CHAPITRE XX
DE l'article. — ORIGINE ET SICNIFICATIO?! DE l/ ARTICLE DKPINr. — DK l'article INDÉFINI. — DE L'eMPLOI ET DE l'OMISSION
DE l'un ET DE L'AOTRE.
De toutes les Parties du discours V Article est peat-èlrc celle qui a le plus embarrassé les grammairiens : c'est que Tusage eu varie beaucoup d'une langue à une autre , et remploi qu'on en fait dans la môme langue est souvent si subtil qu'il échappe, pour ainsi dire, à l'analyse. AuSii malgré les observations et les discussions des plus célèbres grammairiens , depuis Apollonius 1îys0ole jusqu'à nos jours, l'article présente encore plusieurs difficultés, surtout quand il s^agit d en préciser la signification, afin de se rendre compte de son emploi dans telle ou telle langue.
J'ai déjà dit au chapitre des Parties du discours (§ 40), que les mots /e, /a, les et leurs équivalents dans les autres langues marquent une qualité relative et appartiennent
conséqucmmcnt à la classe des adjectifs. Avant de passer à UQ plus grand détail touchant la valeur et l'emploi do ces mots, nommés Article dé/lniy rappelons-nous quelques principes qui ont déjà reçu leur application ;
1* Tout mot est le signe d'une ou de plusieurs idées. Ceci soit dit pour les personnes qui croient que Tarticle en
lui-même ne signifie rien ; s'il en était ainsi , ce ne serait
plus un mot, mais tout au plus une simple syllabe.
2^ Le même mot devient par extension le signe de plusieurs idées à cause de leur analogie.
3*» Les idées, surtout celles qui représentent des qualités relatives, ï\q se développent chez l'homme que peu à peu : ainsi le même mot qui en désigne plusieurs ne passe dans Tusage commun que lentement et par degré.
Je rappelle ces principes parce que, pour qui manque de ces vues générales sur la marche progressive de Tesprit humain dans la formation des idées , et sur la manière dont elles s'expriment, les mots sont des ém'gmes indéchif- Ôéhles, que l'on est réduit à expliquer par une analyse superficielle et souvent fausse.
Si nous comparons plusieurs langues relativement à l'article, nous remarquons qu'il fait défaut dans les plus anciennes langues indo-européennes , telles que le sanscrit , le persan et d'autres. Les auteurs grecs , à partir du ¥• siècle avant notre ère, font de l'article l'usage le plus fréquent ; il est pourtant probable que , dans une haute antiquité, l'article proprement dit n'existait pas non plus
^ 3il —
f»ti grec : ainsi , dans les poésies d'Homère, à peine en trouve-t-on quelques exemples incontestables (1); Les Romains ne lont jamais connu et, au rapport de Quintilien , ils n'en sentaient pas le besoin (2). Dans les langues sémitiques , au contraire, telles que l'hébreu, larabe, etc., non seulement Tarticle existe, mais on en fait un usage aussi éfendu que dans nos langues modernes. 11 est aussi des langues , telles que le basque, le danois, le valaque , etc. , où la valeur de notre article se marque par une syllabe désinentielle du mot qu'il aiïecle.
Dans cet état de choses, le meilleur moyen de bien saisir la nature de Tarticle et d en préciser Ja signification , est, ce me semble, d'y appliquer le procédé que nous avons suivi à Tégard des Cas, c'est-à-dire de remonter par des réflexions philosophiques et des observations philologiques à la valeur primitive de l'article, à l'idée pour l'ex-' pression de laquelle on la créé. Une fois que nous connaîtrons la valeur première de l'article le, la, les et des mots équivalents dans d'autres langues , il nous sera facile de comprendre comment il a reçu insensiblement plusieurs acceptions, au point de devenir dans quelques langues d'un usage très-commun, tandis qu'ailleurs il n'existe même pas. C'est aussi par cette voie seulement que nous
(1) Jliade, f, 167 ; VII, 412 ; XII, 289. — Odyâsée, XI, 20, 35. Voy 4^polloniu8. St/nt.^ 1,31.
(2) De Inttit. oral,, I, 4, 19 : « Nos ter sermo articulos non aesi'^ derat. v
pourrons arriver à décider la question de savoir si les motâ «ri , une ; du, delà, des, de , appelés par quelques grann niairiens article indéfini ou partitifs et les mots ce , cette ^ CCS, appelés article démonstratif, appartiennent réellement à cette Partie du discours et méritent ce nom spécial»
Quelle que soit 1 opinion qu on ait sur Torigine des substantifs , qu'ils aient été dès leur création , des noms propres ou des noms appellatifs, peu importe ; toujours est-il que ces mots, étant une fois devenus des noms appellatifs, en désignant toute une classe d'êtres, n étaient plus propres à désigner à eux-seuls tel ou tel individu déterminé de cette classe ; il fallait "nécessairemer.t que ridée générale, exprimée par ces noms, fut particularisée au moyen de telle ou telle qualité, afin de représenter td individu plutôt que t^l autre. Au nombre des qualités, soit absolues, soit relatives , que Tbomme pouvait saisir dans ce bat, se trouve sans contredit Tidée à' être présent, qui est relative au lieu do celui qui parle et représente la qualité de présence ; car cette idée sbffre pour ainsi dire d'elle-même et elle est très-propre à déterminer les objets avec précision. Cette réflexion nous amène à conclure que, dès son premier développement, le langage devait former un mot pour exprimer Tidée A' être présent. Or, fout porte À croire que les mots que nous appelons aujourd'hui
article défini, signifiaient primitivement la qualité de présence, relative à la place de celui qui parle, et que larlicle n'était autre que le pronom démonstratif.
