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DES SIGNIFICATIONS DIFFÉRENTES DU H^^HF. CAS

Nous avons vu dans le chapitre du développement du langage (§ 42, 2**) comment le même mot, nom propre d'abord, est devenu nom appellatif et a reçu peu à peu plusieurs significations en vertu de l'analogie , c'est-à-dire de la ressemblance de Vidée première avec d'autres idées secondaires. Le même principe nous fera comprendre comment chaque Cas a reçu insensiblement un sens plus général et enfin plusieurs significations ou acceptions trèsdifférentes.

L'homme, après avoir vu {§ accroîlre le nombre de ses idées générales , ne s'est pas borné à comparer les objets matériels relativement à l'espace , il les a aussi comparés relativement à la couleur , à la forme, au temps, à

la durée, à Forigine et sous d autres points de vue intellectuels et moraux. Dans ces nouvelles comparaisons , le point de vue variait bien de Tune à lautre, mais le résultat ou la nature du rapport fut sans doute bien des fois absolument le même ; du moins le développement naturd. des idées et les faits linguistiques nous conduisent à cette conclusion. Je m'explique : en comparant deux objets relativement à la couleur, à la forme , au temps, etc., Fhomme a saisi entre eux le rapport de dépendance , c'està-dire il a regardé l'un comme faisant partie de l'autre sous ces nouveaux points de vue. Or, la terminaison du génitif qui marquait déjà l'idée de faire partie relativement à l'espace, était sans contredit bien propre à indiquer la même idée pour tout autre point de vue ; ainsi la valeur primitive du génitif ne pouvait manquer de se généraliser jusqu'à signifier le rapport de dépendance sous un point de vue quelconque , précisément comme se sont généralisées plusieurs de nos prépositions, ou, si l'on aime mieux, les mots moitié, tiers, quart, etc., qui marquent le résultat de notre comparaison relativement à la mesure aussi bien qu'au poids. Le même raisonnement s'applique aux autres Cas. C'est ainsi que nous comprenons fort bien l'emploi du génitif dans les locutions suivantes ; nuéçv^ xiovog (1) ,

(l) Je prends pour exemple ce génitif grec , parce qu'en latin il est d*usage d*exprimer cette espèce de rapports par un adjectif :^ena roêocta ou roaalùt une Joue de rose ; teatudineui gradua , une démarche de tortue.

une aile de neige (qui fait partie de la neige relativement i la couleur) , c est-à-dire blanche comme la neige ; — Fossa quindecim pedum, un fossé de quinze pieds (qui fait partie de quinze pieds relativement à la forme, soit longueur, soit largeur ou profondeur) ; — Iter trium tHertm^ un voyage de trois jours ; — Filius Priami, le fils de Priam, etc. Remarquons que la terminaison casuelle exprime uniquement le rapport de dépendance^ c'est-à-dire ridée de faire partie ; le point de vue de la comparaison ou de la relation est indiqué par la nature des deux termes ^u rapport. Ainsi, la locution fossa quindecim pedum , me fait entendre un fossé qui est à Tégard de quinze dans un rapport de dépendance ; et si je comprends qu il s'agit de sa forme, c'est par la nature du terme antécédent et du terme conséquent ; cela est tellement vrai que , quand les circonstances n'indiquent pas suffisamment de quelle forme il s'agit , longueur, largeur ou profondeur , je dois exprimer ces idées par un autre mot : fossa quindecim pedum {longitudine^ latitudine^ profundiiaté). Si nous compre* nous la souris de la fable quand elle dit : « une souris... de ma dépense, est-elle à charge en ce logis ? » c'est sans doute par les termes et les circonstances plutôt que par la préposition (/e(l).

