‹ Principes de grammaire générale, ou, Exposition raisonnée des éléments du langageChapitre 18 sur 45 · LA VALEUR PRIMITIVE DE CHAQUE CAS · texte numérisé non relu

LA VALEUR PRIMITIVE DE CHAQUE CAS

Comme le nombre des Cas varie singulièrement d'une langue à Fautre et que, dans la même langue, le même Cas exprime plusieurs rapports très-différents , il est clair qu il appartient à chaque grammaire particulière d'énumérer les Cas et de bien fixer les diverses significations de chacun dans la langue dont elle s'occupe. Mais ce qu on demande à une grammaii^e générale, c'est de nous faire comprendre comment il est arrivé que le nombre des Cas ne soit pas le même dans les langues qui en ont, et comment le même Cas a reçu plusieurs significations dans la même langue.

Dans toute recherche , dès que Ion est remonté jusqu'à un premier fait pris dans la nature, on voit bientôt teus

les îiutres un découler naturellement. Il me semble donc que, pour résoudre ces questions, nous ne pouvons mieux faire que de chercher à fixer la valeur primitive de chaque Cas, c'est-à-dire le rapport dont l'expression a donné naissance à tel ou tel Cas dans toutes les langues où il se trouve. Si, par des considérations psychologiques et philologiques, nous pouvons réussir à bien déterminer la signification primitive de chaque Cas , il est probable qu'en appUquant aux Cas les principes qui ont été posés dans le chapitre du développement du langage, il nous sera facile de nous rendre raison de la variation du nombre des Cas, des diverses significations de chacun d eux dans la même langue, enfin de tout ce qui concerne leur emploi dans les langues en général.

Pour qui réfléchit quelque peu sur ce que nous savons déjà de la valeur des Cas en général (§ 34) et de leur origine (§ 53), il est clair que le rapport pour l'expression duquel le génitif, par exemple , s est formé dans telle ou telle langue , devait avoir les propriétés suivantes :

!• Il devait être facile à saisir ; car il était aperçu et exprimé par le peuple , dont les facultés intellectuelles sont ordinairement peu développées.

2** Il devait être propre à déterminer les idées , c est-àdire à faire distinguer les objets ; car c'est dans ce but que l'homme a recours aux rapports.

3° Il devait se présenter souvent ; car c'(»st par le fré-

quent visage seul que les terminaisons propres aux Cas sont venues s attacher au mot précédent.

¥ En vertu de ces trois propriétés, il ne pouvait être spécial à un petit nombre d'objets ; il devait être général, applicable à une foule d'objets et dans bien des circonstances.

Le même raisonnement s'étend , on le conçoit, à tous les autres Cas , et nous pouvons dire que le rapport dont l'expression a donné naissance à chacun de ces Cas réunissait ces quatie caractères.

En outre, s'il est vrai que l'homme a commencé, comme il recommence encore tous les jours, par se former àe» idées représentant des objets matériels et sensibles , ce sont aussi des objets matériels et sensibles qu'il a d'abord comparés pour saisir leurs rapports entre eux. Ceci étant admis, quels sont entre ces objets les rapports les plu.s faciles à saisir , les plus propres à faire distinguer ces objets, les plus fréquents et les plus généraux ? Ce sont, autant que nous pouvons en juger par le développement naturel et successif des idées, les rapports de lieu, c'est-àdire les manières d'être d'un objet à l'égard d'un autre relativement à l'espace. Mais parmi les rapports de lieu , quels sont ceux dont l'expression a fait naître les Cas? En effet, aujourd'hui nous sommes en possession de beaucoup de rapports de heu exprimés par nos prépositions, comme dans ces expressions : le livre sur la table, sotis la table, devant la table, derrière la table, etc.

Pour découvrir les rapports de lieu qui réunissent les quatre caractères mentionnés plus haut, comparons nousmêmes quelques objets matériels relativement à l'espace. Ces objets sont tous en repos , ou en mouvement.

Deux objets qui sont en repos se présentent à nous de Time des deux manières suivantes :

l"* Ils sont attachés Fun à Tautre de façon que la place do Yiin occupe une partie de la place de Tautre , c csl-à-diro que Tun fait partie de l'autre, comme le pied fait partie de la table ; la feuille , du livre ; la porte, de la maison ; la main, du corps ; la couleur , du papier; etc. Cette manière d'être d'un objet à l'égard d'un autre, je l'appelle rapport (le dépei\dance ; et la valeur en consiste, comme on le voit, dans l'idée de faire partie. L'expression de ce rapjK)rt est, à mon avis, ce qui a donné naissance au Cas, iv^^\è génitif ; en sorte que la valeur primitive de c« Cas <îst un rapport de dépendance dans l'espace. Toutes les langues qui ont des Cas présentent de nombreux exemples où le génitif marque encore aujourd'hui le même rapport. Les citations seraient superflues.

2** Sans faire partie l'un de l'autre , ces objets se présentent de façon que la place de l'un tient à la place de lautre c'est-à-dire que l'un se trouve à côté de l'autre, comme dans ces exemples : le livre à ma droite , à ma gauche ;

une mère aux pieds des autels ; être assis à la porte du temple , etc. Cette manière d'être d'un objet à l'égard d'un autre, je lappelle rapport de proximité. La valeur en consiste dans l'idée d'être à côté, auprès d'un autre, et c'esl là, si je ne me trompe, la valeur primitive du datif AdOïs nos langues anciennes et du Cas équivalent , sous quelque nom que ce soit, dans d'autres langues.

