‹ Principes de grammaire générale, ou, Exposition raisonnée des éléments du langageChapitre 16 sur 45 · NOMBRE · texte numérisé non relu

NOMBRE

Après les terminaisons destinées à marquer le Genre et le Nombre, nous voyons que, dans la plupart des langues tant anciennes que modernes, les Noms en reçoivent encore une autre , qui y ajoute également quelque idée accessoire et s'appelle communément Cds, C est un terme de grammaire que nous avons reçu des Romains et que ceux-ci, par une traduction littérale, avaient pris aux Grecs. D est assez dif&cile de dire au juste par quelle métaphore ce mot, qui dans son étymologie signifie chute , a été employé pour désigner les différentes variations dans la désinence des Noms.

Le plus ancien écrivain grec, à ma connaissance, chez qui nous trouvons le mot ntuSacç (casus^ chute) daus le

sens de Cas, est Ârisiote, qui s en sert pour indiquer toute variation dans la forme primitive d'un mot, d'un verbe aussi bien que d'un nom ; le Nominatif, qu'il regardait comme la forme primitive du nom, n'était donc pas un Cas pour lui (1). Ce qui semble avoir déterminé Aristote ou quelque autre grammairien avant lui, à employer le mot mcSaiç (nlnteiv, cadere^ tomber) dans un sens figuré pour désigner les variations d'un mot , c'est qu'on aura comparé le mot dans sa forme primitive à un objet matériel dans sa situation droite et normale ; et comme celui-ci tomber dévie de son état normal par toute inflexion, de même le mot, éprouvant un changement quelconque , a paru tomber 9 dévier de sa forme primitive. C'est ainsi que le mot mwaiç (casus. chute), pris dans le sens de déviation^ de décadence de l'état primitif , a très-bien pu se dire de tout changement survenu dans la forme primitive du mot. Aussi Diomades dit : Cosils sunt quidam gradm déclinatianis (déviation) , dicti quod per eos pleraque nomina a prima sui positione infleœa varientur^ et codant. (Putsch, p. 276.) Il se peut aussi que les premiers grammairiens aient employé le mot imSai^ dans le sens de descendance^

(1) Les passages le> plus remarquables chese Aristote sont : Poetie» 20; — Catégor» I; — Bhetor. Ul, 9j — AnalyL prior. I, 86 ; — />e Interpret 3. etc. On peut lire ces passages et plusieurs atitres , avec les commentaires de quelques grammairiens grecs , dans Lersob , Spraehphilosophie der AlUn, Bonn, 1840, II* partie, p. 182 et saÎT. — Voyez aussi Rnd Schudàif Stoicorum grammatical Halle, 1839, p. 57 etsuir.

0t que par ce mot ils s^ent désigné la forme dérivée elle^ même, descendue^ venue de la forme primitive comme de son point de départ (1). Ainsi, les formes hominiSy ù ^^> e, sont appelée^ Cas, parce ^ elles font tomber ou dévier le mot homo ^q sa forme prin^itive, ou. parce qu ellesmêmes descendent, viennent de la forme première homo. Les documents historiques nous manquent pour décider laquelle des deux explications est la véritable.

On pourrait croire que le mot md^aiç^ casus^ a été employé, dès son origii^e comme terme grammatical, dans le sens de désinence ou terminaison^ comme en lati]\ le verbe caderCf dans cette phrase : vox cadit in syllabam tongam^ le mot se termine par une syllabe longue ; mais je ne le pense pas ; car les Grecs appelaient les mots invariables antona (des mots sans Cas) : ces mots avaient pourtant une terminaison , une syllabe finale aussi bien que tous les autres. Ensuite , les Péripatéticiens et les Stoïciens ont beaucoup discuté la question de savoir si le Nominatif était un Cas ; or, si le mot nxifoiç , castis^ avait eu pour eux le sens de terminaison , il n y aurait pas eu lieu à dispute, car le nom a au nominatif une terminaison , une syllabe fioale aussi bien qu au génitif , mais la discussion était naturellement amenée par le mot fntSaiç, casus, pris dans le sens de déviation ou de descendance. De plus, les anciens