D'autre part, à mesure que les facultés de l'homme se sont développées, il ne s'est pas borné à la connaissance

(1) La Fontaine , habU», XII, 5.

des rapports les plus généraux, mais il a saisi de nou^ veaux rapports ou du moins conçu les premiers d une manière plus précise et mieux déterminée , c'est-à-dire qu'il a aperçu entre deux objets les rapports à'inclusiony à'eœclttsion, de supériorité j d'infériorité , d'antériorité, de postériorité, de la cause à P effet, de V effet à la cause finale, de ressemblance, d'union, d'appartenance, d'attribution, etc. Comment s'y est-il pris pour exprimer ces nouveaux rapports ? Si nous examinons les langues qui ont des Cas, nous sommes amenés, je pense, au résultat suivant :

1* Quelques-uns de ces nouveaux rapports ont été indiqués par des adverbes : in, ex, ab, ad, cum, etc., qui sont devenus prépositions, comme je Fai expliqué au

2* D'autres ont été exprimés par des locutions adverbiales analogues aux mots latins : convenienter, secundum, usque ad, etc., et aux mots français : aitrdessus, audessous, autour, à travers, à droite, à gauche, à force, etc.

3® D'autres ont été exprimés tout simplement par des Cas ; ainsi, en grec et dans d'autres langues, le datif, par exemple, ne marque plus seulement un rapport de proximité, comme dans Joidmv, à Dodone, mais plusieurs autres, celui d'attribution, celui de l'effet à la cause matérielle, à la cause finale, etc., par exemple: aol de xaï tovcoi^s nQâyfia xi iaxiv ; quelle affaire avez-vous avec eux ? — %L èfiol xal aol ; qu'y a-tril de commun entre vous et moi ?

— ncetàaaetv çcc^ài^^ frapper avec une baguette ; — rtqoTCBiv tI (po^i^j faire quelque chose par crainte , etc. n en est de môme de chaque Cas, en grec, en latin et dans toutes les autres langues. C'est de cette façon que les Cas sont devenus mxiUisenscs , c est-à-dire qu'ils ont reçu plusieurs signiricatious différentes, comme tous les autres mots et surtout les prépositions dans les langues qui n ont pas de Cas. Ainsi, combien de rapports divers n expriment pas en français les prépositions à, de, par ? Par exemple : il est assis à la porte (auprès, à côté) ; — il est à l'école , au jardin (dans) ; — aller à voile , peindre à l'huile (avec) ; — ni mon grenier ni mon armoire ne se remplit à babiUer (par) etc.

Ces significations diverses du même Cas dans les langues anciennes et des prépositions dans les langues modernés , doivent sans contredit leur origine à V analogie , c'est-à-dire à la ressemblance de l'idée, déjà antérieurement attachée à tel ou tel Cas, avec l'idée nouvelle qu'on éprouvait le besoin d'exprimer ; mais comme les idées de rapport représentent des êtres purement intellectuels, des vues de notre esprit, le point de ressemblance que le peuple a sedsi entre deux rapports, est plus diflicile à découvrir que l'analogie entre les significations diverses du même mot qui marque des objets matériels ; et de là vient que nous

éprouvons souvent tant d*embarras à reconnaître la filiation des divers sens d'un même Cas et leur rapport à un sens primitif. Cette difiîculté s'acer8ît singulièrement par les causes suivantes :

!• Le premier terme du rapport change souvent de signification , tandis qu'il continue à se construire avec le même Cas. Ainsi les mots latins: supplicare, nuhere, favere alicui, studere alicui rei, etc., signifient aujourd'hui pour nous: prier quelqu'un avec instance, épouser quelqu'un , favoriser quelqu'un , étudier quelque chose , etc. En les traduisant ainsi, nous avons de la peine à nous rendre compte de l'emploi du datif ; mais cette difiîculté disparaît dès que nous observons que ces mots, dans leur sens propre et primitif, signifient : plier le genou devant (auprès de) quelqu'un, se voiler devant quelqu'un, être favorable à quelqu'un , s'appliquer ? à quelque chose, etc.

La même observation peut s'appliquer aux adjectifs, dont les uns peritm^ avidus, etc., se construisent réguHèrement avec le génitif, et d'autres, tels que utilis, similis, etc., avec le datif. Peut-être que, dans leur origine, les premiers signifiaient avec expérience, avec avidité , en sorte que homo peritus belli, cupidus pecuniae, voulait dire : un homme avec expérience de la guerre (possesseur d'une expérience faisant partie de la guerre) ; un homme avec avidité d'argent, etc. Quant aux mots utilts , similis et leurs pareils, pourquoi le premier n'aurait-il pas signifié primitivement : ce qui est d'usage auprès de quelquun

ou de quelque chose ; et similis, ce qui est auprès de quelqu'un ou de quelque chose? du moins ce dernier dérive, à ce qu'il parait, de simul, ensemble.