Ce qui vient à l'appui de c<3tte opinion sur lorigine et la valeur primitive de larticle , c'est son étymologie dans les langues anciennes et modernes. Ainsi, dans les langues néo-latines, en français, en italien et en espagnol, l'article n'est évidemment qu'une abréviation du pronom latin ///e, illa, illud ; en grec, l'article ô, jJ, to, dont les auteurs postérieurs à Thucydide font un usage si fréquent, est du temps d'Homère identique avec le pronom démonstratif , et a beaucoup de ressemblance avec le même pronom en sanscrit (to, masc. et M, fém.). La même origine de l'article est facile à constater en allemand et dans plusieurs langues sémitiques, telles que Thébreu et d'autres. Maintenant encore Tarticle s'emploie souvent pour marquer ridée de présence. Pour demander une plume qui se trouve là devant moi, je dirai : Donnez-moi la plume ; que signifie ici l'article ? Sans doute, l'idée d'é/re présent ou la qualité de présence {présente plume).
Le mot Articulus , diminutif de Artus, membre, est la traduction du grec uqO^qov , qui dérive probablement du radical dans âiixùtjy rattacher, et signifie membre, articulation, jointure des os. Le plus ancien écrit où se rencontre le mot grec uq^qov, employé comme terme grammatical désignant une certaine classe de mots , est la Poétique d'Aristote (chap. 20). Sous ce terme Aristote a compris
non seulement Tarticle o» i;, to, mais tous les mots qui , dans nos grammaires, sont appelés Pronoms et Adjectifs pronominaux, tels que ode, ovTog^ cJrdç, èxûvoç, oçj riç, ovâslg^ èfxoçj et même les Pronoms personnels et réfléchis. Tous ces mots ont reçu soit d'Aristote, soit d autres grammairiens avant lui, le nom à'uQd^Qov, probablement parce qu'ils les ont regardés comme étant joints et attachés au substantif, pour en déterminer lacception ou Fétendue , de même que les articulations sont attachées aux membres du corps et en déterminent Tusage et le mouvement. Aussi Aristote les appelle souvent nçogdioçiofiol (des mots qui fixent, qui définissent Fétendue d une idée). Isidore de Séville, en parlant de I* Adjectif démonstratif , dit : Articuli autem dictiy quod nommibus coarctantur, id est, colligantur , cum dicimus : hic orator (1 ).
Mais tous ces mots , compris par Aristote sous le nom d a'ç^çor, Article, différaient évidemment trop par leur nature , pour être rangés dans une seule et même classe, r^s premiers grammairiens qui vinrent après lui, les Stoïciens , en firent deux, dont la première, appelée iioi^Qov (içiofiévov {Articvlus finiiuSy Article défini), comprenait le pronom personnel et le pronom démonstratif; la seconde, appelée Sç&qov dogiatcSdeg {Artiadus infinUus, Article indéfini), renfermait notre article o, 37, to, avec tous les pronoms indéfinis , interrogatifs et relatifs , tels que tigy noXog^ noaog^ Sgy Scxig^ etc. Ce qui a porté les Stoïciens
(I) Origin. lib. I, cap. 7. Voy. aussi ApoUonios, Synt> I| 19» fin.
à meltro l'article d, ?}, rd, dans la seconde classe, en 1 assimilant aux pronoms indéfinis , c'est que , suivant leur manière de voir , il se plaçait souvent devant un nom plus ou moins indéterminé , comme dans cette phrase : 6 TVQawoxrôvt^aag tcfxâa&o) (que le tyrannicide soit honoré!) , en parlant d'un meurtrier futur et indéterminé. Plus tard, les grammairiens d'Alexandrie, tels que Zénodote, Aristarque Deuys le Thrace et d'autres firent ilu pronom personnel une classe à part sous le nom d'€m:a>i'( fila (Pronom) ; et distinguant également l'article proprement dit d, i;, To, du pronom relatif 6'^:, i;, o , ils nommèrent le premier ccq&qov TtQorceKicxôv (Articulus praepositiviis) et l'autre, Sqôqov vtiotoxtixov {Articulus subjunctivm, postpositif). Les pronoms démonstratifs, tels que oV)£, ovTog^ aÔTÔg, ixeivoç, furent appelés, à ce qu'il paraît , açx^-çov dsixTixôv (Article démonstratif). Ces dénominations se sont perpétuées à travers le moyen âge jusqu'aux temps modernes.
Après ces observations sur la valeur primitive des mots d, ^, To, le, la, leSy et sur l'emploi du nom Article comme terme grammatical , je vais chercher à montrer comment ces mêmes mots ont successivement reçu plusieurs significations qui découlent les unes des autres , précisément comme celles de tout autre mot. L'article proprement dit n'existant pas en latin, tandis qu'il est d'un usage trèsétenduen français, je choisirai mes exemples d'analyse dans ces deux langues.