Les langues qui ont des Cas nous fournissent, il est vrai, peu d'exemples où le datif marque encore manifestement et avec précision le rapport de proximité, que je viens de lui assigner pour sa valeur primitive. Mais ce ('as a eu le même sort que beaucoup de mots : il a perdu , pour ainsi dire , sa signification première, comme nous le verrons pi as loin. Je crois pourtant reconnaître encore des traces de cette valeur primitive du datif, en grec et en latin , dans les constructions suivantes : ehat Jiodcjn, 3Tvxrjvaig ^ etc , être à Dodône, à My cènes, etc. — ors y.ûfta d-aXâaaï^g aîyialc^ /nsyalcp ^Qé/tisrai, lorsque le flux de la mer fait du bruit au grand rivage (Iliade, II, 210). — Tjjiievog xoQvqfl Ovlv^inoio^ assis au sommet de l'Olympe {Iliade, V, 734). — Est nomeii mihi ; sunt mihi libri ; Athenis fui ; Carthagini, Tihuri , ruri fui, (1). De même

(1) Les mots Athenis^ Carthngîni, Tihuri, ruri^ ne sont pas ici à l'ablatif, et Carthagini n'e^t pas mis pour Carthagine\ il» sont réellement au datif , comme nous la verrons plus loin. Aussi Hervius, en parlant des noms de villes de la troisième déclinaison» dit expressément iformam «equimur datiri easus, dieimua enim , Carthaginijui (Putsch, p. 1793). On peut voir, sur le même sujet, une excellente remarque dans la Gram. lat. de Buniouf. 3* édit. § 366, note.

dans ces expressions : apercevoir un objet à la lueur des éclairs , le voir au flambeau , le contempler à la lumière ; s'occuper à quelque chose ; danser au son de la flûte, venir à trois heures, etc., les mots lueur ^ flambeau^ etc., seraient sans doute au datif, pris dans le sens primitif que je viens de lui assigner, si la langue française avait des Cas ; en effet, dans ces exemples , la préposition à est synonyme de auprès de^ et de son équivalent dans d'autres langues.

Je dois répéter ici une observation que j'ai déjà faite à propos des Genres, c'est que Tes Cas ne marquent pas les rapports tels qu'ils sont réellement entre les objets, mais tels que nous les concevons , tels que nous nous les représentons. Par là nous comprenons comment le génitif et le datif peuvent être quelquefois employés indifféremment l'un pour l'autre, sans que le sens varie beaucoup. En effet les rapports indiqués par ces deux Cas diffèrent bien peu entre eux : par le génitif , on marque une liaison plus intime, en représentant un objet comme faisant partie d'un autre, tandis que parle datif on le représente seulement comme se trouvant à cété d^un autre , auprès dun autre. Ainsi, en latin, on dit indifféremment: Alha tune erat Latii (ou Latio) caput. Albe était alors capitale du (oii au) Latium. Aussi les expressions un livre à moi , le domestique à notre voisin , etc., ne sont ni moins logiques ni moins claires qu'un livre de moi , et le domestique de notre voisin.

Si les objets matériels étaient toujours en repos , ils pouiTaient toub être déterminés par le rapport de dépendance, ou par celui do proximité; car aucun objet n existe seul dans la nature : s'il ne fait pas partie d'un autre , du moins il en a d autres autour de lui. Mais beaucoup d'objets que rbomme éprouve le besoin de déterminer par une qualité relative , sont en mouvement et ne peuvent être déterminés par aucun de ces deux rapports , parce que, une fois en mouvement , ils cessent à cbaque instant de faire partie du même objet , et, à chaque moment, ils se trouvent à côté d'un nouveau. Par là nous voyons que, pour faire distinguer un objet en mouvement, on devait saisir d'autres rapports que pour les objets en repos. Quels sont ces rapports ?

Pour les découvrir, il suffit d'être attentifs au procédé •que nous suivons encore aujourd'hui quand il s'agit de déterminer un objet en mouvement. Que faisons-nous ? Nous le comparons relativement à l'espa^îe :

!• Ou à un objet vers lequel il se meut et se porte ;

2<» Ou à l'objet dont il s'éloigne et d'où il est parti.

Dans le premier cas , nous remarquons que la place de l'objet en mouvement se rapproche incessamment do la place du second ; en d'autres termes, que le premier se porte vers le second. Cette manière d'être d'un objet en mouvement à l'égard d'un autre , je l'appelle rapport de direction; et c'est ce rapport qui, je le pense, doit être regardé

comme la valeur primitive de V accusatif. Les exemples de cette valeur de Faccusatif en grec, en latin et dans d autres langues, sont encore aujourd'hui très nombreux ; je me l)omerai à citer les suivants : Kviaar] Sovqcxvov îxs, Fodeur s'éleva ver^ le ciel (Iliade, I, 3*7) ; — ''Eqx^o&ov xXtairp^ Ilrjlrfiàdeo} "^Axii^rjog, allez vers la tente d'Achille , fils de Pelée (Iliade, I, 322); — Baailfjsg, oaot xexlr^ato fiouh^v, les rois qui avaient été appelés au (vers le) conseil (Iliade, X, 193); — UX/^TTOfiac Tijv x€q>ali^v , je suis frappé à (vers) la tête (l'action de frapper se porte vers la tète) ; — Eo Coloniam , Athenas, etc., je vais à (vers) Cologne , à (vers) Athènes, etc.

Dans le second cas, nous remarquons que Tobjet en mouvement s'éloigne à chaque moment de celui auquel nous le comparons. Cette manière de se comporter d'un objet vis-à-vis d'un autre, je l'appelle rapport d'éloignement; c'est l'expression de ce rapport qui a donné naissance à raWa^//" et constitue conséquemment sa valeur primitive. Dans toutes les langues qui possèdent ce Cas (1) , il est encore aujourd'hui souvent employé dans cette signification. Ainsi dans venio Coloniâ , je viens de Cologne, par la forme de l'ablatif latin et par notre préposition de , nous voulons évidemment désigner le rapport d'éloignement ou de départ.

(1) Il y a des langues qui ont des Cas et qui n'ont pourtant pas d'ablatif; d'autres en ont deux ou trois. Plus loin, je m'occuperai de ce phënoiuëne.