C'est par un changement analogue de la valeur du premier terme que nous devons, je pense, expliquer Femploi de Facx^usatif après les verbes actifs , où ce Cas caractérise le complément du verbe et indique Fobjet de Faction exprimée par le verbe, comme dans cette phrase: Augustus vieil Antonium. Il y a lieu de croire que, dans une haute antiquité, Fhomme ne se représentait pas les objets comme agissant Fun sur Fautre, mais comme étant dans un état de mouvement Fun vers Fautre, se portant Fun vers Fautre; de façon que amo deum signifiait littéralement: je suis aimant envers Dieu, mon amour se porte vers Dieu, et qu'ainsi tous les verbes étaient dans le principe des verbes neutres. Ce n'est qu'après un développement ultérieur de ses facultés, à la suite duquel Fhomme a conçu les mouvements du corps, les effusions du cœur, les aspirations de Fàmc vers un objet sous la forme d'action, que la plupart des verbes dont Fattribut renferme Fidée d'un mouvement, soit physique, soit moral, sont devenus actifs ou transitifs. Plusieurs langues qui expriment tous les rapports par des prépositions ou postpositions , le basque , le péruvien et d'autres viennent , ce me semble, à Fappui de cette hypothèse. Même en hébreu Fobjet de l'action est souvent précédé de la préposition eth , qui paraît signifier rapprochement.

2"* Le peuple se contente d exprimer la nature du rapport entre deux idées d'une manière peu précise, parce que les termes eux-mêmes , Tantécédent et le conséquent , ou d autres circonstances suffisent pour achever avec exactitude Fexpression de ce rapport, comme dans ces locutions latines : vas auri, dolor filii, reniedium doloris {contre la douleur), appetitûs (pour l'appétit), arrior Deiy metus hosiium, etc. De même en français, quand nous disons : lennui de la solitude, le danger de la mer, le danger du vaisseau , un voleur de nuit, peindre à Thuile, etc., c'est moins la préposition que la nature des termes eux-mêmes qui nous fait connaître le rapport dans toute sa vérité. • Les rapports, dit très-bien Condillac, sont exprimés avec plus ou moins d'exactitude et de précision, suivant que ceux qui les saisissent ont l'esprit plus ou moins juste. » N'est-ce pas par abus de la préposition de que nous disons : aller de tous côtés ; pousser, pencher quelqu'un du côté droit ; se détourner du (vers le) côté droit , etc. ? Ne serait-ce pas aussi par le même abus qu'on dit en latin: purus sceleiîs, tellus pur a serpenturriy etc. ?

3° Nous ne savons pas dans quel ordre le même Cas a été employé pour exprimer successivement des rapports plus ou moins différents, et cette incertitude nous empêche de saisir le fil de l'analogie entre ses dernières acceptions et sa signification primitive et propre. Ainsi dans les constructions suivantes : accusare oliquem furti , pudet me criminiSf vendere magni, etc., on ne remarque , au pre-

mier aspect, aucune analogie entre la valeur de ce génitif et celle qu il a dans folium libri, digitus pedis, etc. ; mais si Ion admet, comme il vient d être dit plus haut , qu on pouvait très-bien se faire comprendre en disant opéra Ciceronis, meius hostium, dolor filii, kissm tnarum, etc., pour exprimer le rapport de causalité entre les deux termes , pourquoi dans la suite le même génitif n'aurait-il pas servi à indiquer le rapport de causalité entre deux formes quelle que fût leur nature ? Or, dans les phrases citées, le génitif ne marque évidemment rien autre chose que le rapport de rcffet à la cause. C'est de la même façon que s'explique assez bien le génitif grec après les verbes de sens..

i^ L'homme cherchant à s'exprimer le plus brièvement possible, il s'est formé dans toutes les langues des locutions elliptiques. H en est dont nous connnaissons rorigine, et qui n ont pour nous aucune obscurité, par exemple : habitat ad Jovis Statoris (aedes) ; — per ego vos deos patrios (rogo) ; — ne multis (utar verbis) ; — unde mihi hanc rem (jparabo) ? — La découverte de la route (qui va) par mer aux Indes orientales, etc. ; mais il en est beaucoup dont lorigine ne nous est plus connue , et où il nous est di£Sdie de nous rendre raison de l'emploi de tel ou tel Cas.

