‹ Principes de grammaire générale, ou, Exposition raisonnée des éléments du langageChapitre 20 sur 45 · TIF ET DU SUPERLATIF · texte numérisé non relu

TIF ET DU SUPERLATIF

Les Adjectifs , comme nous Tavons vu au § 40» sont des mots qui expriment des idées représentant les qualités comme inhérentes à lune ou Tautre substance, c'est-à-dire comme se trouvant dans les choses dont on parle. Quand on dit un cheval noir , le mot noir est un adjectif » parce qu'il désigne cette qualité comme attachée au cheval ; tandis que le mot noirceur , quoiqu'il désigne aussi une qualité, est un substantif abstrait, parce que la qualité est représentée comme existant en elle-même (§ 44).

Ces mots ont été appelés Adjectifs (Svofia ànl&eroy ou imd-erixov , nomen adjeciivum)^ parce qu'ils sont destinés à ajouter une nouvelle qualité à celles que renferme déjà le Nom auquel ils sont joints ; ainsi, on dit un homme

savarUy parce qu*on veut ajouter aux qualités d*UD être corporel et raisonnable celle de savant. Aussi, les adjectifs ne peuvent désigner aucun être déterminé, à moins qu^ils ne soient employés substantivement , comme il a été dit au §45.

Quoique les adjectifs qui marquent les qualités les plus communes, telles que la couleur, la forme, etc., remontent sans aucun doute à la plus haute antiquité, ou peut pourtant dire que cette espèce de mots n'est pas absolument nécessaire au langage, car le rapport d'identité ou de convenance que nous supposons entre un être et ses qualités, pourrait être exprimé par une autre toiu*nure. Aussi n avons-nous point en français d'adjectifs correspondant aux adjectifs latins aureus , argenteus , ferreus , multi , pauci, et aux adjectifs allemands golden, silbem, eisem , etc., nous les rendons en français par un substantif précédé ou suivi d'une préposition : d^cfty dargent^ de fer, beaucoup de, peu de, etc. Il ne faut pourtant pas croire que les mots d'or y d^argent, de fer soient ici des adjectifs ou des mots pris adjectivement : ce serait une fausse analyse ; car les expressions d^ory dargenty de fer, rappellent un rapport et une substance, et chacune se compose d'une préposition et d'un substantif. C'est aussi par une fausse analyse que du Marsais et plusieurs grammairiens après lui ont dit que les mots m, reine, père y mère y etc., sont pris adjectivement quand ils forment l'attribut d'une proposition. C'est évidemment tout confondre ; car dans cette

propositiuu : Léopold {"est roi, le mot rot ne rappelle pas une simple qualité, mais une personne auguste, de façon que le mot roi y quoique attribut , y conserve sa nature de substantif comme partout ailleurs.

Les anciens grammairiens grecs et latins^ tout en distinguant ladjectif du substantif ne len ont pourtant pas séparé comme une autre Partie du discours. Sans doute, Tun et lautre sont des Noms, mais les idées exprimées par ces deux espèces de Noms différent entre elles autant que la qualité de la substance , c est-à-dire beaucoup plus que les Conjonctions des Prépositions. Je crois donc que les grammairiens modernes ont eu raison de traiter chacune de ces deux espèces de Noms comme une Partie du discours distincte (1). Cette manière de voir est d autant mieux fondée que dans la plupart des langues les adjectifs ont des formes (docttAS, a, um ; doctior, dociius ; doctisstmus) qui leur sont propres ; ils donnent aussi lieu à d autres règles que les substantifs, parce qu elles ont leur raison d*ètre en ce que les adjectifs marquent des qualités.

Les adjectifs peuvent se diviser en absoliis et relatifs (8 40). Les premiers sont ceux qui expriment les qualités que nous saisissons, pour ainsi dire , immédiatement par

(1) En Franae, l'abbë Oiriml est le premîtc, à ee qu'il parait , qui ait ëlcTë TAdjcctif au rang d'une Partie du discours.

la seule impression des objets sur nos sens , soit externe , sœt îateme, sans aucune comparaison bien sensible » par exemple : notr, blatiCy rond^ carré , doux y amer y rude , i poil*; triste y joyeux, craintif y etc. ; les adjectifs relatifs sont ceux qui marquent des qualités que nous ne saisissons que^par la comparaison des objets entre eux ; ce sont des vues particulières de notre esprit plutôt que des qualités indépendantes de notre manière de penser, par exemple : premier y dernier y grand, petity moriy ton, deux, trois, semblablCy différenty utile, nécessairCy etc.