Pour bien saisir le mécanisme intellectuel des quatre ('as dont il vient d'être parlé, il faut se pénétrer d'une chose, c'est que le mot affecté de la flexion casuelle en ufrec et en latin, c'est-à-dire le second terme ou le consé- (juent du rapport indique toujours une qualité relative du premier terme qui s'appelle aussi l'antécédent du rapport. La valeur de cette qualité relative consiste en ce que l'objet exprimé par le premier terme ou l'antécédent du rapport est représenté par les Cas du second terme , comme suit :

1** Par le génitif, comme faisant par lie de F objet exprimé par ce terme ;

2° Par le datif , comme se trouvant à côté , auprès du second objet ;

3"* Par l'accusatif, comme se mouvant, se portant vers le second objet ;

4^ Par l'ablatif, comme s'éloignant ou partant du second.

On peut comparer les terminaisons qui constituent ces quatre Cas à nos signes d'algèbre, : , -|- , x , — ; ce sont i]e part et d'autre les marques du rapport que nous concevons entre deux objets; et leur valeur respective, si elle n'est pas absolument identique, a du moins beaucoup de ressemblance : c'est le même procédé de notre esprit, et le but est aussi le même.

Quant aux cas appelés nominatif et vocatifs ils ne sont pas de la même nature que les quatre autres ; car leurs

terminaisons ne sont pas les signes d'un rapport logique entre deux objets. Les mots, tant au nominatif qu'au vocatif , sont tout simplement le signe de tel ou tel objet isolé sans rapport logique à d autres objets. Déjà les anciens grammairiens grecs avaient si bien saisi cette différence essentielle, que plusieurs ont refusé au nominatif et au vocatif le nom de Cas, qu'ils réservèrent pour les seuls Cas obliques (S SI). Si néanmoins les grammairiens ont fini par comprendre le nominatif et le vocatif sous la dénomination générnio de C-is, c'est qu'en formant les déclinaisons y ils ont eu égard , comme de juste, à l'élément matériel du mot et à son usage, aussi bien qu'à la natun» du rapport dont les terminaisons sont les signes.

Les désinences communes au nominatif d'un grand nombre de mots dans la même langue, comme en latin a, us, um, etc., se sont probablement formées pour indiquer le Genre et le Nombre. Si le vocatif, dont on se sert pour appeler quclqu'iin, a souvent une forme plus abrégée que le nominatif , cela vient peut-être de ce qu'en appelant un autre, nous mettons plus d'empressement et de rapidité à prononcer son nom.

Je suis bien loin d'attacher à cette théorie des Cas plus d'importance qu'elle n'en mérite ; mais je crois que nous y sommes conduits parle développement naturel des idées , par plusieurs traces de la valeur des Cas dans les anciennes langues , et par l'expression des rapports dans le langage en général. En effet, qu'on examine les plus anciennes

prépositions dans toutes les langues que nous connaissons, on trouvera que, dans leur sens le plus général, elles marquent Tun ou Tautre de ces quatre rapix)rts de lieUy et qu elles ont été employées plus tard dans un sens plus spécial ou figuré, comme tous les autres mots.

Après ce qui a élé dit jusqu'ici sur l'origine des Cas et sur la Vobur primitive de ceux qui sonftes plus communs dans le langage, il n'est pas difficile de comprendre comment, outre le génitif, le datif, l'accusatif et l'ablatif, il a pu encore s'en former d'autres dans certaines langues. Que fallait-il, en effet, pour donner naissance à un nouveau (las? Il suffisait de Texpression fréquente d'un autre rapport par une autre postposition ; or, il est évident que rhomme, à mesure que ses facultés se sont développées , ne pouvait manquer de saisir et d'exprimer d'autres rapports que ceux de dépendance , de proximité, de direction et d'éloignement. Ainsi le rapport d'inclusion y c'est-à-dire la manière d'être de deux choses dont Tune est renfermée dans Fautive, est sans doute aussi propre à donner naissance à un Cas que le rapport de dépendance ou de proximité , car il est facile à saisir , il se présente très-souvent dans la communication des idées, et son expression par une postposition particulière qu'un fréquent usage rattachera au mot précédent, donnera lieu à im nouveau Cas tout à fait

semblable aux autres. Aussi dans une des plus anciennes langues, le sanscrit, outre les Cas latins, nous en rencontrons effectivement un autre appelé casus locativus et qui marque ce rapport d'inclusion. Le même raisonnement s applique à tout autre Cas, soit particulier à quelque langue , soit commun à plusieurs, tel que le Cas appelé casus insirumentaliSy qui se trouve également en sanscrit et en russe (§53, note).

Comme la langue latine exprime par l'ablatif les rapports d'éloignement , d'inclusion et celui d'instrument , c'est-àdire celui de la cause matérielle à l'effet , tandis que, pour l'expression des mêmes rapports, le sanscrit a trois terminaisons et le russe deux, on dit ordinairement , en comparant ces langues au latin, qu'il y a trois ablatifs en sanscrit et deux en russe. D'autre part , il est aussi plusieurs langues qui ont un génitif, un datif et un accusatif , mais qui n'ont pas d'ablatif , par exemple, les langues persane, allemande et d'autres.

Cette multiplicité, pour ainsi dire, de l'ablatif dans quelques langues et son absence dans d'autres nous conduisent naturellement à la question de savoir :

1*» S'il n'y a pas d'ablatif en grec ;

2*» S'il y a réellement un ablatif en latin , ou peut-être deux.

Ces questions ne sont pas nouvelles ; elles ont beaucoup occupé les plus grands grammairiens, Scaliger, Sanctius , Yossius , Port-Royal , Perizonius ; et , longtemps avant

eux, Quintilicii les avait mises au uombre de celles qui luéritent toute lattentioii du grammairien (i). Aujourd'hui elles sont résolues d'une manière satisfaisante. Cependant je m'y arrêterai quelques moments , en partie pour confirmer la solution qu elles ont reçue , mais surtout parce qu elles me fourniront roaîasion de faire des remarques qui me semblent propres à corroborer ce que j'ai dit antérieurement sur loriijiue des Cas, et à montrer les vicissitudes auxquelles ils sont sujets dans les langues vivantes, au point que dans les langues romanes modernes , en français, en italien <*t en espiignol ils ont entièrement disparu.

