‹ Principes de grammaire générale, ou, Exposition raisonnée des éléments du langageChapitre 15 sur 45 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

DES MOMBRCS.

Nous distinguons généralement dans les êtres non seulement le sexe , mais aussi le nombre ; et comme Tidée qui représente le nombre est une des plus faciles à sijiisjr et se présente à chaque instant dans le langage , il est arrivé que le même mot qui rappelle la nature de lun ou lautre être, en marque aussi d'une manière générale le nombre par une certaine modification de sa forme. Cette propriété qu ont les mots d'indiquer par leur forme le nombre des objets auxquels ils s aj^liquent, s appelle ellemême le Nombre du mot.

Qaant à la manière dVxprimer le Nomlnre du mot , c*est-à-dûre Tidée accessoire qui représente le nombre des objets , quelques langues le font par un mot séparé ,

comme qui dirait: homme un^ homme beaucoup ou plus^ d autres répètent , pour marquer le pluriel, le même mot deux fois, par exemple, homme, homme : mais la plupart des langues , tant anciennes que modernes, expriment ridée de nombre par une inflexion ou terminaison du même mot ; et la forme destinée à indiquer un seul individu, s appelle Singulier ; celle qui en marque plusieurs , se nomme Pluriel. Plusieurs lajigues, par exemple , Thébreu, le sanscrit, le grec, etc., possèdent une forme particulière pour indiquer que Ton n a en vue que deux individus ; elle se nomme Duel. Enfin il y a des langues où certaines formes du mot indiquent un grand nombre, et d autres un petit nombre d*individus, comme les mots plusieurs, quelques-uns.

A Toccasion des terminaisons qui ajoutent à Tidée exprimée par le mot celle de nombre, conune en. latin le pluriel homineSf qui rappelle plusieiurs individus compris et enchaînés un à un sous le nom homo, je dois répéter une observation que j*ai déjà faite, c est que ces terminaisons étaient probablement , dans le principe , de petits mots séparés, à peu près équivalents pour le sens aux terminaisons actuelles, mais qui, fréquemment employés après d autres , ont fini par se fondre avec ceux-ci et par perdre leur existence propre et leur valeur primitive.

Cette manière d'envisager lorigine de ces terminaisons nous fait comprendre conmient il s'en est formé dans le langage pour marquer la pluralité en général, plutôt que

tout autre nombre bien déterminé, troiSf quatre, sept, etc« La raison en est que les mots composés et dérivés ne se forment que par i emploi fréquent de deux mots lun après lautre, pour exprimer deux idées qui, par la nature des choses, se trouvent souvent Tune à la suite de Tautre. Or, rhomme parle bien plus souvent de plusieurs objets en ^néral que d'un nombre déterminé , trois, quatre, sept, etc. Le Duel, qui existe dans plusieurs langues , a probablement la même origine et doit sa naissance à ce que plusieurs objets , tels que quelques parties du corps chez lliomme et les animaux se présentent toujours doubles , de manière quon parle souvent des deux ensemble. Remarquons, en passant, que les Romains regardaient duo et ambo comme des formes du Duel.

Tous les objets que nous nous représentons comme des substances, étant susceptibles d'être déterminés par Tidée accessoire de nombre , c'est-à-dire d'être nombres ou comptés, il est dair que tous les substantifs peuvent recevoir Tune ou l'autre forme destinée à marquer le nombre des objets qu'ils rappellent. Rien ne s'oppose donc à ce que les noms ou substantifs abstraits^ qui expriment des qualités considérées en elles-mêmes , prennent la forme du pluriel : elle servira dans ce cas à indiquer plusieurs espèces de la même qualité générale, absolument comme.

dans les noms concrets , elle indique plusieurs individut de la même espèce. Aussi disons-nous les libertés^ les manières^ les habitudes j etc. ; et si nous ne disons pas les sagesses j les prudences ^ etc., c'est que jusqu'ici nous navons pas bien âoiu plusieurs espèces de sagesse, de prudence, bien distinctes entr elles.

