‹ Principes de grammaire générale, ou, Exposition raisonnée des éléments du langageChapitre 23 sur 45 · DU TERBB, DE SA MATURB ET DE SON OEIGINB. — DE L4 DIVISION · texte numérisé non relu

DU TERBB, DE SA MATURB ET DE SON OEIGINB. — DE L4 DIVISION

DBS VERBES. — TOIX DU TBBBE.

Lo Yerbo, ainsi que nous Tavons vu dans le chapitre des Parties du discours, est un mot qui exprime F existence de tel ou tel rapport entre deux idées.

Dans la plus haute antiquité et jusqu'à notre époque, les grammairiens n ont pu s'entendre sur le caractère essentiel et distinctif du verbe. Parmi les diverses définitions qu ils en ont données, il en est trois dont nous pouvons d'autant moins nous dispenser d'examiner la valeur, qu'aujourd'hui encore elles ont cours dans plusieurs grammaires particuhëres.

I. Âristote , dans les deux définitions qu'il nous a laissées, met au nombre des caractères distinctifs du

verbe rindication du temps (1). Les grammairiens grecs et romains ont en général suivi à cet égard la doctrine de leur maître, et parmi les modernes plusieurs ont regardé ridée de temps, marquée par telle ou telle forme des verbes , comme constituant à elle seule leur nature et la distinguant de celle de tous les autres mots. Ainsi Jules- César Scaliger, dans son traité. De causis linguae latinae, cap. ex, dit : Verbum est nota rei sub tempore , le verbe est le signe d'une chose avec l'indication du temps. En allemand, cette Partie du discours porte même le nom de Zeitwort (mot de temps).

n est bien vrai que, dans les langues les plus anciennes, à Fépoque où nous connaissons leur histoire, et dans nos langues modernes, tous ces mots que nous appelons

xal fffTcv àci râv xa^'iriysov Aeyoftivwv oti/mTov . Le verbe est un mot qoi, oatre ion sens propre, renferme la notion de temps ; ancnne de ses parties, prise isolement^ n*a de sens; et il signifie toujours des choses dites d^un autre. (De V Interprétation, chap. III.)

xa5*avT6, &9ntp xal Inl r&v ivo/iàroiv, T6 fitv ykp âv^pùinoç ^ Jlfvxév où ruifiahit TO nôrt • rb Sk fiaSi^€i ft fie^&itxt vpooari/ioLhtt , xb fikv rbv ixapkna. tpwoif, xb ik Tdv iratpcAvjAud'dTa. Le verbe est un mot compose qui, outre son sens propre, renferme la notion de temps ; aucune de ses parties n*a de sens par elle-même, ce qui s* applique ëgaloment aux noms. En effet, les mots âv^ptufoi (homme) ou ^€\j:^6Tt (blanc) ne désignent pas le temps (to ttôtc] ; mais les mo(s fiaSi^n (il marche) et fiffiiSoii (il a marché) expriment, outre une certaine idëe , Tun celle du temps présent, Tautre celle du temps passe. (Poât^ue, chap. XX.) Pour Texplication complète de ces deux définitions, voyez M. Seguier, La philosophie du langage exposée d'après jéristote, Paris, 1836, p. 20, 86 etsuiv.

Verbes ont différentes formes pour préciser Texistence du rapport entre deux idées par la circonstance du temps présent , passé ou futur ; mais cette détermination n* est évidemment qu une qualité accessoire du verbe. En effet, au lieu de ces formes temporelles , on pourrait employer d autres locutions, par exemple , dam le temps présent, passé ou futur, de manière que le verbe ne renfermerait plus ridée partielle de temps , sans pourtant perdre par là sa nature de verbe. Il arrive même quelquefois que, tout en employant le verbe avec telle ou telle forme qui marque dans la langue le temps présent, nous faisons abstraction de cette circonstance de temps, par exemple : faime les bons livres ; — je mange indifféremment toute sorte de légumes, etc. En effet, dans ces phrases nous ne voulons pas plus indiquer le moment présent que le futur ou le passé. U nous faudrait dans ce cas, pour rendre exactement notre pensée, une forme de verbe qui n exprimât aucune circonstance de temps : et c est, d après M. G. de Humholàt (Journal des savants, 1828, p. 76), ce qui existe dans plusieurs langues de l'Amérique du Nord.

II. D autres grammairiens ont fait consister la nature du verbe en ce qu'il exprime une idée qui représ^ite une action que fait le Sujet ou qu'il subit. Cette Partie du discours porte même chez les grammairiens orientaux le nom A' Action, et dans plusieurs grammaires allemandes, celui de Thaetigkeitsioort (mot d'activité).