Remarquons d'abord que le nombre de Cas, bionique fixé et parfaitement arrêté dans une langue, n'a pourtant rien d'absolument permanent. Il se peut que le rapport exprimé aujourd'hui par un C as soit exprimé après quelques générations par un autre mot ou par une autre construction , comme on le verra plus loin ; et alors le Cas se perdra justement comme tout autre mot dont on ne fait pas un fréquent usage. 11 peut aussi se former un nou-

(1) C( Quferat etiam (grain matic us), dit le Khdtcur romain, situe apud GrscoR vis qaœdam scxti casus, et apud uo<« quoque Bcptimî* Nam quum dico, hasta pereussit non utor ablativi natara ; nec, si idem Grsce dicam, datiyi. » (Instit. orat. I, 4. n^ 26.)

'veau Cas dans telle ou telle langue (§ S9) ; de façon que , lorsqu'il s'agit de décider la question d'existence d'un Cas dans une langue , il faut nécessairement avoir égard aux différentes époques de la même langue.

Après cette observation, si nous nous rappelons que la nature et Fessence de tout Cas consiste dans la forme des mots et dans la valeur du rapport indiquée par cette forme, n est clair qu'il n'y a pas de motif d'admettre un ablatif et un datif dans la langue grecque, telle qu'elle nous est parvenue , car ils n'y auraient qu'une seule et même terminaison. Elle sert, il est bien vrai, à exprimer des rapports très-différents, étant employée pour indiquer le but, Yinstrumentj la cause, la manière, etc. ; mais cette pluralité de sens de la même forme d'un substantif ne suffit pas pour en faire deux ou plusieurs Cas, comme le croyaient les savants auteurs de Port- Royal, non plus qu'on ne serait autorisé à prendre la même ' préposition pour deux ou plusieurs prépositions, parce qu'elle marque deux ou plusieurs rapports.

Que les noms grecs aient eu dans une haute antiquité une terminaison particulière pour exprimer le rapport Xéloignement ou de départ, on ne peut guère en douter. Cette terminaison était probablement en y>ev, autant que nous pouvons en juger par quelques restes de l'ancienne langue , par exemple : nod^ev, d'où ? Ixëi&ev, de là ; cUko- ^ey, d'ailleurs ; iftéO^ev , de moi ; oïxoO^ev, de la maison ;

ovQovô&ev, du ciel ; ^A^ip^tj&ev, d' Athènes (1), etc. Priscien , en comparant les Cas latins aux Cas grecs de son tempsy est bien du même avis : Ablatwus proprius est

Romanorum ; quamvis hune quoque a vettistissimù

Graecùrum grammaticis accepisse videntur , qui sextum casum dicebant ovQavod-eVy è^é&ev^ qui profecto ablativi vim possidet ; nam etiatn praepositionem assumit , ut i^ èf-iéd-ev^ i^ ovQovodsv (Putsch, p. 672). S'il en est ainsi, nous devons bien admettre que ce sixième Cas grec est tombé insensiblement en désuétude, parce que le rapport, indiqué par la terminaison d-ev , fut peu à peu exprimé peu* un autre Cas ou par une préposition.

Ce sixième Cas, par lequel les plus anciens grammairiens grecs désignaient les formes en O^ev , avait-il aussi déjà chez eux le nom de molaig dfpaïQetixi^y dont le casus ablatitms des grammairiens romains ne serait qu'une traduction littérale ? 11 ne paraît pas qu'il en soit ainsi. D'abord Priscien, par la manière dont il s'exprime, fait entendre que les Grecs n'avaient pas pour ce Cas un nom spécial, tiré de sa signification, mais qu'ils se sont contentés de le désigner par l'adjectif ordinal h'xTrj nriôaiÇy seootus casus , comme il est encore nommé par Varron ; ensuite le nom de miSaig àq>atQeTtx7] ne se trouve chez aucun des anciens grammairiens grecs qui nous sont parvenus ; et enfin les grammairiens latins , quoiqu'ils ne

(1) Voy. le Traite de la formation des muta danz la luvtjue grccqu% par Ad. Kcguicr, Paris, 1855 , p. 383, 390 et suiv.

nous fassent pas conndtre lauteur du terme technique SAblaiivus , le regardent pourtant tous comme étant d*învention romaine. Ces faits nous autorisent à croire que le terme de titcooiç ci(faiQenxfj n'était pas connu des anciens grammairiens grecs, mais qu'il est la traduction du casus ahlativus des Romains (1).

Les grammairiens ont longuement discuté la question de savoir si le troisième Cas en grec a, par sa signification, plus d'analogie avec le datif latin ou bien avec l'ablatif. Evidemment, le troisième Cas en grec, qui indique des rapports três-différenls, dont les uns s'expriment en latin par le datif et les autres par l'ablatif, ne répond exclusivement à aucun des deux, pas plus que la préposition de en français ne répond au génitif des Latins plutôt qu'à leur ablatif , ni la préposition à au datif plutôt qu'à l'accusatif. Chacun des deux termes, datif et ablatif, pris dans la signification qu'ils ont en latin , est conséquemment trop restreint pour désigner ce troisième Cas en grec. A défau d'un autre, consacré également par l'usage, il vaut pourtant mieux lui conserver le nom de datif que de lui donner celui d'ablatif , comme Beauzée l'avait proposé et comme M. Thiersch la fait dans sa Grammaire grecque. D'abord, plusieurs rapports exprimés par ce troisième Cas des Grecs sont absolument les mêmes que ceux qu'on marque en latin et dans d'autres langues par le Cas appelé datif ;

(1) Voyez, sur oette question , M. Lerscb, ouvrage cîtë, part. H, p. 231.

eiisuite, on o emploie jamais en latin Tablatif pour indiquer après un verbe le rapport d'attribution dont Tusage est si commun dans toutes les langues , par exemple : dare alicui aliquid; vendere alicui aliquidy etc. ; comment, dans diêovav tivL tv , pourrait-on donc appliquer au mot xivl y qui répond parfaitement à alicui y une dénomination exclusivement latine et qui en latin même ne s'emploie jamais pour indiquer cette construction ? C'est comme si au troisième Cas de la langue allemande on voulait donner Ilî nom d'ablatif , ou bien dure que notre préposition de répond mieux au troisième Cas grec que notre prépositkm à , ce qui me paraît inadmissible.