Après ces observations sur l'origine et la nature des Cas, il est presque superflu de déclarer que je ne partage pas l'opinion des grammairiens qui, pour les expliquer , ont souvent recours à l'ellipse d'une préposition ; car , à

mon avis, les Cas sont plus anciens que les prépositions. Ainsi je conçois très-bien l'emploi de Taccusatif sans préposition après les adjectifs qui marquent une certaine mesure de lieu ou de temps : fossa quindecim pedes lata signifie, d*après mon analyse, un fossé d une largeur vers {qui se rapporte à) quinze pieds ; quand nous disons en français : il est arrivé vers midi, c'est bien pour rapporter l'arrivée à l'heure de midi que nous employons la préposition vers , qui, dans son origine , ne marque sans doute que le rapport de direction. J'applique la même analyse à l'accusatif dans: os humerosque deo similis ; — nodag êxvg ^A%iXkevç , etc., c'est une ressemblance qui se rapporte à la figure , et aux épaules ; — une légèreté qui se rapporte aux pieds » qui les a/Tecte, qui les atteint. De même, docere graimrhciicani pueros , est un enseignement qui se rapporte d'abord h la grammaire, puis aux enfants. Cet usage de l'accusatif, qu'il est facile de rattacher à sa valeur primitive, nous fait aussi comprendre comment nos adverbes injustement, violemment, aujourcthui et d'autres locutions adverbiales s'expriment dans quelques langues par un substantif mis à l'accusatif, quoique, dans ces mêmes langues , aucune préposition ne soit jamais suivie de ce Cas.

Remarquons encore que l'ablatif absolu du latin et le génitif absolu du grec ne différent en rien d'un ablatif ou d'un génitif ordinaire, et expriment la nature d'un rapport entre deux termes ; seulement, pour comprendre leur

emploi, il faut regarder la proposition incidente comme le conséquent du rapport dont la proposition principale forme Tantécédent. Ainsi, Augusto imperante^ Christus natus

esty signifie dans son origine : Jésus-Christ est venu au monde du temps cf Auguste qui régnait (sa naissance date (T Auguste qui régnait) ; Augusto est à Tablatif pour marquer le rapport de départ entre la naissance du Christ et Auguste qui régnait (1).

Pour terminer ce qui me reste à dire sur les Cas, je transcrirai Tobservation suivante de M. Baron : « Les langues anciennes, dit cet habile rhéteur, sont synthétiques, les modernes, analytiques. Dans les premières, les rapports des idées et les variations du verbe s'expriment par des changements dans la terminaison des mots , tandis que les autres emploient , pour rendre la plupart de ces modifications , des particules séparées , monosyllabiques , dont la place est rigoureusement déterminée à leffet d'éviter toute ambiguité, et qui, au lieu de s'incorporer diversement aux mots qu ils affectent , obéissent à un système monotone de juxtaposition. De là, chez les anciens, une pompe, une harmonie, une précision, une variété singulières, une liberté dans la disposition des pensées et des expressions qui permet de les placer dans le jour le plus favorable , et de mettre en relief celles qui doivent le plus spécialement fixer lattention. De là aussi, d'une autre

(1) Sur remploi de Tablatif en latin et du gënitif en grec après le Comparatif, Yoyez plus loin, $ 68.

part, un inappréciable avantage pour la jeunesse, cest que la connaissance des écrivains qui ont employé les langues sjmthétiques ne peut s*acquérir à la course, c'est qu'elle exige un travail assidu, qu elle réclame, on le voit, Texercice de toutes les facultés mentxdes (la mémoire , le jugement, Timàgination). Or, on ne peut assez le redire, pour bien apprendre et bien retenir, il faut apprendre avec peine et labeur. Le fer ne pénètre profondément et solidement que lorsqu'il a eu à combattre et à vaincre la résistance du corps où Ton veut le fixer (1 ). »

(1) X>0 la Rhétorique^ Bruxelles, 1849, p. 36.

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