(l)«c àtrdroD Jy^/taT0s RtxTwxvcflt, comme ëtant tombée dtx Nom ai^ Qommttif , disent les grammairiens.

grammairiens ont toujours distingué le nominatif des autres Cas, en appelant le premier TtttSaiç âç&ij ou evd'eîa, Casus reclus^ droit, normal, tandis que les autres étaient appelés mciaeig nlâyiai , Casus obliqui , Cas obliques , inclinés ; saus dpute, parce que le radical, par les formes du génitif , datif, etc., leur semblait vraiment dévier de son état primitif, ou parce que ces formes descendaient du nominatif, comme Priscien parait le croire ; car il dit en parlant du noininatif : Reclus autem dicilur^ quod ipse primus natura nascitur vel positione, et ab eo, facta flexione^ nascuntur obliqui casus. (Putsch, p. 670).

Après cela, que le mot mcSaiç (casus^ chute) ait été employé dans le principe conmie terme grammatical dans le sens de déviation^ de descendance ou de terminaison , peu importe. Ce qui est certain , c'est que, par ce terme , on désignait un changement dans Télément matériel du mot, et non pa3, comme on pourrait le croire, les rapports mutuels des choses ou des idées , c'est-à-dire les diverses circonstances, les divers cas dans lesquels se rencontrent les choses pu les personnes ; je crois donc que par Cas nous devons entendre une certaine forme que reçoit Télément matériel du Plom, par suite de lun ou Fautre changement dans sa terminaison.

Les grammairiens, ayant remarqué que les divers Cas du même nom n ajoutaient pas à Tidée principale la même

idée accessoire, et ne pouvaient conséquemment s'employer indistinctement Tun pour l'autre, ont donné à chacun d eux un nom spécial, qui est tiré de leur usage le mieux connu et leur plus fréquent.

Le premier a été appelé casus nominaiivus (jitdjoi^ ovofiaoTixi^), parce qu'on avait remarqué qu'on se servait de cette forme , quand il s'agissait d'énoncer simplement le nom d'un objet, par exemple, Cajus, homo, templurriy etc.

Le deuxième a reçu le nom de genitivus (ysvix/]), parce . qu'il était frétiuemmcnt employé pour marquer la descendance, comme dans Priamifilius; et, comme on employait le même Cas dans pater Tulliae, etc., où il indique un rapport tout opposé,' on l'appelait aussi casus patricus, patrius ou paternus. U avait également le nom de (i'osus possessivus , à cause de l'usage qu'on en faisait pour indiquer l'appartenance, comme dans Priami regnum.

Certains grammairiens croient que le génitif a été ainsi nommé, parce qu'il sert particulièrement à former les autres Cas ; mais cette opinion me paraît peu fondée , et la dénomination de ce Cas est probablement tirée du même ordre d'idées que celle des autres, c'est-à-dire de 1 usage qu'on en faisait le plus fréquemment dans le discours.

Le troisième fut appelé dativus (doxixrf)^ et casus corn-

tnendativus , parce qu'on s'en servait pour désigner la

persoiiiie à qui on donnait ou recommandait quelque chose.

Le quatrième reçut le nom à^ accus ativus (cthiaTixf)), parce qu'il servait à marquer la personne qu ou accusait (1).

Le cinquième fut nommé vocativus {xlrjfiixij) ou salutatoriusy parce qu'on s'en servait quand on adressait la parole ou le salut à quelqu'un.

Le sixième enfin fut nommé ablativus {ci(pmQETixrj)^ du latin ablatusy ôté, parce qu'il servait à indiquer la personne de laquelle on ôtait ou éloignait quelque chose , comme dans aufero ab Hectare , j'ôte, j'éloigne d'Hector. Il avait aussi le nom de casus comparativuSy à cause de son fréquent usage dans les comparaisons: fortior Heclore, plus fort qu'Hector.