Quand les Romains voulaient dire : donnez-moi loi ou tel livre qui est là devant nous, ils disaient : da mihi hunCy istuniy illum librum, ou simplement, da mihi librum, sans y ajouter aucun de ces adjectifs, parce que les circonstances faisaient suffisamment comprendre de quel livre il s'agissait. De même pour demander quelque livre, un livide qitetcofique, ils disiiient : da mihi quendam ou aliquem librum, ou simplement, da mihi librum, sans adjectif. Chez les Romains, da mihi librum pouvait donc signifier : donnez-moi le livre {présent livre), et donnez-moi un livre (quelque livi*e) ; et les circonstances seules faisaient décider entre ces deux sens. En français et dans d autres langues qui ont Tarticle, on ne peut pas dire : donnez-moi l'vre, mais il faut nécessairement dire le livre ou U7i livre. Uue font ici ces deux mots le et un ? ils marquent évidemment chacun une qualité qui sert à préciser Tidée de livre : le exprime la quahté de présence^ c est-à-dire que lobjet représenté par Tidée de livre est un objet présent ; et un exprime celle iï individualité , c est-àdire que lobjet représenté par Tidée de livre est uti objet quelconque de l'espèce comprise sous le nom de livre. Nous voyons par là qu en français Tidée de livre est exprimée avec plus de précision qu en latin. L'article n'est donc pas un ottosum loquacissimae gentis instrumentum, comme le disait Jules-
Césdr Scalîger, ayant en vue les Grecs ; il a sa raisoii d'être dans le penchant naturel de rhomme à s'énoncer avec plus de justesse et de précision, à mesure que son intelligence se développe.
Analysons un autre exemple , le commencement de la fable du Loup et T Agneau: Ad rhum eundem lupus et agnus venei'ant, siti compulsi : superior stabat lupus, Iongeque inferior agnus. Un loup et un agneau, tourmentés par la soif, étaient venus au même ruisseau : le loup était placé sur le haut et /'agneau beaucoup plus bas. En latin , les idées de loup et d'agneau sont exprimées, dans les deux phrases, absolument de la même manière, et ce n est que parTensemble qu'on comprend que c'est le même loup et le même agneau. Pourquoi ajoutons-nous, dans la seconde proposition , l'article défini aux mots Ump et agneau ? C'est évidemment pour indiquer que c'est le loup et l'al^eau qui viennent d'être mentionnéSy qui sont présents dans le discours. L'article qui dans notre premier exemple signifiait la présence dans l'espace, indique ici la même qualité de présence , mais relativement au discours , celle d'être mentionné.
L'Article a encore reçu une ti*oisième signification qui consiste dans l'idée d'être connu , c'est-à-dire que l'objet désigné par le mot qu'il affecte , est représenté comme étant connu, n'importe de quelle manière* Pour constater cette troisième signification , qui a évidemment une grande aiialogie avec les deux premières, je vais transcrire
une phrase citée par Harris, aiasi que Tanalyse quil en fait.
« Je vois paraître devant moi, dit ce grammairien, un homme que je n ai jamais vu jusque-là : qu est-ce que je dis ? « voici un mendiant avec une longue barbe. > Cet homme s'en va, et revient la semaine suivante : que dis-je alors ? « voilà le mendiant à la longue barbe. » Il n y a que Farticle de changé; la phrase au reste demeure entièrement la même. Remarquez néanmoins l'importance de ce changement si peu considérable en apparence. L'individu qui se présentait tout-à-l'heure d*uue manière vague et indéterminée , s offre maintenant comme quelque chose de connu f et cela, par la seule vertu de ce dernier article, qui exprime impliciiement une sorte de coimaissance ofilérieure^ en rapportant la perception présente à une perception du même genre déjà éprouvée (4). »
Cet exemple ainsi analysé me parait assez propre à nous montrer celte troisième signification de notre article. Joignons-y les locutions suivantes , où Farticle me semble avoir la même signification : je vais à la ville. — Le soleil est plus grand que la lune. — Rentrez vos brebis avant la nuit, de peur que le loup n en mange quelqu'une. — Je lis les ouvrages que mon ami ma envoyés. — Je viens de recevoir la lettre que j attendais. Ces deux dernières phrases supposent évidemment que les ouvrages et la
(1} Voy. VHermèi de Harris, tradaction de Thnrot, p. 195.
lettre en questioa sont pour la personne à qui je m'adresse quelque chose de connUy car dans le cas contraire je dirais : je lis des ouvrages que mon ami m'a envoyés ; — je viens de recevoir une lettre que j attendais (1). Cette troisième signification de larticle se constate aussi par remploi qu'on en fait dans plusieurs langues pour indiquer une espèc^ de notoriété publique et universelle , comme en grec : d noii^f^s^ le poëte ; d çz/rw^, l'orateur, pour désigner Homère et Démos thène. En français, nous disons de même rApôtrCy le FabuHsie^ etc., pour Saint-Paul et La Fontaine.
En résumé, Tarticlc proprement dit /c, /a, les, modifie de telle sorte la signification vague et générale du mot qu'il affecte , que ce dernier désigne quelque chose de déterminé dans Tesprit de celui qui parle, soit une espèce d'objets bien distincte des autres espèces du même genre , par exemple : le cheval est plus fort que le bœuf ; soit un individu nettement séparé des autres individus (2) de son
(1) Voy. M. Clëment^ Essai sur la science du langage^ Paris, 1843, p. 176.