il en est de même des noms de métaux, or^ argent ^ jsinc, etc., et des mots tels que bière y vm, hmle, froment ^ etc., qui par leur nature expriment la masse du même métal ou du même produit comme une seule substance , quoique composée de plusieurs parties. Ces mots ne peuvent pas avoir de pluriel , tant que les idées que nous avons de ces métaux et de ces produits , ne représentent qu une seule substance en masse et non une collection d objets susceptibles d'être comptés ; mais dës^que nous aurons une fois distingué plusieurs espèces dor, d'argent, etc., ou que nous aurons formé des idées singulières bien distinctes de plusieurs parties de chaque métal (1), les noms

(1) Il semble étrange que, depuis longtemps et san» doute dans tontes les langues , on dise une pierre , lee pierres , pour désigner un ou plusieurs morceaux de pierre, et qu*on ne dise pas dans le même sens : un or, les ors , ni un argent, les argents,

C*est que )*horome a distingué par leur place, par leur forme, par leur couleur, plusieurs morceaux de pierre qui avaient tous la même nature qno la masse, de manière que ces morceaux étaient pour lai des objets individuels de Tespëce de corps, appelée pierre^ et pouvaient conséqnemment s'exprimer par les mots : une pierre^ les pierres.

Au contraire, les morceaux d'or et d'argent que Thomme a appris à connaître, pour ainsi dire , uniquement par leur emploi comme monnaie courante , avaient leur caractère essentiel de monnaie, de ma-

fy argent f etc.» pourront avoir un pluriel aussi bien «que DUS les autres noms. C'est bien ainsi qu on dit déjà les erSf leshuUeSf les vins y etc., pour désigner les différentes CMrtes ou espèces de fer, d'huile, de vin, etc. U est même probable que dans quelque temps nous dirons de même es ors, les zincSy etc. ; car c est bien ainsi que les langues le forment à la suite du développement des idées.

Quand les noms propres sont employés comme noms ippellatifs, par exemple, les Ilomères, les Virgiles, dans e sens de poètes semblables à Homère, à Virgile, il est évident qu'ils sont susceptibles de recevoir la forme du pluriel ; car ils sont devenus dans ces locutions de véri- :ables noms appellatifs. Le pluriel est également nécesmre lorsqu'on veut marquer une pluralité d'individus {ui porte le même nom propre, par exemple, Scipiones^ OiceroneSy etc., à moins qu'elle ne soit indiquée par un lutre mot , comme en français et dans d'autres langues , par l'article : les Corneille, les Racine, etc. Nous laissons lu singulier , à titre de noms propres, les mots Corneille, Rcœine , parce que nous voulons dire : les hommes appelés Corneille , Racine ; les Romains , au contraire ,

Diëre que cen'ëtaient plas des objets individuels de la même nature que la masse reprësent^e par Tidëe dont les mots or et argent étaient les signes. Les mots un or, les ort, qui p^r leur nature marquent nne oa plusieurs parties de la masse appelée or, ne pouvaient donc pas servir à indiquer ces parties, car ce n^ëtaient plus de simples morceaux d'or et d'argent , distincts par leur place, par leur forme, mais des pièces de monnaie.

en employant le pluriel , transformaient en quelque sorte le nom propre en nom appellatif .

Si plusieurs noms propres de villes , de montagnes , de pays, etc., n ont que la forme plurielle » c est que la signi* fication de ces pluriels dans le langage ordinaire avait quelque analogie avec Tobjet dont ils sont devenus le nom propre, comme, par exemple, Deuœ-PontSy Trots-Rivières, etc. ; mais la signification naturelle de ces mots est sou* vent très-obscure, et plus encore leur analogie avec les objets qu*ils désignent.

La différence entre un nom collectif ^ peuple^ année , douzaine y etc., et un nom pluriel, hommes ^ chet^atuvy ar-^ mées, etc. , est suffisamment connue : le premier exprime une idée qui, par sa nature ou sa compréhension représente une pluralité d^individus, et le second exprime la pluralité de la même idée totale ; en d autres termes, le nom collectif indique une pluralité d'êtres par sa signification , et le nom pluriel le fait par sa forme , par exemple, une armée, les armées^ etc.

L'observation que j'ai faite (§ 47, à la fin) sur la terminaison que reçoivent les adjectifs et les verbes dans plusieurs langues pour marquer le genre , s applique nécessairement aux formes que reçoivent ces Parties du dis* cours pour marquer le pluriel.

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