Quant à la langue latine, nous devons bien y admettre le sixième Cas, connu sous le nom d'ablatif, puisque, dans Tétat où elle nous est parvenue , la plupart des Noms oat une sixième terminaison qui diffère très-sensiblement de celle du datif, par exemple: mensây mensae; hominCf homini; manUy manui ; die, diei; uno, uni, etc.

Les anciens grammairiens latins, ayant observé que les Grecs n'avaient pas d'ablatif, crurent que ce Cas avait été inventé par les Romains (1) , c'est-à-dire que les Romains

(1) « Ablativus proprias est Romanorum.... ; novus videtar à Lfttinis inventus... » (Priscien, p. 672.) — oc AblatÎTam Grœci non habent, bunc tameu Varro interdum sextum, interdum latinam (casum) appel-

avaient créé cette sixième tenninaison pour marquer certains rapports que les Grecs exprimaient , tantôt par le datif, tantôt par une préposition suivie de Tun ou l'autre Cas. Voyons ce qu'il y a de vrai dans cette opinion.

Posons d'abord en fait que les premiers habitants d'Italie , quel que fut leur nom, Illyriens, Ibériens, Gaulois k (Celtes), Pélasges, Etrusques, etc., n'étaient pas des aiUochthoîies; ils appartenaient par leur origine à la grande famille des peuples indo-européens, et ils ont apporté dans leur nouvelle demeure la langue que parlaient leurs ancéires, et les mots de cette langue, tels qu'ils y étaient usités.

Sans doute, les désinences qui constituaient les Cas ^ans ces anciens idiomes, ont subi avec le temps différentes variations, mais je ne pense pas qu'un seul Cas nouveau :ait été inventé ni en Italie ni en Grèce. La raison en est -que les Cas doivent nécessairement s'être formés à une époque où il n'y avait pas encore de Prépositions, mais seulement des Adverbes ; dès que les différents rapports furent exprimés par ces Adverbes convertis en Prépositions , il n'y eut plus place pour un nouveau Cas. Or, la comparaison des langues grecque et latine avec les ancien-

lat, quia latinse linguiB proprîus est, cujuH vis apud Griecos j»er genitivam explicatar. » (Diomedes, p. 277.) — tt Ablativum casum Grœci non babenty denjque bunc Varro interdum sextuin, iiitcrdum latinum appellat, qnem rectîssime nostri sermonis usas învenit, qui plurîmum a dativo differt. » (Consentius, p. 2033, éAït. de FulFtb.) — Voy, Aussi YarroD, liy. IX.

nés langues indoeuropéennes nous fait voir que les fitér positions, employées par les Grecs et les Romains» rétaient déjà par les peuples dont ils ne sont que les descendants. Voici de quelle manière j*entends la marche suivie par Tcsprit humain dans l'expression des divers rapports, soit au moyen de Cas, soit au moyen d'adverbes devenus prépositions. L'homme, dans l'enfance de son développement intellectuel , ne saisit qu'un petit nombre de rapports ; il n'aperçoit que les plus faciles et les plus généraux : c'est le besoin d'exprimer ces rapports qui a donné naissance aux Cas ; ainsi le rapport de proximité a été marqué par le datif, celui d'éloignement par l'ablatif, etc. Dans la suite, h mesure que ses facultés se développent, le même homme conçoit les mûmes rapports avec plus de précision : les rapports exprimés par nos prépositions 5wr, sous, devant , derrière, hors, etc., sont plus précis que ceux que nous indiquons par les prépositions pès et de. Pour marquer o'S rapports plus précis , certaines langues ont eu recours à de nouvelles Postpositions, qui, à la longue, en s'attac'hant au mot précédent , ont formé de nouveaux Cas. Dans d'autres langues, en sanscrit, en grec, en latin, en allemand, etc., on a suivi le mèpie procédé que le français dans cette phrase : être hors de sa place ; ou comme qui dirait : il y a des animaux dessus et dessous h la terre ; la maladie est dedans et dehors à la ville. Dans ces locutions et leurs pareilles, les mots hors, dessus, dessous, etc., modifient évidemment l'idée exprimée par le verbe, et ne

changent en rien les rapporte marqués par les prépositions <2e et à ; ils sont donc dans Torigine des adverbes. Cela est tellement vrai qu aujourd'hui encore , dans plusieurs langues , on peut joindre ces mots au verbe : inesse scholae^ eanre urbe^ adessebello^ etc.

Ces adverbes ne sont devenus prépositions , c est-à-dire n'ont exprimé eux-mêmes la nature du rapport qu'après que le Cas ou la terminaison du second terme eut perdu sa valeur , ce qui ne pouvait manquer d'arriver, et voici comment : les mots in, ad, ex, etc., par cela même qu'ils modifiaient le terme antécédent, indiquaient suffisamment la nature du rapport mieux précisé, et ainsi la terminaison du second terme perdit sa valeur. De même dans ces locutions : être hors de sa place ; ils sont hors de table , etc., la valeur de la préposition de est sans doute perdue de vue ; eUe le serait bien plus encore , si une simple terminaison des mots place et table faisait la même fonction. Et si l'on dit : la peste est dedans et dehors la ville, c'est sans doute, dans l'origine, pour dedans et dehors à la ville, mais la préposition à, ayant perdu sa valeur, fut supprimée, et les adverbes dedans, dehors devinrent ici prépositions- De même, en latin, ire in urbem signifiait primitivement : aller dedans la ville vers ; et comme les mots ire in indiquaient suffisamment le rapport de dbrection , la terminaison em du mot urbem perdit sa valeur et l'adverbe in devint préposition.