(2) J'appelle spéciaux les objets d'ane espèce pris dans leur ensemblo par opposition aux objets d'une autre espèce du même genre, comme dans l'exemple cite: le cheval est pins fort que le bœuf; les mots cheval et bcBuf désignent ici ces deux espèces da genre animal. J'appelle tndividu chaque objet de la même espèce, comme dans cet exemple '• le cheval de notre voisin est plus fort que le bo&uf de notre ami; les mots cheval et iosu/ désignent dans cette phrase des individus on des objets individuels. Ainsi , les objets représentes par une idée spécifi' que, exprimée par un nom appellatif , sont des objets spéciaux, dont chacun est un ohi^i indiciduel, tandis que les noms propres expri'
C6[)èce, par exemple : le cheval que j'ai acheté hier esf beau. L'article n*indique jamais qu'il s*agit d'un genre , mais toujours de quelque chose de spécial, ou d*individuel ; et encore cette différence h est pas marquée par Tarticle lui-même, mais uniquement par l'ensemble de la phrase. Si néanmoins le mot affecté de l'article se prend souvent dans toute son étendue , c'est que la classe des objets de telle espèce est représentée, par sa présence à l'esprit , comme un seul être.
Pour faire bien comprendre Fidée de détermination, que l'article défini ajoute à la signification du nom qu'il accom^ pagtie, je vais analyser quelques phrases françaises et je choisis à dessein celles qui se trouvent dans la plupart de nos grammaires :
!• Les femmes ont la sensibilité en partage. Remarquons d'abord qu'au lieu d'employer le pluriel, je pourrais dire : la femme a la sensibilité en partage ; la signification àe l'article et le sens de la phrase resteraient ici les mêmes : la différence qu'il y a dans l'expression, c'est que le pluriel rappelle cette classe de personnes par Yétendue de Tidée femme, tandis que le singuUer le fait par la compréhension, c'est-à-dire par l'idée qui représente la nature commune ù cette classe de personnes.
Maintenant quelle qualité l'article les ajoute-t-il aux attributs renfermés dans l'idée femmes ? H y ajoute l'idée
ment des objets ou des êtres singuliers. L'objet marque par le nom «ppellatif tout seul peut être appelé indéterminé.
accessoire ou partielle d'être dans lesprit de celui qui parle, une classe de personnes, bien distincte par ses caractères de toute autre classe, par exemple, de celle des hommes. Aussi l'idée de femmes n est pas ici une idér t^énérique, car nou» ne roulons pas dire : les femmes , tant pauvres que riches, tant savantes qu'ignorantes, etc. ; mais c'est une idée spécifique, puisque nous voulons indiquer les femmes, par opposition aux hommes. Le peuplo ne connaît et ne sent môme pas la valeur des idées appelées en logique genre ou idée générique, par opposition à Yespèce ou Vidée spécifique. Si dans cet exemple les mots les femmes ou la femme désignent la totalité des femmes , cela ne tient pas à la nature ou à la valeur de l'article, mais à ce que cette multitude de personnes est représentée comme une seule classe , où celui qui écoute comprend toutes les femmes du naonde, parce qu'il n'y a rien qui indique qu il s'agit d'une classe moindre ; car on emploiei*ait la même phrase, en parlant d'une classe de femmes peu nombreuse qu'on pourrait avoir en vue et qui serait particulièrement présente à l'esprit. Qu'il arrive, je supposer. un accident au théâtre , je dirai très-bien : que les feimnes y sont sensibles ! Cette détermination peut être appelée spécifique.
2* Les hommes à prétention sont insupportables. ObscMvons d'abord que les mots hommes à prétention nexpriment qu'une seule idée totale qui représente une certaine classe d'honmies. Quelle idée accessoire l'article les sgoute-
i«il à cette idée totale ? II en fait uiie classe biea distinde de toutes les autres classes d'hommes, humbles, modestes, etc. C'est également une détermination spédfique ; ei \c nombre de ces hommes à prétention, quel qu*il sok, est représenté comme une seule classe qui les renferme coo' séquemment tous. Si notre plurase signifie donc : tous les hommes à prétention sont insupportables , cela vient de ce que, en ajoutant Tarticlc aux mots liommes à prétention, nous nous représentons ces hommes comme une classe ou une espèce séparée. Aussi, relativement à la valeur de l'article, n'y a-t-il aucune différence entre œ second exemple et le premier.
3' Le roi est bon et juste. Je prends cet exemple dans nos grammaires, quoique rien ne soit moins propre à faire saisir avec précision la valeur des mots qu'une pai*eille locution détachée de tout ce qui peut la précéder ou la suivre. Que signifie ici Tarticlo ? Cela dépend de lensemUe du discours , mais dans tous les Cas il ajoute au mot rot ridée d'être quelque chose de bien séparé, de bien distinct pour celui qui parle. Dans cette phrase : quand /e rot est bon et juste, il est aimé de ses sujets ; l'article ajoute à ridée de roi la n)ème détermination que dans les deux (îxemples précédents , en représentant cette classe d'hommes comme distincte de celle des sujets. Mais si en parlant de tel pays, je dis : le roi est bon et juste ; l'article ajoute à ridée exprimée par le mot roi, celle d'être distinct de tous les autres rois , enfin d'être un individu de la classe
«les rois bien connu. Cette détermination peut être appelée individuelle.