Cette division n'est pas d'une grande importance pour les adjectifs en eux-mêmes,: les uns et les autres sont dans la plupart des langues assujettis aux mêmes règles, parce

que le peuple ne sent aucune différence entre ces deux espèces de qualités. Il est pourtant bon de tenir compte de cette double origine de nos idées représentant des qualités; parce qu elle fait mieux comprendre la natiu^e et l'emploi de plusieurs mots tant substantifs qu'adjectifs»

Quelques grammairiens donnent aux adjectifs nommés ici absolus et relatifs le nom i! adjectifs physiques et métaphysiques ; d'autres appellent adjectifs physiques ou qtuxlificaiifSy tous ceux qui modifient la compréhension et l'étendue de l'idée exprimée par le substantif auquel ils sont joints ; et adjectifs métaphysiques ou circonstantiels, ceux qui, suivant eux, modifient uniquement l'étendue du substantif sans en affecter la compréhension.

Cette manière d'envisager les adjectifs et de les distin-

gaer les uns des autres pèche évidemment contre la logique, car Tétendue et la compréhension d*une idée sont trop intimement liées pour être séparées, et toute qualité qui diminue Tétendue d'une idée, en augmente nécessairement la compréhension, et vice versa. L'erreur de ces grammairiens vient de ce qu ils perdent de vue que, dans l'analyse logique , l'adjectif forme une seule idée totale avec son substantif, au point que si Ion avait un seal mot , marquant cette idée totale, on s'en servirait à la place des deux, comme nous disons maisonnette pour petite maison. Par suite de cette erreur , tantôt ils considèrent la qualité exprimée par l'adjectif comme faisant partie de l'idée indiquée par le substantif , tantôt ils l'en excluent , et cela sans aucune raison bien solide. Ainsi , i;uivant eux, la qualité de blanc, dans un cheval blanc , modifie la compréhension et l'étendue de l'idée cheval , tandis que la quaUté marquée par l'adjectif dans mon cheval modifie uniquement l'étendue et non pas la compréhension de ridée cheval. Mais pour quel motif regarderait-on les deux idées exprimées par les mots cheval blanc comme formant une seule idée totale, plutôt que les deux idées marquées par les mots mon cheval, ce cheval, nul cheval, etc. ? On exprime dans l'un et l'autre cas un seul être, le cheval ; et la qualité de couleur (blanc) lui est sans doute aussi accidentelle que celle de propriété (mon) ; la seconde lui est également inhérente ou du moins représentée comme telle aussi bien que la première. La seule

différence, c est que Tune est absolue et l'autre relative dans le sens que j'ai attaché à ces termes. Ce qui nous montre à Tévidenee que, dans le langage, tout adjectif affecte la compréhension de son substantif et ne fait avec lui qu'une seule idée totale, c'est Tusage du Pronom, qui rappelle toujours l'un et Fautre. Si je demande à quelqu'un : que sont devenus vos trois chevaux ? et qu'il me réponde ; je les ai vendus ; le pronom les rappelle les idées de vos et trois aussi bien que celle de chevaux. C'est aussi pour ce motif que les grammairiens ont critiqué ce vers de Racine :

Nulle paix pour Fimpie, il la cherche, elle fuit (1).

parce que les pronoms la et elle rappellent par leur nature non seulement Tidée de paiœ, mais aussi celle de nulle.

L'adjectif est le plus souvent ajouté au substantif , pour marquer une certaine espèce d'objets par opposition à une autre espèce du même genre indiqué par le substantif, ou pour distini^uer un individu d'un autre, par exemple : les corps transparents, les habits noirs, etc. ; Louis le Juste, Charles le Chauve, etc. ; dans ces cas on dit que l'adjectif est déterminatif. Quelquefois aussi il s'emploie uniquement pour rappeler une quahlé qui est déjà renfermée dans le substantif lui-même, par exemple : une noire tempête, le modeste Fénélon, le cruel Caligula, etc., et alors on dit que Tadjectif est explicatif. Il n'est pas sans

(1) Esther, act. II, se. 9.

intérêt de bien distinguer ce double emploi des adjedili, parce que Tétendue du substantif change , suivant ipe ladjeclif ou la proposition incidente qui le remplace au sens détcrmi natif ou explicatif ; par exemple : rhoiMK raisofinable n'agit pas ainsi.

r.ommo ladjeclif et le substantif qu^il accompagne le ildsignent qu'un seul être, il arrive quelquefois que, pv l'usage, ces deux mots deviennent pour ainsi dire un Hiot composé, qui, pris dans un sens figuré, sert à indiquer un être tout à fait diflércnt de celui que lo substantif et Tadjectif rappellent , lorsque chacun d eux conserve sa valeur individuelle, p^u* exemple : une sage-femme, un beau-frère, une fausse clef, un pauvre homme, une femme grosse (enceinte).