Priacien, V, p. 672, en comparant le latin au grec , où il n'y a pas d'ablatif , fait remarquer que ce Cas est bien , propre et particulier à la langue latine , que cependant les Romains paraissent l'avoir également reçu des plus an-

(1) Quant h la dénomination sùxtocrixift , il serait difficile de dëcider 81 les premiers grammairiens grecs y ont attache Tid^e d^aecusation ou celle de cause, parce que le mot est susceptible d^une double interprétation suivant qu^on le rattache h air tiofiat, faccttse , ou h airlat, la cause, Varron Ta sans contredit regarde comme dérivd de atrcxo/uiac, car il le traduit par accusandei casus ; mais il se peut que les Grecs y aient attache le sens de eausalùé , car Denys le Thrace , chap. XIV, dit : ^ oi aÎTcaTcxw xar'ociriay O^V«T«e) ; et Priscien, V, p. 671, nous apprend également que ce Cas s^appclait aussi Causûtivus : Quarto loco , dit- il, Cit Aceusativus sive Causaiivus , accusa honiinem et in causa hominemfacio» M. Trendelenburg a écrit sur ce point grammatical une disHertation qui se trouve dans les Àcia svcietatis Craecae, Lipsiae, 1836, vol. T. p. llQscqq.

oiens grammairiens grecs, qui regardaient les formes ovQavoO^ev, du ciel, ifié&evy de moi, comme un sixième (las. Je reviendrai plus loin sur ce sujet.

Le même grammairien fait observer que chacun de as six Cas a plusieurs autres significations, mais que leur dénomination est tirée de .celles qui sont les mieux connues et les plus fréquentes. Les noms genitivus, dativus, etc. , ne sont donc pas pris de l'élément matériel du mot, comme celui de casus. C'est sur la diversité des terminaisons au même Cas que se base le nombre des déclinaisons.

Les langues diffèrent beaucoup relativement au nombre des Cas: en français, en italien et dans d autres langues, il n'y en a pas ; en anglais, on peut dire qu'il y en a deux ; en hébreu, deux; en arabe, trois; en allemand, quatre ; eu grec, cinq; en latin, six; en russe, sept ; en sanscrit , huit (1) ; en arménien, dix ; en lapon, quatorze. La langue basque, celle du Pérou et plusieurs autres langues d'Amérique ont alitant de Cas que de prépositions ou plutôt de post positions ; car , dans ces langues, les mots que nous appelons prépositions se placent après leur subslanlif et y sont attachés.

Kous voyons par là que les Cas, sans être absolument

(i) Le ruese a, outre les Cas latins, un ca8U$ inatrumentalis qui sert K indiquer par quoi , avec qaoi Ton agit. Le même Cas se trouve tu sanscrit, plus un casua locaiiiiia , pour désigner le lieu et le temps où se passe le fait dont il s^agit.

nécessaires au langage, sont pourtant un phénomène trop général pour être un effet du hasard. Ils doivent donc avoir, soit avec la nature de nos connaissances , soit avec la manière de les exprimer , une haison assez intime et aussi bien fondée que les formes qui servent dans les mêmes Noms à marquer le Genre et le Nombre.

Les anciens grammairiens, tant grecs que romains, n'avaient que des idées très-obscures sur la nature des Cas. On peut en dire autant du grand Bacon (né à Londres en 4560), qui, de l'abondance des Cas dans les langues anciennes, conclut que les peuples de l'antiquité avaient l'esprit plus subtil et. plus pénétrant que les modernes. Ce qui a jeté depuis cette époque beaucoup de lumière sur ce {)oint grammatical , c'est d un côté lanalyse minutieuse et exacte des idées dont se composent nos connaissances, et de l'autre, l'élude comparée do plusieurs langues relativement à la manière dont ces mêmes idées y sont exprimées. Malgré les éclaircissements que nous avons hérités de nos devanciers, nous trouvons pourtant encore aujourd'hui de la difficulté à déterminer avec précision la valeur de chaque Cas dans sa plus grande généralité, et à montrer comment ses significations diverses s'y rattachent comme autant de rameaux. La raison en est que les langues se sont formées dans la bouche du peuple ; non seulement nous n'avons pas assisté nousmêmes à leur développement , mais les grammairiens les plus anciens ne sont venus que longtemps après.

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