D après ces observations, la règle générale de nos grammaires, à savoir que « Tarticle accompagne essentiellement les substantifs, lorsqu'ils désignent toute une espèce, tout un genre ou un individu particulier (i), » me parait peu philosophique et peu exacte. H suivrait d ailleurs de cette règle que Tarticle servirait à marquer tantôt la totalité et tantôt l'individualité , tantôt le genre , tantôt Tespèce et tantôt rindividu. Si j'avais à renfermer dans une règle générale remploi de Tarticle défini, je dirais : il accompagne essentiellement les noms appellatifs, lorsqu'ils s'emploient pour désigner un objet spécial, ou individuel et à la fois nettement distinct, ou des autres espèces du même genre , ou des autres individus de la même espèce ; au contraire , lorsque le nom ne désigne que Tidée générale dont il est le signe, il ne prend pas l'article.
Exemples de l'emploi de l'article :
La démarche du bceuf est plus lente que celle du cheval. Les mots bceuf et cheval sont ici précédés de l'article, parce qu'ils sont employés pour désigner des objets spédaux bien distincts, c'est-à-dire telle et teUe espèce d'animaux bien connus. L'article ajoute aux idées exprimées par les mots bœuf et cheval une détermination spécifique. On s'exprimerait de même, en parlant d'un bœuf qu'on
(1) Grammaire det GrammcUreê par 6Irault-Du vivier , chap. II, de TArtide.
voit marcher à côlc d^un cheval, mais ici la délcrminaiioti serait individuelle.
Une table du marbre qu'on tire de Carrare est be/le. On ajoute Tarticle au mot marbre, parce qu'il est employé ])our désigner un marbre spécialy c'est-à-^ire une sorte » une espèce de marbre qui diffère de tout autre en ce qu'il vient de Carrare. La détermination exprimée par Tarticle est ici spécifique.
Donnez-moi le pot au lait. L article ajoute au mot lait une détermination spécifique , qui fait que Fidée de lait représente un liquide spécial : c est le pot destiné au lait , et non pas k Thuile , au vinaigre, etc. Il en est de même des expressions : jouer du violon, du luthy de la flùtBy de la harpe j etc., où chacun de ces instruments est représenté comme un instrument spécialy ayant ses qualités propres qui le distinguent de ceux d'une autre espèce. Mais si par les mots au lait on veut désigner, comme cela se peut, telle ou telle quantité de lait bien distincte, par exemple , celui de la maison, et par les mots du violon, un tel ou tel violon bien connu , par exemple , celui qui est dans la chambre, ce sera une détermination individuelle.
Un rayon du soleil peut produire cet effet. Le mot soleil est accompagné de l'article, parce qu'il est employé pom* désigner un objet individuel et bien connu ; car nous voulons dire : un rayon de l'astre ou de cet astre qui nous éclaire pendant le jour. L'article marque ici une détermination individuelle.
Oii est le collier du chien ? JNous employons Tarticlc , parce que Tidée exprimée par le mol chien représente ici un être individuel , c'est-à-dire notre chien ou le chien de la maison, de manière que larticle marque également une détermination individuelle.
Exemples de l'omission de Tarlicle :
Le vase de porcelaine vaut moins que le flacon de cristal; — Tâge cf or, ^ fer ; — un palais de roi ; — une table de marbre ; — un joueur de flûte, de violon ; — je cherche un collier de chien ; — je vais acheter un pot à lait ; — agir en homme ; — je vous paierai en or ; — traiter quelqu'un avec honneur, avec hauteur, etc.
Dans tous ces exemples Tarlicle est omis , parce que les idées exprimées par les mots précédés d'une simple préposition sont présentées dans toute leur généraUté, sans aucune détermination ni spécifique ni iqdividuelle : ces mots ne désignent ici ni des objets spéciavœ, ni des //?(//viduSy mais des objets doués des seules quaUtés que leuv nom renferme impUcitement et rappelle à l'esprit de l'auditeur. Dans l'analyse logique, les mots de cristal, de fer , etc. ; en hommCy avec honneur, etc. , font bien la fonction d'adjectif ou d'adverbe, mais chacun des deux mots conserve pourtant sa nature.
. Après ce qui vient d'être dit sur la valeur et sur l'usage
de Tartide défini (le, la, les), nous a aurons pas besoin'
dW long examen pour saisir la nature et la signification des mots un, une, du^ de la, deSf de, dans les expression» où les Grammairiens de Port-Royal et plusieurs autres les^ nomment Article indéfini.
Par les mots un hommey des (de les) hommes , nous voulons évidemment dire un ou plusieurs itidividus quelconques de [espèce comprise sous le nom àliomme, et par les mots du (de le) pain, de la viande, nous indiquons une partie quelconque de tespèce de nourriture marquée par les noms àepain, viande. Les mots un, des, du, de la, ont * donc ceci de commun avec Tarticle défini, qu'ils ajoutent aussi à lu signification générale du nom qu'ils affectent une certaine détermination, qui fait que ce dernier désigne un objet individuel, mais cet objet est représenté comme un ou plusieurs individus quelconques {un homme, des hommes), ou comme un objet particulier (i) quelconque de telle ou telle espèce (du pain, de la viande), non pas comme un individu ou comme un objet particulier, connu, bien distinct de tout autre ; et c est par là que l'article indéfini diffère de larticle défini. Ainsi dans ces exemples : tin cheval ma éclaboussé ; — des voleurs m ont pillé ; — nous mangeons du pain et de la viande ; — nous buvonsde bon vin, etc., les mots un c/ief a/ signifient un individu quelconque de Yespèce cheval ; les mots des voleurs dési-
(1) Comme lo mot individu ne se dit en français qnc des êtres qnî se comptent , j*appelle ohjet particulier chaqno partie quelconque d*ane masse spéciale.
gnent des individus quelconques de cette classe ou espèce d%omnies ; et les mots du pain, de la viande^ de bon vin (1) marquent une partie quelconque de telle ou telle substance spéciale , c est-à-dire un pain particulier, une viande particulière , sans indiquer avec plus de précision quel est ce pain, quelle est cette viande, quel est ce bon vin, etc.
