‹ Principes de grammaire générale, ou, Exposition raisonnée des éléments du langageChapitre 22 sur 45 · DU PRONOM · texte numérisé non relu

DU PRONOM

L'homme n'est pas seulement un être qui agit et qui parle, mais il a aussi conscience de ses actes et de ses paroles ; do plus il est incessamment porté par sa nature à augmenter ses connaissances, soit en se formant des idées d'objets nouveaux, soit en comparant entre eux les objets déjà connus. Ces caractères, naturels à l'esprit humain , nous font aisément comprendre comment il dut se trouver de très-bonne heure en possession de plusieurs idées relatives à l'acte même de la parole, c'est-à-dire des idées qui représentent les différentes manières d'être des objets, comparés à l'acte môme do la parole. Ainsi, par là môme qu'il était doué de la conscience de ses actes, le compagnon auquel il parlait avait pour lui non plus seulement telles et telles

qualités absolues, mais aussi la qualité relative d'un compagnon à qui il adressait la parole. A chaque mot qu'il prononçait, il savait que c'était lui-même qui parlait. Enfin tout autre objet qu'il désignait à son compagnon par tel ou tel mot, se présentait à son esprit avec la qualité d'objet du discours. Nous voyons par là comment, dès le premier développement du langage, il dut se former des mots pour exprimer ces trois qualités ou manières d'être des objets relatives à l'acte même de la parole, que les grammairiens grecs et latins ont désignées par le nom de téXQosiùTia, personae, Personnes (1).

Si ce raisonnement est fondé, il est clair que les mots appelés aujourd'hui Pronoms personnels , tels que moi y toi, lui, etc., et leurs équivalents dans d'autres langues peuvent ^tre regardés connue ayant été dans leur origine des adjectifs qui exprimaient des qualités relatives à l'acte même de la parole , c'est-à-dire l'idée d'être celui qui parle, celui à qui l'on parle, et celui dont on parle. Dans la suite, ces adjectifs , comme beaucoup d'autres, sont devenus des substantifs , parce que la qualité qu'ils exprimaient suffisait à elle seule pour désigner la substance à laquelle elle était inhérente , d'autant plus que ces substances étaient toujours présentes, surtout celles qui étaient qualifiées par le

(1) Le mot Personne, comme toatle monde le sait , vient du .latin persona, qui signifiait d*abord le masque dont les acteurs se couvraient le visage sur le thëâtrj; puis il fut employé pour marquer le rôle de chaque acteur, et enfin comme terme grammatical pour indiquer le rôle que tout objet joue dans le dissours en génénl.

rûlo de la première et de la seconde personne. On n'eut pas longtemps besoin de dire homme moi, femme toi, père moi, fils toi, etc., les mots mot (qui parle) et toi (à qui Ton parle) indiquaient suffisamn^ent lobjet même qu ils qualifiaient ; et comme c'était tantôt tel homme , tantôt telle femme ou tout autre être, ces mots sont naturellement devenus des substantifs, et même des noms appellatifs, ce qu'ils sont encore aujourd'hui, car ils rappellent toujours l'uue on l'autre substance. Si cependant nous ne reconnaissons plus nulle part, ni dans la forme, ni dan^ le sens des mots moi, toi, lui, etc., leur caractère originel d'adjectifs, c'est qu'ils ont acquis la valeur de substantifs dans la plus haute antiquité et ont passé conmde tels d'une génération et même d'une nation à l'autre. C'est pour le même motif que, dans les langues les plus anciennes, ces Pronoms nous apparaissent comme des mots isolés qui ne se rattachent à aucune racine et semblent être primitifs (1). Aussi les Hurons, quelque pauvre que soit leur langage , ont pourtant des mots équivalant à ces mêmes Pronoms.

