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CHAPITRE XVI

DE LA VALEUR DES CAS C!l GÉMÉRAL ET DE LEUR ORIGINE.

Pour bien saisir et fixer la valeur des Cas en général , suivons le principe : Contraria contrariis illucescunt (les choses contraires s'éclaircissent mutuellement), et comparons entre elles la langue latine , qui par le nombre de ses Cas lient un juste milieu , et la langue française , qui n a point de Cas.

En latin, on dit liber Pétri , et cela signifie : un livre (le Pierre, c cst-à-dire un livre ayant la qualité d'appartenir à Pierre. Ainsi les deux mots liber Pétri expriment non seulement deux idées isolées , mais aussi Tidée du rapport d'appartenance qui se trouve entre livre et Pierre^ et cette idée est exprimée par la terminaison i dans Pétri.

Si Ion demande comment, en français, les mots un livre

de Pierre f peuvent signifier: un livre qui appartient à Pierre^ je dirai que c'est une façon de parler très-concise et qui reviendrait à dire : un livre entre lequel et Pierre existe le rapport d'appartenance. Ce rapport est exprimé par le petit mot de, et si le mot qui devrait exprimer ïexistence de ce rapport est omis , c est que lexistence est une qualité que Thomme attribue nécessairement à tous les objets qui tombent sous ses sens, et a moins besoin d'être exprimée que toute autre, parce que le mot de y qui marque la nature du rapport , en fait suffisamment entendre l'existence dans l'esprit de celui qui parle. C'est bien ainsi qu'il faut se rendre compte de l'omission si fréquente du verbe être dans les langues en, général, mais surtout dans les langues sémitiques , et même en français dans cette pbrase par exemple : Tel un beau lis, au milieu des cbamps, etc., c'est-à-dire tel un beau lis, qui est au milieu des cbamps, etc.

Scribo Petro , signifie ; j'écris à Pierre , c'est-à-dire entre mon action d'écrire et Pierre se trouve le rapport d'attribution, de rapprochement.

Verbero Petrurriy je frappe Pierre, c'est-à-dire entre mon action de frapper et Pierre est un rapport d'atteinte ; l'acte passe de moi à Pierre qui en est l'objet. Si le français n'a pas ici de préposition , c'est que le rapport est indiqué par la construction : la place qu'occupe le mot Pierre à la suite du verbe, tient lieu de l'expression du rapport par une préposition.

Yenio Coloniây je viens de Ck)logne, c est-à-dire entre mon action de venir et Ck)logne est un rapport de départ, d^éloignement.

Par cette analyse, qu'on peut appliquer à toutes les langues qui ont des Cas, nous voyons que les Cas marquent la nature dun certain rapport entre deux idées ; pour la valeur , ces désinences ne diffèrent pas des prépositions ; elles n en diffèrent que par Télément matériel, en ce que le son , destiné à exprimer le rapport , se trouve en latin après le second terme auquel il est venu s'attacher ; en français, au contraire, ce signe précède le second terme et en est séparé, à moins qu'il ne soit indiqué par la place du second terme, ou par une forme équivalente aux Cas de la langue latine , comme dans les pronoms personnels me, te, etc., pour à moiy à toiy etc.

Le fréquent emploi des Cas dans les langues qui les con-

naissent n'a^rien de surprenant, puisque le langage n'est rien autre chose que lexpression des idées qui représentent les objefs de nos pensées et les rapports que nous avons saisie entre ces mêmes objefs. Au commencement de ce Traité, j'ai assez longuement expliqué ce que c'est qu'un rapport ; il serait superflu d'y revenir ici. Remarquons toutefois que les Cas, de même que les prépositions, n'expriment pas seulement l'union entre deux choses par un rapport quelconque , mais déterminent la nature de ce rapport, comme dans cette phrase : le fruit de tel arbre est bon à telle chose ; les prépositions de et à font ici évidem-

ment la fonction du génitif et du datif en latin : la première exprime, d'une manière précise, le rapport d'appartenance et la seconde celui d'attribution.

Sa*»*

Quelle est l'origine ou l'étymologie des terminaisons des <^as, et comment sont-elles venues affecter la fin du second ferme, tandis qu'en français et même dans les langues qui ont des Cas, les prépositions se placent avant le second terme du rapport, par exemple : le livre de Pierre ; venio ex horto , je viens rfu jardin, etc. ?

Quant à l'élément phonétique ou matériel des Cas, on <^onçoit sans peine que ces terminaisons ont éprouvé, par Jeur fréquent usage, tant de changements dans les consonncs et les voyelles, que ce serait peine perdue de vouloir remonter à leur forme primitive, ou seulement à la forme la plus ancienne dans les langues où elles se trouvent encore aujourd'hui. L'usage, tout le monde le sait , altère les mots ; il est pour eux ce que le frottement est pour les étoffes et pour les pièces de monnaie : plus un mot est commun, plus sa forme se dénature à la longue. Aussi en grec , depuis Homère jusqu'à l'époque où le dialecte altique est devenu général, combien les terminaisons n'étaientelles pas mobiles et variables , pour ainsi dire , d'une peuplade à l'autre, par exemple : Ifdo^ ifieïo, ifteû, ifiov^ pour le génitif, et /S//;yt, ox^ocpi, etc., pour le datif ? Les ter-

minaisons de la langue latine n ont pas moins changé que celles du grec; les fragments de quelques vieilles lois nous apprennent qu*on disait anciennement : dolei malei pour doli malt ; servos pour servies ; poplei pour poptdi ; ipsos pour ipse ; im pour eum ; oloe pour illi ; endo pour m ; mis g lis pour me/, tui, etc. Et si, comme il est bien constaté, les Romains du temps d'Auguste n'entendaient pas mieux les monuments de Tancionne lanjruo Jntino que nous n'entendons aujourfl'hui les livres français du moyen âge, c'était sans doute à cause du changement que les mots avaient subi dans leurs formes en général, mais surtout dans leurs terminaisons.