Ces observations sur la valeur de Tarticle indéfini nous permettent , je pense , de décider dans quelles phrases les mots duy de la, des sont article indéfini , et dans quelles phrases ils doivent être considérés comme l'article
défini précédé d'une préposition. Elles nous font aussi faci-
lement distinguer le mot de , employé comme préposition, du même mot employé coittme article indéfini (2). Je
(1) Quand le substantif est prëcëdë d*nn adjectif, Tartlcle indëfini n*e8t pas du , de la, des^ mais de. Une des raisons qu*on peut donner de ce fait, c'est que Tadjectif, par son ënonciation avant le substantif, fait suffisamment entendre que le nom qui va suivre indique quelque chose de spécial ou d^individuel* de manière que nos ancêtres n*ont pas senti le besoin d'y joindre les mots le, /a, les» Aussi aujourd'hui devant pluni ^urs mots, où Tadjectif a perdu sa valeur et ne fait plus avec le substantif qu\in mot compose, on écrit des, par exemple : des bas-reliefSf des jeunes gens, des petits pois ^ des bons mots, etc.
(2) Plusieurs grammairiens, à la tête desquels il faut mettre dn Marsais, veulent que les mots du, de la^ des, soient toujours et partout pris pour la préposition de suivie de Tarticle défini le, la, les. Je ne snispas de leur avis. Pour voir dans on mot une préposition , il' faut nécoHsairement qu'il rappelle la nature d'un rapport ; or dans ces phrases : des amie sont venus me voir ; du pain ou de bon pain serait préférable, etc., les mots des, du, de rappellent-ils encore aujourd'hui un rapport ? Je ne le pense pas. Ce sont ici par leur valeur des adjec-
regarde les mots du, de la, des, de comme article indéfini^ quand ils précèdent le sujet ou lattribut de la proposition, ou le régime direct , ou quand ils sont eux-mêmes précédés d*une préposition : dans ces cas, ce sont des adjectifs qui modifient la signification du substantif qu ils accompagnent et ont le même sens que Tadjectif quelque, seulement celui-ci indique de plus une quantité peu considérable où un petit nombre. Partout ailleurs , je prends le mot de pour une préposition, et les mots du, de la, des, pour la même préposition suivie de Farticle défini. Dans les propositions négatives , par exemple : il n'a pas de pain ; — il n'a point de livres ; — elle ria pas de ou des sentiments si bas , etc., les mots de pain, de livres , de ou des sentiments si bas, qui dans lanalyse logique sont évidemment le régime direct du verbe avoir, le sont aussi, d'après ce qui précède , dans l'analyse grammaticale, les mots de et des étant article indéfini et ayant le sens de quelque.
Dans lorigine, les mots du, de la, des, étaient sans doute plsirtout la préposition de suivie de larticle défini , comme rindique encore leur étymologie , parce que, dans les exemples cités plus haut, on disait : quelques-uns des (de les) voleurs ; — une partie du (de le) pain, etc. ; mais après la suppression des mots quelques-uns, une partie, la valeur des mots des, du, a changé, leur sens étant detifs, coinmo ce, quelque, nul, «te. ; aassi peuvent-ils être précéàén d^une prëposittoDi sans qu'on sente le besoin de sous-entendre quelque chofte, par exemple : à du pain, avec do la viande, à de$ amii, etc.
venu plus complexe, parcequ'ils signifient à euxsenh quelques-uns des, une partie du ou quelque ; et, après ce changement de signification, ils ne se rangent plus bien dans la Partie du discours à laquelle ils appartenaient primitivement. L'étymologie et l'analyse grammaticale d'un mot sont souvent utiles et même néoxîssaires pour nous faire comprendre comment il a reçu insensiblement telle ou telle signification , mais quand il s'agit de décider à quelle Partie du discours il appartient, c'est surtout d'après sa signification et son usage actuel qu'il faut en juger.
Comme on a rangé dans une classe distincte, sous le nom d'article, les mots /e, /a, les et leurs équivalents dans les autres langues , bien que par leur nature ils ne soient que des adjectifs relatifs modifiant l'idée exprimée par le substantif, je ne vois pas d'inconvénient à comprendre dans la même classe les mots tin, une, des, du, de la, de, lorsqu'ils sont employés comme article dans le sens que nous venons d'expliquer ; car, aussi bien que les trois premiers, les six derniers ajoutent à l'objet marqué par le mot qu'ils accompagnent , la qualité d'être quelque chose à'individuel, c'est-à-dire un individu, ou un objet particulier, dans l'esprit de celui qui parle ; mais on les distinguera néanmoins , en conservant aux trois premiers le nom d'article défini , et aux autres celui d'article indéfini.
