradaction de Tharot, Paris, as ÏV, pag. 47.

forme , de sa terminaison , plutôt que de la nature de ridée exprimée par le mot (1).

(1) Si je devais hasarder une conjecture sur l'origine des formes on terminaisons qui ont fait ranger les mots en plusieurs classes diaprés leur genre grammatical , voici conmient je raisonnerais:

Supposons une peuplade dont la langue , dans sa première simplicité, n'ait encore qu*un seul et même mot pour indiquer le mâle et la femelle de la même espèce, par exemple, hommes ehevalf etc. Cette peuplade saisit bientôt la distinction des sexes ; eUe entre en possession du mot un pour designer le mAle, et du mot une pour désigner la femelle : probablement, pour exprimer ses idëes avec précision , elle dira dans la suite homme-un, cheval-un pour désigner lemAle, et homme-une, cheval-une pour désigner la femelle. Ces petits mots un (mAle) et une (femelle) viendront par Tusage s'attacher au mot précédent , leur signification se perdra , et ils deviendront de simples terminaisons , dont l*une ajoutera au mot Tidée de mAle et Tautre celle de femelle. Par un instinct d*analogie , on s'emparera de ces terminaisons dans la formation ultérieure d'autres mots , et ainsi , après un certain laps de temps, il y aura dans cette langue des mots de trois espèces de terminaisons, telles que, homme, homme-un, homme^une ; cheval, cheval-un, cheval-une, non-seulement pour les substantiis,^ mais aussi pour les adjectifs : on dira bel, bel-un, bel-une ; grand , grand-un, grand^une , et pour exprimer /emme beUe, on dira hommeune, bel-une.

Un grammairien un peu habile trouverait probablement déjà dans une pareille langue trois Genres , et même assez bien fondés ; mais avant de faire intervenir les grammairiens, laissons cette langue se développer davantage : les mots seront employés dans on sens figuré , et la vertu sera peut-être exprimée par ?iomme-un; la beauté par bel'une , et la force par cheval ; dès lors on dira : homme-un grand-un pour vertu-grande; bel-une grand-une pour beauté grande ; et ehectU grand pour force grande , en conservant Tancien usage , c'est-à-dire l'ancienne concordance entre l'adjectif et le substantif quoique eelnf* ci soit employé dans un autre sens ; et ainsi la terminaison que recevra dans l'avenir l'adjectif dépendra delà terminaison du substantif plutôt que de sa signification.

Viennent maintenant les gnuamairieas. Ce qu'ils observeront sana

Si, tout en partant de ces princupes, il est difficile de ramener le genre des substantifs de telle ou lelle langue à des règles générales et satisfaisantes , c'est que les mots éprouvent souvent Tun ou Tautre changement dans la forme sans changer de genre , comme vice-versâ ils changent de genre sans changer de forme. Ainsi , en français, les mots incendie^ cimetière et d autres sont du genre masculin , malgré leur terminaison féminine ; sans doute, parce qu'en latin ils appartiennent par leur forme au genre neutre. H en est de même du mot délice , masculin au singulier (delidum) et délices, féminin au pluriel (deliciaé).

Si le genre neutre ne se trouve pas en français , cela vient probablement de ce que les noms latins n avaient jamais Taccent tonique sur la dernière syllabe, à laquelle la distinction de ce genre était plus spécialement attachée : la terminaison qui était faiblement articulée et peu entendue y ayant disparu , le genre neutre a disparu avec elle.

peine, o^est qne le même adjectif reçoit trois terminaisons : grand-un, ^and-une, grand, dont Temploi dépend entièrement dn substantif , et tonrent de la terminaison de celni-ci, plutôt qne de Tid^e qn*il ex^ prime , qnoiqne la terminaison un soit encore la plus fréquente pour ceux qui signifient des êtres mâles, et la terminaison une pour ceux qui signifient des êtres femelles. Us diriseront donc les substantift en trois genres, masculin, féminin et neutre ; et le genre sera dëtermln<$ , pour certains mots , par le sexe naturel des êtres signifies, pour d*aatrès par leur forme ou leur terminaison.

Le philosophe grec, Protagoras (V* siècle), a le premier, dit-on, distingue le genre grammatical des mots.

Les deux autres genres se sont mieux maintenus , parce quils étaient fondés sur le sexe naturel des êtres.