Cette théorie expUque ce fait insoluble sans elle, à savoir

que, même dails les langues à Cas, les prépositions sont venues se placer avant le second terme du rapport. En effet, si les Cas expriment la nature des rapports , il était donc dans les habitudes de ces langues de n exprimer les rapports qu'après le second terme : comment donc les prépositions se placent-elles régulièrement avant le second terme ? Si les prépositions avaient toujours été des prépositions, cette anomalie serait inexplicable ; mais tout rentre dans Tordre , dès qu'on les regarde comme étant primitivement des adverbes. D'ailleurs, combien de prépositions n ont pas conservé en latin, sans aucun changement de la forme, leur qualité d'adverbe, par exemple : clam^ coram, palam, juœta^prope, propter^ etc. ; et même en français : avant y derrière, devant^ loin , etc. ? Il en est de même dans d*autres langues.

H nous est facile aussi maintenant d'expliquer la construction, si fréquente en grec, en latin, etc., d'un même Cas avec une préposition indiquant un rapport opposé, par exemple; in urbe et ex urbe. Si les prépositions avaient, dès leur origine , exprimé des rapports , il est évident qu'elles auraient toujours dû être suivies du Cas exprimant un rapport identique. Mais dès qu'on regarde les prépositions comme ayant été des adverbes, l'opposition cesse ; sum in urbe signifiait primitivement : je suis en dedans de la ville (je suis dedans du côté de la ville), et vénio ex urbe signifiait : je sors (je viens dehors) du côté de la ville.

Eofia eat pfînoipea nous expliquent égdement la coastrudMm d'uon même préposition avec différents Cas , par exempte: sum m borto et eo in hortum ; le mot horto est à Fablatif 9 comme je le ferai voir plus loin y pour marquer le rapport de départ ; et hortum est à raccusatif pour indiquer le rapport de direction. Ces deux phrases signifiaient primitivement et littéralement : je suis dedans du côté du jardin (jardin-de) ; je vais dedans vers le jardin (jardinvers).

n résulte aussi de là que dans Y enfance des langues qui connaissent les Cas et les prépositions, les Cas n'étaient

pas le régime des prépositions , mais dépendaient uniquement de la nature du rapport qu on concevait entre deux termes et dont ils étaient eux-mêmes les signes. Ainsi, dans venio ex urbe, le mot urbe n'était pas à l'ablatif à cause de ea?, mais pour marquer le rapport d'éloignement entre l'idée de venir et celle de ville. On y a ajouté l'adverbe ex , pour mieux préciser l'idée de venir, c'est-à-dire pour la changer en celle de sortir.

Je \dens de dire que, dans l'enfance des langues à Cas , ceux-ci n'étaient pas le régime des prépositions : c'est qu'en effet, à mesure qu'un peuple saisit des rapports jusque-là inaperçus, il peut faire dépendre le Cas de la manière dont il s*y prend pour exprimer ces nouveaux rapports. Ainsi, en latin, dans vivere secundum legem , vivre suivant la loi, on peut dire aujourd'hui que l'accusatif legem dépend de secundum ou est gouverné par

^ecundum^ mis sans doute pour sequendo, en suivant, en se dirigeant vers ; parce que le mot secundum a perdu sa valeur naturelle et n est plus qu'une simple préposition. De même, en latin , les mots vi, avec force, corwenienter , conformément, seraient devenus des prépositions pour signifier par et diaprés, si les mots vis et conveniens s'étaient perdus ; la première se serait construite avec le génitif et la seconde avec le datif : c est en ce sens seulement qu'on peut dire que le Cas dépend réellement de la préposition. On ne peut douter que beaucoup de prépositions ne doivent leur origine à de pareilles locutions adverbiales, dont nous ne connaissons pas toujours assez bien la signification primitive, pour nous rendre compte du Cas dont elles «ont suivies.

Si les quelques débris de Tancienne langue latine , éclaircis par l'étude comparative des principaux idiomes indo-européens, nous permettaient de nous faire une opinion sur l'origine des formes actuelles du datif et de Tablatif en latin, nous dirions que, dans une haute antiquité , le datif de chaque déclinaison était en t : musai, popiUoi , rvri, domui, diei, précisément comme en grec (1) ; mais

(l) La dësinence t en a remplace deux autres, qui se troayent encore dans des langues plus anciennes de la même famille : Vune est ëgale* ment en t et marque le rapport de proximité de Heu. et de temps , pat exemple , Carthagini^ à Carthage, et vespertf au loir {ea$u$ lœaHvuê);

cette voyelle t, qui est fine et légère, n était guère propre à se maintenir intacte, surtout quand elle était précédée d'une de nos trois voyelles sourdes et pleines o ^ u, a. Aussi après Yo a-t-elle partout disparu : agro , populo , pour agroi, populoi ; après Yu, tantôt elle se faisait entendre, tantôt elle disparaissait : on disait également bien au datif senatu, metu et senatui, metui ; après la, elle s est également perdue, sauf le cas où elle s*est changée en e: ainsi la forme musai lui remplacée par celles de musa et musae. On ne peut guère douter que, dans les mots de la troisième déclinaison et de la cinquième, lï nait été souvent confondu avec le.

A la même époque les mots latins avaient probablement leur forme d'ablatif en de ou simplement en rf, par exemple : praedady nervody juredy senatud, plebed (1), etc. Ceci n est pas une simple conjecture : la forme d'ablatif en de on dont se trouve encore dans plusieurs langues de la

Taotreestcn e et marque le rapport d*atfrîbutioD, comme morte pour morti dans le fameux hexamètre de IMpitaphe de Plaate :

Postquam morte datu*stPlautuS) comœdialugct.

C^est le cams dativus. Les dësinences t et e , pou distinctes pour le^ son, furent confondues dans la prononciation et les Noms tant grecs que latins n'eurent plus que la terminaison en t, qui h. elle seule servait à indiquer les rapports de proximité et d*attribution, en remplaçant le locatif et le datif d^autres langues indo-europëennes.