Quelques grammairiens donnent aux mots , appelés ici article indéfini , le nom d'article partitif ; mais cette dénomination me paraît mal choisie: d'abord elle ne fait nulle-
méat sentir la signification essentielle de ces mots , qui consiste en ce qu ils ajoutent à Tobjet exprimé par le nom la qualité d'être un individu quelconque ou un objet particulier quelconque; ensuite i^ les mots de la viande, du pain, etc. , indiquent une partie de telle ou telle substance, cela tient primitivement à la préposition , et non pas à Tarticle. D autres regardent les mots un, une, comme un simple Numératif , et les mots duy de la, des comme l'article défini précédé d'une préposition. Sans doute, dans leur élément matériel, ces mots ne sont qae cela, et ont souvent encore cette valeur, mais employés comme article indéfini dans le sens que nous avons attaché à ce terme, ils ont une tout autre signification ; car dans ces deux phrases : fai acheté des chevaiuv ; — Je vous parle des chevaux que fai achetés , le mot des a évidemment une valeur bien différente : dans la première, il signifie quelques individus de l'espèce cheval ; et dans l'autre il revient à : de ces chevaux. Quelques grammairiens donnent aussi à l'adjectif pronominal démonstratif ce, cette, ces, le nom d'article démonstratif. Evidemment, cet adjectif, qui a donné naissance à rarlicle défini, a encore aujourd'hui une grande affinité avec lui, tant pour la valeur que pour Tétymologie dans plusieurs langues ; il en diffère pourtant assez sensiblement en ce que le sens de cet adjectif renferme toujours l'idée d'indication : il montre en quelque sorte au doigt. De plus l'usage des mots ce, cette, ces, n'est pas assez fréquent et assez varié pour qu on
les distingua par un nom spécial des autres adjectifs pronominaux.
Les langues qui ont rArtide, n'en font pourtant pas toutes le même usage. Dans une phiasc donnée, telle langue emploie Tarticle, soit défini, soit indéfini, tandis que telle autre 1 omet, quoique la pensée soit absolument la même. Ainsi, en français, nous disons: le maître de la maison , de même en grec et eu allemand ; mais dans les langues sémitiques on ne pourrait pas mettre larticle devant maître ; on dirait tout simplement : maître de la maison y en prononçant toutefois le mot maître un peu plus rapidement. — Manger du pain, se traduit en allemand par Brod essen, sans aucun article. Cette langue n a pas de mot équivalent à notre article indéfini du, de la, des; je crois pourtant que, dans la langue parlée , la valeur en est souvent indiquée par Taccent qui est plus marqué sur le substantif.
Cette divergence des langues dans Tusage de larticle tient sans doute à ce que la manière de concevoir les idées avec plus ou moins de précision et la manière de les exprimer tout de même, varient d'un peuple à l'autre et souvent d'une époque à lautre chez la même nation, comme en français dans les locutions suivantes : fat bien de Cargent ; — /ai beaucoup d'argent. Le sens de ces
deux phrases est évidemment le même; elles diffèrent pourtant relativement à Tarticle ; d*où vient cette différence ? Dans la première , qui est probablement la plus ancienne, Tidée exprimée par le mot argent , représente ce métal comme quelque chose de spécial , comme une espèce de métal par opposition à d'autres, telles que le cuivre, le fer, etc. ; la seconde, qui paraît plus moderne, représente Tidée d'argent dans toute sa généralité , sans aucune détermination spécifique. La même explication peut s'étendre aux expressions : Je vous paierai avec de ror ; — Je vous paierai en or. L'homme se contente de se faire comprendre ; dès que l'ensemble de la phrase indique suffisamment que le nom y désigne un objet spécial ou individuel, il peut çlre d'usage dans telle langue d'omettre l'article , tandis que telle autre remploiera, pour rendre l'expression de la pensée encore plus claire. C'est donc aux Grammaires particulières à fixer les règles de tout, ce qui concerne rarticle dans les langues dont elles s'otrcupent.
il est une observation générale à faire sur l'emploi et la suppression de l'article dans la langue française entre deux noms appellatifs dont le second sert à modifier ou à déterminer le premier. Précédé seulement de la préposition de, le second marque dans l'analyse logique une qualité du premier et il est souvent remplacé dans d'autres langues par un adjectif, par exemple : l'âge d'or, un rayon de soleil, le rat de ville, les études de grammaire, les règles de gram-
maire, le code de commerce , le nom d orateur , etc. Ainsi, Tobjet signifié par le second nom se présente toujours à Tesprit comme eœistant dans le premier ou comme une partie du premier, de façon qu*il est pour Fesprit quelque chose d accessoire, de moins important que lobjet marqué par le premier nom, qui est une substance , un tout. Qu'en est-il lorsque le second nom est précédé d une préposition et de Tarticle, par exemple : un rayon du soleily le rat des champs f F étude de la grammaire, les règles des grammaires, le code du commerce, le nom de V orateur, etc. ? Ici les mots soleil, champs, etc., conservent leur nature de substantif, et c'est le premier nom qui se présente à Fesprit comme une partie du second ; c'est donc le second nom qui marque ici Fobjet principal ou le plus important de la pensée. Je conclus de là que Femploi ou la suppression de Farticle dans ce genre de phrases dépend du degré d'importance que nous attachons à Fidée exprimée par le nom qui est précédé de la préposition. C'est une affaire de goût plutôt que de grammaire.