Quant aux formes que reçoivent les adjectifs et les verbes dans plusieurs langues pour marquer le genre , on conçoit que les qualités exprimées par les adjectifs, ou ren* fermées dans les verbes attributifs, ne sont en elles-mêmes d aucun genre et que par conséquent ces formes ont ici une autre valeur que dans les substantifs : elles indiquent uniquement que la qualité se rattache à une substance de tel ou tel genre grammatical, et ajoutent ainsi à la clarté du discours. L'origine des formes du verbe, destinées & marquer le genre dans plusieurs langues , sera expliquée au chapitre du verbe.

Nous ne nous formons des idées bien distinctes que des objets qui ont pour nous un intérêt particulier. L'indifférence pour lobjet en lui-même , ou la difficulté d'en distinguer le sexe peut nous faire négUger ce caractère , et comprendre dans la même idée et la même dénomination tous les êtres de la même espèce , mftles et femelles. Cette observation suffit à expUquer comment il se fait que nous rencontrons dans la plupart des langues :

l^" Des noms du genre douteuœy c'est-à-dire des mots dont le genre grammatical n est pas bien airêté et' qu on emploie indifféremment , tantftt avec un , tantftt avec

un autre genre » comme en latin : hic et haec silex (caillou) ; hic et haec cortex (écorce), etc.

2^ Des noms du genre commun, c'est-à-dire des mots qui, sous une même terminaison, sont du genre masculin, quand ils désignent un mâle; et du genre féminin, quand ils désignent une femelle, comme en français les noms enfanty esclave, etc. ; en latin, boSy sm^ etc. ; en grec , ÎTCTioç^ avd'QioTtogy etc.

3" Des noms du genre épicène (èTtixoiva, nomina epiccena ou promiscua , des noms très-communs, plus que communs), c'est-à-dire des mots qui, sous un seul et même genre grammatical, s'appliquent aux êtres des deux sex^ naturels. Tels sont en latin les noms , hic mus , hic elephaSf haec aquila^ haec anas, pour les mâles et les femelles. Ainsi, Pline dit (Ilist. natur., X, 51) : Mus marinus par il ova. En grec, le nom ÔQ€vg,6i (mulet et mule) et quelques autres sont également du genre épicène, Aristote dit ( Hist. des anim. , chap. XXIV ) : xcd 0 dijXvç de oQevg ènlijQcixhj, il s'est déjà trouvé que la mule (littéralement, le mulet femelle) était pleine. Tels sont aussi en français les noms , aigle, renard , tourterelle , etc.

La différence entre les noms du genre commun (enfant)

et ceux du genre épicène est facile à saisir, il serait superflu

de m'y arrêter ; remarquons seulement qu'en latin on

ajoute au nom du genre épicène celui de mas ou femina ,

quand on veut bien spécifier le sexe, et alors l'adjectif

concorde avec mas ou femina. Mais souvent aussi oi^ n ajoute aucun de ces deux mots, parce que le sens de la phrase indiqua suffisamment le sexe ; dans ce cas on peut suivre , pour la concordance, le genre grammatical du mot» ou bieu le sexe naturel ; on peut donc aussi écrire : Mus marina parit ova, en vertu dune concordance logique plutôt que grammaticale , comme dans les mots : (pike TaKvov ; cpàXayyeg èlrtoi-ie^oi {Iliade , XXII , 84 ; XVI, 280),

Quant aux noms du genre hétérogène, c'est-à-dire ceux qui ont au pluriel un autre genre quau singulier, par exemple : cœlum et cœU, delicium et deliviacy epulum et epulae atad^fios^ d, et ta otai^pâ (étable), etc., cette irrégularité vient sans doute de ce que le même mot avait à une époque plus reculée ou dans les dialectes du pays , deux terminaisons différentes au singulier et deux au pluriel, et n en a conservé plus tard dans la langue commune qu une seule pour chaque Nombre.

Je terminerai ce chapitre par une remarque de Court de Gebelin : c est que la diversité des terminaisons qui marquent le genre , répand dans le discours une grande harmonie ; elle en bannit luniformité et la monotonie ; car ces terminaisons étant les unes fortes, les autres douces, il en résulte dans le langage un mélange de sons doux et de sons pleins de force qui lui donne beaucoup d*agrément.

Page 1