Pourquoi donc les plus anciens grammairiens , tant grecs que romains, ont-ils séparé ces mots de tous les autres noms appellatifis sous la dénomination de Pronoms? Ce qui me semble les y avoir déterminés , c'est qu'ayant

(f) Si Ton aimait mîenx croire que les mots mot, toi, etc., étaient primitivement des adverbes dans le sens d^tci, là, ou qu'ils ont ea, dès leur origine, le mêmt* sens qu^ils ont encore aujourd^hoi, jo n'aoraûi rien à y redire.

comparé les mots mot, toit luij etc., aux autres noms, soit propres, soit appellatifs, ils virent très-bien que ce n'étaient pas des noms propres, désignant des êtres uniques par leurs qualités individuelles, comme Platon , Socrate, et néanmoins ces mois servaient dans le discours à indiquer tel ou tel individu avec autant de précision que les noms propres ; d'autre part , ils crurent remarquer que ce n'étaient pas des noms appellatifs , désignant toute une classe d'êtres par l'idée de leur nature commune, et cependant on s'en servait pour indiquer chacune de ces classes. De là ils conclurent que ce n'étaient ni des noms propres ni des noms appellatifs , mais des mots qui remplaçaient les ims et les autres ; et, en conséquence , ils les appelèrent avTCJvvfilav, Pronomina, Pronoms (mots substitués à un nom). 11 est facile de voir que cette dénomination est fondée uniquement sur l'usage de ces mots et n'a aucun rapport à leur valeur réelle.

Pour bien connaître la nature des mots appelés Pronoms, fil pour nous rendre compte de leur usage dans le discours, souvenons-nous que la valeur de tout mot consiste dans la totalité des idées qu'il rappelle. Or, pour me borner ici à l'analyse des pronoms appelés personnels , les mots moiy toty lui, etc., pris isolément , rappellent sans doute l'idée d'une substance quelconque , plus la qualité

d'être la personne qui parle, à qui Ton parle, ou de qui l'on parle (la substance est du moins représentée comme telle), de manière que ces pronoms sont de véritables noms appel* latifs , dont la compréhension est très-limitée et Fétendue très-vaste ; en effet ils n'ajoutent à Tidée générale de substance que Tune ou lautre des trois qualités relatives à Tacte de la parole. Ainsi, la seule différence qu'il y ait outre les pronoms personnels et les autres substantifs , c'est que ceux-ci indiquent les êtres en rappelant les qualités qui constituent leur nature commune , comme les noms appellatifs, ou les qualités individuelles, comme les noms propres ; tandis que les pronoms personnels ne rappellent des êtres que telle ou telle qualité relative à l'acte de la parole, à savoir le rôle que cet être joue dans le discours. Ce sont donc par leur nature de véritables noms, parce qu ils rappellent des êtres ou des substances, ou du moins des objets représentés comme des substances.

La même analyse s'applique aux autres mots rangés par les grammairiens dans la classe des pronoms proprement dits, mais avec une dénomination spéciale , telle que pronoms démonstratifs : celui, celle, etc. ; possessifs : le mien, le tien, etc. ; indéfinis : on, quelqu'un, autrui, etc. ; relatifs : qui, lequel, etc. Tous ces mots, par leur nature , sont des noms appellatifs, ou du moins des adjectifs employés substantivement, parce qu'ils rappellent toujours ridée d'une substance, celle d'une qualité relative à l'acte de la parole, et une autre idée partielle , quelque délicate

qu'elle soit , et par là même souvent difficile à définir. Quant aux mots ce, cette, mon, ton , etc., appelés Adjectifs pronominaux, parce qu ils ont quelque affinité avec les pronoms, soit par leur valeur, soit par leur étymologie OQ leur forme, il est évident qu ils ne sont que do simples adjectifs.

Tous les mots appelés Pronoms propretnent dus diffèrent très -sensiblement des noms appellatifs et des noms propres, en ce qu'ils ne désignent les substances que par Funè ou l'autre qualité accessoire, et, pour ce motif, peuvent tenir lieu des uns et des autres. Les grammairiens ont donc eu raison d en faire une Partie distincte du discours, tant à cause de leur nombre et de leurs formes particulières que de leur signification commune qui est celle d'une relation à lacté de la parole. Si ces pronoms, malgré leur étendue presque illimitée, indiquent pourtant d ordinaire leur objet avec autant de précision que des noms propres, cela ne vient pas de leur nature de noms, mais de l'ensemble du discours ou. des circonstances qui font comprendre que la qualité exprimée par ces mots ne peut s^appliquer qu'à telle ou telle substance déterminée.

Remarquons encore que les mots qui, quae, quod, appelés Pronom relatif ou Adjectif conjonctif, équivalent toujours à une conjonction et à im pronom personnel. La conjonction n'est pas toujours simplement copulative, et ; souvent aussi elle est conditionnelle, suppositive ou finale, et pour ce motif '!âui vie du Subjonctif ou de l'Optatif grec, comme nous le verrons au chapitre des Modes.

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