C!omme, dans la plupart des langues , les noms propres paraissent faire exception aux règles qui gouvernent l'usage de l'article devant les noms appellatifs, il ne sera peut-être pas superflu de faire ici les remarques suivantes :
1® Les idées exprimées, par les noms propres représentent des objets isolés, uniques, connus suffisamment par leurs qualités propres ; il est donc inutile de les déterminer davantage par l'une ou l'autre qualité relative. Aussi le
besoin de Taftide se fait-il moins sentir devant les non» propres que devant les noms appellatifs. Ainsi nous disons en français et dans d*autres langues : « Pierre et Jacques firent un jour route ensemble ; Pierre avait de Targent et Jaeqws n eu avait pas : » Nous ne mettons pas ràrtîda dans la seconde phrase, comme nous lavons fait plus haut dans lexemple de la fable du Loup et TAgneau.
2^ Si dans quelques langues beaucoup de uoms ptopies sont toujours précédés de Fartide d^ni , c'est que , dans leur origine , ils étaient des noms appellatifs ou des adjectifs, dont on a dans la suite déterminé et restreint le sens au moyen de larticle , qui ajoutait à l'idée exprimée par le nom celle d'être quelque chose de connu , celle de ni>toriété publique ou d excellence. Par exemple , les mots le Pillais, le Passage, la Rochéitey là Haye^ la France (lepays des Francs), V Angleterre, la Chine, le Pérou, le Rhin (le fleuve appelé Rhin), la Meuse, le Liban, les Leiires, les Sciences, etc., sont des noms propres composés de Turticle et d'un nom appellalif . Tant que chacun de ces deux éléments conserve sa valeur aux oreilles du peuple , ces noms propres sont traités comme des noms appellatifs ; ainsi nous disons : les marchands du Palais , du Passage, les rois de la Chine, du Pérou, les limites de la France , Teau de la Meuse^ les cèdres du Liban, la Faculté des Lettres, des Sciences, etc. ; mais quand leur valeur natu^ relie est une fois perdue, comme cela arrive insensiblement et qu il ne leur reste plus que celle d'étiquettes ou
de numéros, alors parfois Tarticle se conserve et devient une simple syUabe , comme dans Lenoir, Legrand, Leduc, la Fontaine, la Bruyère, Algèbre, Alcoran, etc.; d'autres fois il se perd insensiblement, comme dans les noms grecs SùûxQcêtfjÇf OlhTtnoÇf XQiavog , etc., et en français dans les expressions : revenir d'Angleterre ; — les rois d'Espagne ; — vivre en Amérique , etc.
Si l'article se conserve plus longtemps devant les noms propres de pays, de montagne, de fleuve que devant les noms propres de personne et de ville , cela vient de ce que ceux-ci rappellent les objets par leurs qualités propres, personnelles en quelque sorte , puisque nous les connaissons mieux et que nous nous les représentons comme des êtres isolés , uniques , sans aucune relation à d autres. Au contraire, le peuple connaît moins bien les caractères propres et distinctifs d'un pays, d'une montagne ou d'un fleuve ; leurs noms lui rappellent plutôt des caractères communs à d'autres objets de la même espèce, c'est-à-dire l'idée de pays, de montagne y de fleuve ^ et ce n'est qu'au moyen de l'article qu'ils peuvent indiquer tel ou tel objet singulier. Ainsi, les idées exprimées par les noms propres, la France, le Liban, le Rhin, nous font penser à celles de paySy de montagm, de fleuve, et signifient : le pays appelé France, la montagne appelée Liban, etc., tandis que les noms propres de Pierre, de Marie, de Paris , ne font guère penser à l'idée d'homme, de femme, de ville.
Finissons ce chapitre parune remarque de Thurot. « On
ne saurait douter , dit-il, que, dans certains cas, les langues qui ont des articles ne remportent, pour la clarté et pour la précision, sur celles qui en sont dépourvues ; on peut voir quelques exemples dans la grammaire de Port- Royal, et dans les notes de Duclos (i) ; mais il faut avouer aussi que souvent la langue française les prodigue jusqu à la satiété, et cet attirail d'articles et de prépositions qui accompagne presque tous nos mots , rend la marche du discours nécessairement traînante et pénible dans bien des circonstances. Dans le style familier , où Ion se permet de les supprimer quelquefois , nous ne voyons pas que cela nuise à la clarté, et souvent l'expression y gagne du côté de la grâce et de la vivacité. La Fontaine, entre autres, en offre une infinité d'exemples :
— Est-ce la mode Que baudet aille à Taise et meunier s'incommode !
Bon appétit surtout; renards n'en manquent point. »
(1) Voici un des exemples cités par Duclos :
Îest Jilê de Louis, est un fils de Louis.
^ est le fils de Louis.
n faut convenir, ajouté ce grammairien, que rarticle dëtermine ici le sens avec une précision qui ne s*y trouverait plus, si on le supprimait.
Dans la première phrase on apprend quelle est la qualité de Charles; mais on ne voit pas s^il la partage avec d^autres individus.
Dans là seconde, je vois que Charles a an ou plusieurs frères.
£t dans la- troisième, Jq connais que Charles est fils unique.
« Dans la plupart des proverbes et des façons do parler populaires, comme dans ces phrases : Pauvreté ri est pas xnce. — Contentement passe richesse. — Plm fait douceur que violence y etc., qu'on essaie de mettre des articles, et Ion verra conmie elles perdront de leur énergie, comme eUes parsdtront traînantes et embarrassées, sans être plus claires. » L'énergie et la grâce de ce genre de phrases viennent, ce me semble , de ce que, par l'omission de l'article, l'idée exprimée par le nom conserve mieux toute sa généralité, et se présente d'elle-même à l'esprit comme quelque chose de spécial.