Tout le monde convient que, dans l'analyse logique ,

les mots appelés verbes équivalent au mot être suivi d'un prédicat ou attribut. Dans la plupart des verbes, ce prédicat marque en effet une action, comme dans lire (être lisant), écrire, etc. ; mais il est certain qu'il n'en est pas toujours ainsi. En effet, l'idée d'action renferme nécessairement celle de mouvement. Or, beaucoup de verbes, tels que slare, être debout ; sedere, être assis ; quiescere, être en repos, etc. , renferment un prédicat qui ne représente qu'un état, une simple manière d'être du Sujet et exclut toute idée de mouvement. En outre, plusieurs langues ont des verbes pour exprimer les idées de couleur et équivalent à nos locutions : être rouge, noir, etc. Ces verbes ne rappellent évidemment aucune action. Enfin le mot que nous appelons le verbe être, a-t-il jamais pu être regardé comme exprimant une action ? Aussi plusieurs de ces mêmes grammairiens lui donnent un autre nom, celui de Copule, Mais il ne suffit pas de lui donner un nom particulier, il faut avant tout examiner sa nature, et alors on trouve que c'est le verbe par excellence, qui prononce réellement nos jugements et qui suffirait à lui seul pour les exprimer tous ; tandis que tous les autres mots, appelés verbes , ne différent des adjectifs et ne sont verbes que parce qu'ils renferment l'idée d'existence marquée par le verbe être.

ni. La définition du verbe donnée par l'auteur de la Grammaire générale de Port-Royal : « le verbe est un mot qui signifie V affirmation, » ne se justifie pas mieux que les deux précédentes.

L'affirmation est évidemment Topposé de la ovation : la première consiste à exprimer entre deux idées, le sujet et le prédicat , un rapport de concordance ; et la seconde, un rapport de discordance : le papier est blanc ; — le papier nest pas noir. Ce sont deux tournures ou deux formes que reçoivent nos connaissances ou nos jugements par la diversité du rapport que nous concevons entre deux termes : Tune de ces formes, Taffirmation , n est pas plus essentielle au jugement que lautre, la négation ; car la , nature du jugement consiste dans la perception d'un rapport quelconque, soit de concordance, soit de discordance entre deux idées. Si Ton fait consister la nature du verbe dans Taffirmation, il est clair, d'après ce qui précède, qu il n'y aura plus de verbe dans une proposition négative, ou bien, qu'il y aiura une affirmation exprimée par le verbe et une négation exprimée par la particule négative , ce qui fera qu'il n'y aura rien du tout , l'une détruisant l'autre. De plus, il y a des langues oix les verbes ont deux formes, l'une pour affirmer et l'autre pour nier ; le même mot ne resterait donc plus verbe dans sa forme négative. Si Ion soutenait que,, dans les propositions ndgalives, on affirme la négation, je répondrai qu'il y a là une confusion d'idées et de mots : dans la même proposition, on n'affirme jamais une négation et on ne nie jamais mie aifirmation ; mais on énonce, soit une affirmation, soit Une négation ; et c'est cette énonciation d^un rapport qwlcofàfiè (a;r69)cfïwg), qui constitue la nature du verbe. Td est

aussi Texact sens de la première définition d'Aristole, où il dit qne le verbe signifie toujours (ciel) des choses dilcs (leyofiév(av) d'tm autre (soit afiîrmativement; soit négativement).

La définition de Port-Royal est conséquemment trop étroite ; et on doit définir le verbe un mot qui exprime Yexistence d'un rapport quelconque entre deux idées : rapport de concordance, de discordance ou tout autre . mieux précisé, cela ne change rien à son existence ni à la nature du verbe. Dans les propositions négatives, le rapport de discx)rdance est exprimé par la particule négative, et, dans les propositions affirmatives, le rapport de concordance n'est pas exprimé par un mot séparé, mais il est suffisamment indiqué par Tunion des mots entre eux et par l'absence de toute négation. Le rapport de concordance pourrait être marqué, s'il était nécessaire, par un mot placé à côté du verbe, par exemple, va/, rêvera, réelleinentf etc. La définition de Port-Royal serait bonne, si l'homme pensait et s'exprimait toujours affirmativement.

L'idée qui représente l'existence d'un rapport quelconque

entre dans tous nos jugements; on est donc porté à croire

qu'il a dû se former, dès l'origine du langage, un mot par-

ticnlièrement destiné à servir de signe à cette idée, enfin

un mot équivalent à n«tre verbe être. Quelque fondée que

paraisse cette supposition, plusieurs faits que nous observons dans les plus anciennes langues^ nous autorisent pourtant à croire qu'il ne s'est formé de mot marquant ridée de la simple existence , que dans le cours des siècles et après un assez grand développement des facultés intellectuelles. Cette opinion acquiert un certain degré de vraisemblance, quand on songe que Tidée d existence ne représente pas un objet matériel et sensible , mais qu elle est, au contraire, de toutes les idées la plus abstraite. D autre part, le besoin d'un mot uniquement destiné à exprimer l'idée d'existence se faisait moins sentir ' qde

celui de tout autre ; car de même que l'homme attribue nécessairement l'existence à tout objet qu'il aperçoit , de même la seule énonciation d'un mot pouvait indiquer suffisamment qu'on regardait comme existant l'objet désigné par ce mot. C'est ainsi que nous nous faisons comprendre, en prononçant les mots : un incendie! un loup! des voleurs! pour avertir qu'// y a un incendie, un loup, etc. Nous concevons aussi que, dans l'expression de tout jugement, on pouvait très-bien suppléer à l'absence du verbe être par l'accentuation ou par la disposition des mofs, sans rien faire perdre à la pensée de sa clarté. La suppression du verbe être dans bien des constructions est encore aujourd'hui commune à plusieurs langues an-^ ciennes ; et même dans nos langues modernes, les enfants et les étrangers ne disent-ils pas : mon frère... petit, moi..^ plus grand que lui, etc. ? •

S'il en est ainsi , dira-t-on , les langues de cette espèce n'avaient donc pas de verbe. En effet notre verbe être leur était inconnu ; et les autres mots n'avaient probablement aucune forme destinée à rendre l'idée d'existence, que rhomme n'éprouvait nul besoin d'exprimer. Comment donc se sont formés les verbes?