Quant à la question de savoir comment les terminaisons indiquant des rapports sont venus s'attacher à la fin du second terme, taudis que les prépositions , dans les langues anciennes et modernes, se mettent d'ordinaire avant le second terme, elle trouve, je pense , sa solution dans le turc, le basque (i), le finnois, le péruvien et dans d'autres langues , où les prépositions se placent toujours après le second terme et s'appellent pour ce moti îpostpositions. Même en basque et en pénivicn, ces postpositions , par leur fréquent usage , se sont agglomérées au mot précédent au point de devenir de véritables terminaisons ; de sorte que si on leur donne le nom de Cas, ces

(1) A juger de rorîgine des Basques par leur langage , ils appartiennent aux peuples asiatiques du Nord, plutôt qu*à la race sëmitiqne venue par le littoral africain.

langues ont autant de Cas que nous avons de prépositions. Au reste il nV a, ni dans nos idées, ni dans leur expression, rien qui délermino la place du rapport avant le second terme plutôt qu'après ; au contraire , le rapport étant le résultat de notre comparaison entre deux objets , il est même plus naturel, surtout pour des facultés intellectuelles peu développées , de n exprimer la nature du rapport qu'après le second terme. Aussi en latin, en allev.vdïïà cl dans d'aufros langues qui placent aujourd'hui les prépositions avant le second terme, il reste encore des traces d une construction contraire, par exemple, me-cum^ nobis-cum^ quihus<um, etc. ; en ombrien : destru-co (dextra-cum, ad dextram), neriru-co, (sinistra-cum, ad sinistrwn); en allemand: berg-auf, berg-an (mont vers), berg-ab (mont de), furcht-sam (crainte avec), etc. Déplus, les sourds-muets, d après une remarque de Sicard, mettent toujours les prépositions après le second terme du rapport.

Ces observations et quelques autres qui ont été faites à propos des mots dérivés, nous autorisent, ce me semble , à croire : 1** que les terminaisons qui forment les Cas dans les langues étaient dans leur origine des mots séparés, dont la signification était propre à indiquer tel ou tel rapport (1) ; 2° que, parleur fréquent usage, ces mots se sont

(1) II est possible que le gënitif des langues indo-earopcennes ait une autre origine que le reste des Cas obliques. Peut-être sa terminaison en i, 8j ou, n'est pab le dëbris de quelque mot sépare, mais une Ict-

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attachés au mot précédent , de manière à ncii plus faire avec lui qu'un seul, et sont devenus ainsi de simples terminaisons , appelées Cas. Plusieurs observations que jcî ferai plus loin, viendront appuyer cette manière d envisager l'origine des Cas dans les langues on général.

tre de liaison , un son intermëdiaire plac^, par Teffet de la prononciation , entre deux mots jnxtaposës poar marquer le rapport de dépendance entre les iddes qu'ils expriment ; par exemple : Petr-i-liber, lan-i-ffer, hom-i-dda^ mont-i-cola ; xl/'i- fixTra ( qui a des pieds de chèvre ), xa>I-t-Çwvo« (qui a une belle ceinture), ^if'O-fàpoç (qui porte un glaive) , àep o-^2t>îî (qui marche dans Tair); en allemand: Oehurtê'tag, Liebe'i'brief, Frauen-i-peraon, etc. On comprend que ce son Intermédiaire, sans aucune signification à son origine , ait pu devenir insensiblement le signe du rapport de dépendance et que Peir-i-îiber (Pierre-livre) ait voulu dire : le livre de Pierre , ce qui faisait de Pétri nn véritable génitif de Pe^r ou Peter: d'ailleurs, nous savons que, dans ce genre de composition de mots, le second terme du rapport, qui exprime Tidée déterminante , occupait la première place dans Texpression. Il va sans dire que ce son intermédiaire pouvait changer d'un dialecte et d'un siècle à l'autre, et même dépendre du son des deux mots qu'il servait à lier ensemble.

Ce qui permet de croire à une pareille origine du génitif dans les langues indo-européennes , c'est que la liaison des deux mots par la prononciation pouvait suffire pour indiquer le rapport de dépendance, comme encore aujourd'hui en allemand et dans d'autres langues, par exemple: Haus-vaterf Mutter-bruder, etc. Aussi, dans ces langues, nous no connaissons aucune Particule, soit préposition, soit adverbe , qoi, à son origine, ait servi à marquer ce rapport. De plus, les langues sémitiques ont suivi un procédé tout à fait analogue : le premier des deux termes est ordinairement abrégé, par se lier plus étroitement au second, et, au lieu de liber Peiri, on dit: libr Petrua; ou bien l'on ajoute au premier terme un i ou un o , en disant : libri ou Uhro Fetrus,

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