Pour comprendre lorigine et la valeur desibrmes appe* lécs dans nos grammaires Comparatif. Superlatif et Positif, il suffît d observer que nous ne comparons pas seulement les substances , pour savoir ce qu elles ont de commun et (»n quoi elles difTcrent. Souvent aussi, ayant remarqué la même qualité chez deux ou plusieurs individus , nous comparons celle de lun à celle d*un autre ou de tous les autres ; et par là nous découvrons que dans Tun elle atteint un degré d'intensité, ou plus, ou moins, ou aussi élevé que dans le second ou dans tous les autres. Kbommo,

pour arriver à des idées précises, répète fréquemment cette comparaisoQ ; il est donc obligé d'exprimer telle ou telle qualité avec ces divers degrés d'intensité. C est ainsi qu'il en est venu peu à peu à exprimer ces degrés par certaines formes qu'il a données aux adjectifs. Les grammairiens latins ont appelé ces fonnes degrés de comparaison icomparationis gradus, ou gradus comparaim)^ soit parce qu'on s'en sert dans la comparaison, soit parce qu'elles marquent un degré d'intensité qu'on ne saisit que par la comparaison. Les mêmes grammairiens , à l'exemple des Grecs, ont partagé ces formes en trois classes :

i®Le comparatif, qui marque une qualité d'une intensité supérieure à celle d'un autre individu , par exemple : Petrus doctior est qiiam Paulus.

2* Le superlatif (ipropre à porter au-dessus), qui marque une qualité d'une intensité supérieure à celle de tout autre sujet : Paulus est doctissimus hominum.

3* Par opposition aux deux formes précédentes , on -i nommé positif (1) , celle qui énonce la qualité sans aucun égard au plus ou moins d'intensité, mais où la qualité est présentée dans son premier état : Petrus est doctus.

Les formes de comparatif et de superlatif en grec et en latin doive*nt sans doute leur naissance, comme les autres mots dérivés, à la réimion do deux mots dont le second

(1) En latin, on entend ^mr positio la forme primitive d*an mot {mon*, terray etc.), par opposition aux termes de derivatio {montanus, terrestritj etc.) et de eompoiiiio (monticolaf etc).

était destiné à indiquer le degré d^intensité relative ; mais ces terminaisons ont éprouvé par Tusage tant d altérations qu on no peut faire sur leur étymologie que des conjectures. En hébreu, ces formes n existent pas , et le comparatif y est exprimé par le positif suivi d'une préposition qui marque 1 eloignement ou lexclusion ; par exemple : Pierre est savant de Paul, c est-à-dire do manière à s'éloigner de Paul. I)ai)s les plus anciennes langues indo-européennes , non seulement ces formes existent , mais les terminaisons tara, tama en sanscrit , et ter, terin en persan (i), ont une si grande ressemblance avec celles du comparatif et du superlatif en grec, en latin, ( aotpojzeQog , optirnuSy maximus) vt dans d'autres langues, qu'on est autorisa h c^Toire que colles-ci les ont reçues toutes faites des premières. Si dans les langues néo-latines les adjectifs n'ont pas conservé ces formes avec le sens qu'elles avaient en latin, la cause en est probablement que les doux dernières syllabes , n'ayant pas l'accent tonique , y étaient faiblement articulées ; ce qui les a fait généralement disparaître.

Tout le monde sait qu'au lieu de placer les conjonctions qiuim et ij (que en français et als en allemand) devant le second terme de la comparaison , on emploie aussi en latin tout simplement l'ablatif et en grec le génitif. Cette dernière construction est probablement la plus ancienne , c ar elle existe déjà en sanscrit.

(1) £q stiiscrit, la racine iar signifie turpasser.