(l) Les anciens grammairiens latins ont regarde ce d comme une lettre paragogique. Adelung, dans son Jliihridates, yoI. II, p. 462, a été le premier à le prendre pour la terminaison caractéristique de Vancien ablatif* Les études comparatives de M. Bopp et de Burnouf, fils,^ ont donné h cette opinion un haut degré de vraisemblance.

même famille, et les mots ^ue je viens de citer figurai atec plusieurs autres dans les plus anciens monuments de la langue latine, tels que les Fragments de la loi des XII tables (4S4 av. J. Chr.), la Cdumna rostrata Dvilii (261) et le Senatus Consultum de BacchancUibus (186) ; de plus, dans les mots unde, d où, indCy de là, qui sont sans doute très-anciens, la terminaison de (1) marque évidemment le rapport de départ ou d'éloignement. Mais, à la longue, la consonne finale d, faiblement articulée, a partout disparu (praeda^ nervo, jure, senatu, plèbe, etc.).

Par la disparition de la voyelle finale t et de la consonne finale d, il est arrivé que dans les mots de la première oé* dinaison la désinence a a remplacé dans bien des locutions celles de ai (ancien datif) et ad (ancien ablatif) : musa pour musai et musad. De même dans les mots de là seconde déclinaison, la désinence o a pris partout la place de oi et od : foro pour foroi et forod ; et, à la quatrième déclinaison , la finale u a tenu lieu tantôt à'ui, tantôt dW : senaiu pour sénat ui et senatud; metu pour meluiei snetud. Ces altérations de désinence, qui avaient leur cause dans l'élément matériel des mots, c est-à-dire dans la légèreté de la voyelle i et dans la faiblesse de la consonne d , se sont accomplies, sans nuire beaucoup à la clarté du discours ;

(1) Il est permis de croire que cette Postpositîon de en latin, &w en grec et (2en dans d^uu très langues, est dans son origine le même mot que la préposition latine dans templum de marmore ' seulement il a oban gd de place par suite de son emploi comme adverbe, et d^adverbe il est devenu préposition, comme je l'ai expliqué plus baut.

n effet , les rapports marqués primitivement par les désilences i et rf, s exprimaient dans plusieurs constructions «r une préposition, par exemple : in foro (anciennement tirfo /broc/) ; d'autres fois la nature du rapport ressortait tuffisamment de Tensemble de la phrase, par exemple : erra uiiUs domino (pour dominoi)^ une terre utile à son naître ; terra libéra domino (pour dominod), une terre ibre de tout maître.

Nous comprenons de cette façon que, dans beaucoup de nots, les voyelles finales a, o, w, se soient substituées aux «toinaisons de Tancien datif (a/, oi, ut) et à celles de 'ancien ablatif (ad, od, lut), 11 nous reste à voir comment, Tautre part, beaucoup de mots ont conservé deux désinences correspondant, Tune à lancien datif, Tautre à Tanâen ablatif. Faisons à cet effet les remarques suivantes :

1** La finale / de Tancien datif n était pas toujours précédée d'une voyelle pleine et sourde a, o, u, mais trèsjouvent d'une consonne, comme dans Carthagini, run\ hosli, urbi, etc. ; ici , on le conçoit, la finale /, au lieu de se perdre, devait plutôt se maintenir, car elle rendaij la prononciation de la consonne plus facile et plus sonore.

2** Après un a , la finale i n a pas toujours disparu, mais elle s'est aussi changée en e, pour former avec la un son intermédiaire entre a et e : musae pour inusai. De même à la quatrième déclinaison , Yi de ui tantôt se prononçait, tantôt ne se prononçait pas : on disait vietui et

metu.

3"" La consonne finale d de Fancien ablatif était toujours précédée d une voyelle, non pas toujours d'un a , d'un o , d'un Uy mais souvent aussi d'un e , par exemple : hosted, urbedy praesenied, etc. ; la consomie d disparut, et la finale e devint la désinence caractéristique de l'ablatif pour cette classe de mots (1). Quant aux mots dont le d à& l'ancien ablatif était précédé d'un i , comme marid , de lamer, il est évident qu'il nô pouvait leur rester que la. finale i pour le datif et pour l'ablatif.

En présence de ces terminaisons nouvelles, mais sans doute généralement usitées dès le second siècle avant notr» ère, les premiers grammairiens qui, à la même époque , cherchèrent à fixer les règles de la langue latine, ne pou— vaient pas se contenter de cinq Cas, mais ils devaiâit nécessairement en admettre un sixième (Co^i/^ sextus^ latinus) ; car, à côté de la terminaison correspondant à celle du datif grec, ils en trouvaient en latin une seconde très-distincte de la première quant au son, à l'origine et à la valeur : musae (pour musai) et musâ (pour musad et musai) (2) ; hosti et hoste (pour hosted et hosti) ; seiiatui

(1) Quoique les Toyelles e et i difitîrent trcs-peu pour le son et se substituent facilement Tune à Tautre, nous remarquons pourtant qae ïi n'est jamais devenu le signe distinctif de Tablatif. Ainsi les Romains ne disaient pas : Carihagini^ ruri venio,

(2) Nous lisons dans la loi des XII Tables, V, 3 : tuper pecuniai tutelaivCf etc.

et senatu (pour senatud et senatui) ; plebei et p/e6e (pour fdebed et plebei). Les formes mu^â, Aoste , ^enato , pMbe , s^^nploy aient souvent , il est vrai, pour Tancien datif : musaif hosti, senatui plebei; mais les formes mume, hostie ^enaiuiy plebei, ne s'employaient pas pour Tancien ablatif : tJitisad, hosted, senatud, plebed.

Aprfes avoir reconnu la nécessité d'admettre un sixième Clas, il s'agissait de décider quand les terminaisons casuelles étaient un datif et quand elles étaient un sixième Cas.

Formés à l'école des grammairiens grecs, les grammairiens de Rome en ont partout suivi la doctrine et adopté la terminologie. Ainsi, à leur exemple, ils ont nommé dativus (doTiHTi) toutes les désinences casuelles marquant un rapport d'attribution, et qui s'employaient particulièrement après les verbes date, tribuere, etc. Il était d'autant plus naturel de leur conserver ce nom, que, dans l'ancienne langue latine, les désinences destinées à marquer le même rapport , étaient également en i (musai, populoi, etc.), précisément comme en grec.