Pour nôiiS rendre compté de Femploi de 1 ablatif en laliri comme en sanscrit, et du génitif en grec , remarquons d'abord qu'au lieu de dire en français, comme dans d autres langues : Pien'e est plus savant que Paul, on se ferait également bien comprendre, en disant : Pierre est savant à côté de Paul, au-dessus de Paul, loin de Paul, etc. ; si la langue française avait des Cas différents pour exprimer les trois rapports indiqués par les mots: à côté de, au-dessus dey loin de, elle pourrait donc, sans danger pour la clarté , employer indifféremment l'un de ces trois Cas. Nous ne connaissons plus aujourd'hui le sens du mot dont les terminaisons tara en sanscrit, ter en persan, ior en latin sont des vestiges, et qui, en s'attachant au positif, a formé le comparatif ; aussi nous est-il impossible de fixer aveccertitude le rapport dont l'expression a déterminé l'emploi de tel Cas plutôt que de tel autre. Cependant comme, flans les langues sémitiques ainsi qu'en persan et dans d'autres langues , le second terme est toujours précé<lé d'une préposition équivalente à celle de eœ ou de en lai in (Petrus doctus est ex ou de Paulo), tout porte à croire quii l'ablatif après le comparatif a servi à exprimer le rapport d'éloignement , en sorte que Petrus doctior est Paulo signifiait primitivement et littéralement : Pierre est savant (de manière à s'éloigner, à se séparer) de Paul. M. Thiersch croit qtie, dans les mêmes locutions comparatives, les Grecs se sont emparés du génitif pour marquer le rapport de causalité. Ainsi dans cette phrase : ô viog fiel^uv

tazl Toô ncctços, le (ils est plus grand que le p\Te, le fils serait représenté comme étant plus grand» à cause du père qui est plus petit, et, pour exprimer ce rapport de causalité, on aurait mis Ttarçôg au génitif. Ce rapport de causalité me paraît ici très-subtil et peu uaturel. Il eut permis de voir simplement dans ce génitif un rapport d appartenance : la grandeur du fils est représentée comme ayant un plus haut degré , en tant qu elle appartient au père , qu elle fait partie du père , c'est-à-dire la grandeur du fils est plus élevée que celle du père (littéralement ; le fils est un plus grand comme faisant partie du père , auprès du père).

L adjectif qualificatif (1) ne marque , comme nous lavons vu au § précédent, qu'un seul être, ime seule idée totale avec son substantif. C*est là, sans doute, ce qui dans la plupart des langues a déterminé la concordance de Fadjectif avec le substantif , ainsi que la place qu'il occupe d'ordinaire immédiatement avant ou après son substantif ; car il est évident que les adjectifs , par cela même qu'ils ne marquent pas des êtres ou des substances , ne seraient nullement susceptibles de la distinction des Genres, des Nombres et des Cas : leurs terminai-

(l)£n distinguant les a(lj?ctif8 d'aprës leur fonction dans une proposition, on dit qti*fl est qualificatif, quand il est joint à an substantif pour y ajouter Tune ou Tautrc qualité, par exemple : an honinie savant, une femme vertueuse^ ttc; il est attributif, quand il fait dans une proposition la fonction de prédicat ou d^attribut , par exemple; cet homme est iavant ; cette femme est vertu9U9e, etc.

sons qui indiquent ces différences, servent uniquement à faire reconnaître plus aisément les substantifs auxquels ils se rapportent « Si dans les langues , riches en inflexions ou synthétiques, comme on les appelle , ladjectif est souvent très-éloigné de son substantif , comme dans ce vers de Virgile (Gearg. I, 259) :

Frigidus agricolam si quando continet imber,

c'est que l'unité de Tidéo totale étant suffisamment indiquée par la concordance, la place de ladjectif sert à mettre la qualité en relief.

Je ne pense pas qu*il y ait un motif logique de mettre en général ladjectif plutôt après qu'avant le substantif ou vice versa. Aussi, à cet égard, les langues varient beaucoup : en chinois , en allemand et dans d'autres langues , l'adjectif précède toujours le substantif, tandis que dans les langues sémitiques , en hébreu, en arabe, etc., il le suit constamment ; en français , tantôt il le précède, tantôt il le suit, et l'usage seul paraît décider de sa place. Cependant comme il est dans la nature de l'homme jàie marquer par le ton les idées dominantes, et qu'en français on appuie toujours sur la fin des mots joints ensemble par le sens , il y a lieu de croire que dans cette langue on place ordinairement l'adjectif après le substantif, quand on veut faire ressortir la qualité comme quelque chose de spécial, c'est-à-dire quand l'adjectif est déterminatif , par exemple : un habit noi7\ la Rome impériale, la Jérusalem céleste, etc. ; mais si ladjectif est simplement explicatif,

on le met, ce me semble , ordinairement airant le substantif , par exemple : une noire tempête, la malheureuse ïyr , la féconde Cérès , ïingénieux Dédale , Yimmobik Orient, etc. Je crois même avoir remarqué qu*aujourd*hui nous mettons plus souvent Tadjectif avant le substantif qa*aux deux siècles précédents.

Page 1