Restaient encore les mots musâ (pour musai et musad), populo (pour populoi et popuhd), honiine (pour homini et homined), senatu (pour senatui et senatud), plèbe (pour plebei et plebed), qui s'employaient tantôt pour l'ancien datif, en indiquant le rapport de proximité, par exemple : Carthagini fui ; et tantôt pour l'ancien aUatif , en indiquant le rapport d'éloignement, par exemple : Carthagine venio. Evidemment^ ces formes, là où elles remplaçaient

luncienue termiaaisoû en d et marquaieut le rapport d'éloignemcnt ou de départ , ne pouvaient pas être mises au nombre de celles du datif. Quen faire? un sixième Cas, à cause de la sixième terminaison de la première et des trois dernières déclinaisons ? Mais cette sixième terminaison exprimait des rapports tellement divers (Carthagine fui, et Carthagine vmio, etc.), qu'on ne crut pas pouvoir en faire un seul et même Cas. Aussi plusieurs anciens grammairiens étaient-ils portés à admettre un septième Cas, en distinguant deux ablatifs : c'est ce que nous apprennent Quintilien, I, 4 ; Priscien, p. 673 et Servius, p. 1793, éd. Putsch.

Pour lever cette difficulté, qui paraît avoir été lobjet de longues discussions, quels principes suivaient les grammairiens ? Si nous en jugeons , comme nous devons le faire, par le résultat des décisions ou des règles auxquelles ils s'arrêtèrent, nous sommes amenés , je pense , aux conclusions suivantes :

1** Ils eurent égard, comme de juste, à lelément matériel de la terminaison et à sa valeur : ainsi, ils remarquèrent que, dans la première et les trois dernières déclinaisons , les mots avaient une forme qui différait de celle du datif et par le son (musâ, laborc, manu, die) et par la valeur , qui était souvent de marquer un rapport d'éloignement ou de départ, par exemple : Româ, Carthagine vefiio , etc.; en conséquence, ils la prirent pour un sixième Cas (Casus sextus ou latimis). Ici encore ils ne

firent , à ce qu'il parait, qu imiter les plus anciens grammairiens grecs, qui voyaient aussi un sixième Cas dans . les formes ovQoyod'ev^ iftiâ^evy etc. (Voy. § 60.)

2<* Ils regardèrent également comme un sixième Cas cette même forme dans les phrases où il s'agissait d'un rapport de proximité, dé concomitance, etc., qui, le plus souvent, était suffisamment indiqué par une préposition , par exemple : m urbe, cum hoste, etc. Cette décision, qui se fondait uniquement sur l'élément matériel do la terminaison et non sur sa valeur, est sans doute peu logique €t ne s'accorde pas avec notre manière de concevoir les rapports : mais elle nous fait comprendre comment, dans la langue latine, telle que leurs enseignements nous l'ont fait connaître , il n'y a pas de préposition qui gouverne le datif (1).

Quel motif peut les avoir déterminés à voir un ablatif plutôt qu'un datif dans in urbe, cum hoste ? C'est qu'ils arrivaient de cette manière à simplifier les déclinaisons. Ea effet , s'ils y avaient vu im datif , ils auraient nécessairement dû admettre deux datifs ou un septième Cas. En outre , et ceci peut avoir influé sur leur décision, dans l'ancienne langue latine ou du moins dans un certain dialecte, les mêmes prépositions étaient suivies de l'ancien ablatif, endoforody cum hosted, etc.

(1) On ne peut pas donter cependant qu^ancîennenient plusieurs propositions niaient ëtë suivies du datif, comme dans super 2^ecuniai tutelaive*

Mais ces prépositions emfo, cum^ etx;., qui marquent id évidemment un rapport de proximité ou de concomitanoe, comment ont-elles jamais pu se construire avec la terminaison en d qui marquait un rapport contraire? Je me borne k faire observer à ce sujet que les rapports sont des idées très-délicates , qui , pour être saisies et exprimées avec une exactitude logique, exigent un esprit cultivé et un langage déjà trfcs-perfectionné : de là vient que souvent le peuple les saisit ou du moins les exprime vaguement ou mal, faute du terme propre. Quelque défectueuse que soit Texpression aux yeux du grammairien philosophe, elle se transmet d une génération à l'autre, et comme elle suffit pour se faire comprendre, elle est enfin consacrée par Tusage, et se maintient dans les langues les mieux cultivées. Ainsi nous disons aujourd'hui : Passons de lautre cùté ; — Nous ferons route ensemble, je vais de votre coté ; — Le vent s'est tourné du côté du midi ; — Nous nous sommes détournés du (vers le) côté droit, etc. Il est évideut que, dans ces locutions et dans beaucoup d'autres, la préposilion de est peu propre à marquer le rapport que nous concevons aujourd'hui entre les deux termes , celui de direction {ve7's)y mais l'esprit corrige aisément ce défaut. De même les expressions latines : endo forod (in foro, à l'ablatif) et cum hosted (cum hoste) signifiaient probablement à leur origine : dedans ou intérieurement du côté du marché ; avec du côté de l'ennemi, comme qui dirait : j'ai été avec de la bataille, au lieu de : j'ai été à la

bataille. G*est sans doute de la même façon qu il faut se rendre raison des expressions latines : à tergo , par derrière ; à fronte, par devant ; ex adverso, en face ; e regione, vis-à-vis ; de nocte, pendant la nuit, etc. Enfin, en comparant les constructions usitées dans plusieurs langues , on est porté à croire que les peuples , dont les facultés sont peu développées, conçoivent leui' pensée sous la forme du rapport d'éloignement ou de départ dans bien des circonstances où le rapport de proximité ou de concomitance serait plus logique ( 1 ) .

(1) Ces observations sorTablatif latin étaient rddig<fcs depuis plasicars années, lorsque, dans une correspondance pleine d^intérêt, M. Ch. Gîraud et M. Ad. Régnier ont fait connaître au public, Tun ses doutes, Tautre son opinion bien arrêtée sur la valeur do Tancienne terminaison des mots latins en d. Je regrette beaucoup que les bornes de ce travail ne me permettent pas do reproduire ici les arguments de ces deux savants Académiciens. Voy. le Journal dei Savants, 1860, p. 77, 179 et 699.

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