Je répondrai d'abord nettement : non, d'après l'analyse grammaticale, il n'y avait pas de verbe dans une pareille langue. Voici ce que dit à ce sujet M. Degérando, dont je partage entièrement l'opinion : « Dans la première enfance du langage, les mots eux-mêmes ne durent point encore être revêtus de ces formes qui servent à nous annoncer les fonctions qu'ils remplissent dans le discours, et les rapports réciproques selon lesquels s'ordonnent les idées que nous associons. Il n'y eut alors ni déclinaisons, ni conjugaisons; les mots demeuraient dans leur état absolu. Un sauvage dit : moi aller ^ pour je vais, ou fai été. La raison en est sensible ; l'emploi de ces formes suppose des comparaisons, des analyses qu'on n'avait point faites encore. Le discours n'était qu'une ébauche, parce que la réflexion n'était qu'un aperçu (1). »

Quant à la question de Torigine du verbe, rappelonsnous ce qui a été dit aux §§ 26, 27, 36, 42, à savoir que l'homme a naturellement commencé à former des idées qui représentaient, soit les quaUtés qu'il observait dans les

(1) Deê tiffnes et de fart de penser considérés dans leurs rapporté mutuels, tome II, p. 415 (Paris, 1800).

substances, soit les substances qu'il distinguait au moyen de ces qualités, en sorte que les premiers mots étaient des Noms adjectifs ou substantifs. J*ai également fait remarquer qu'au nombre des mots qui se sont formés dès lorigine du langage, il faut mettre les pronoms personnels, surtout ceux de la première et de la seconde personne. Cest du moins ce qui résulte de plusieurs faits que nous observons dans les langues les plus anciennes et dans celles de quelques peuplades de TAmérique du Nord (§ 74).

Cela posé, il nous sera facile de comprendre lorigine des mots que nous appelons Verbes. Supposons une peuplade qui soit en possession de quelques pronoms, tels que moi, toi, nous, vous, et d un certain nombre d'autres mots exprimant, soit des êtres, tels que femme, enfant, maison, arbre, etc., soit des qualités, telles que courir, marcher, manger, boire, etc.; chacun y parlera bien souvent de luimême et de celui à qui il adressera la parole ; les mots moi, toi, nous, vous, seront souvent employés soit avant soit après les mots signifiant une qualité ; par exemple il dira : courir moi, courir toi, manger moi, manger toi, pour je cours, je mange, etc. Cette manière de s'exprimer aura surtout lieu lorsqu'il s'agira des qualités qui, par leur nature, se rapportent particulièrement à l'homme luimême. Insensiblement et par le fréquent usage, ces pronoms viendront s'attacher au mot qu'ils accompagnent et ne formeront plus avec lui qu'un seul, par exemple : Cours-moi, cours-toi, cours-nous, cours-vous, pour/e cours.

lu cours, nous courons, vous courez, etc.; de plus la forme des mots moi, toi, nous, vous, dans cette composition, sera tellement altérée par la prononciation, qu'on ne reconnaîtra plus leur origine, et ils finiront par être regardés comme de simples syllabes qu on ajoute à telle ou telle racine.

Après ce premier travail de formation, n'importe le temps qu'il aura duré,vienne l'écriture phonétique, et après cJle les grammairiens et les logiciens, qui s'occuperont de l'analyse du langage. Parmi les mots, ils en distingueront d'abord un grand nombre qui désignent des substances, comme femme, maison, arbre, etc.; d'autres qui désignent des qualités, comme rotige, blanc, grand, petit, etc. ; ils appelleront les uns et les autres Noms substantifs ou ad • jectifs. Mais que feront-ils de ces mots coursmoi, courstoi, coursnous , coursvous, mangemoi , mangetoi , etc., qui signifient : je suis courant, tu es courant, je 5ms mangéant, etc. ? Les rangeront-ils également parmi les Noms? Cela n'est pas possible. Il est bien vrai que ces mots rappellent aussi une substance (moi, toi, etc.) et une qualité (courant, mangeant) et que par là ils ressemblent aux Autres Noms ; mais ils s'en distinguent essentiellement en ce qu'ils expriment aussi Yexistence cTun rapport enin^ deux idées, une substance et une qualité. On en fera donc une classe à part, peu importe sous quelle dénomination.

Cette origine des verbes, si douteuse qu elle puisse être» nous est indiquée par les langues les plus anciennes, sémi-

tiques et indo-européeunes, ainsi que par le grec elle latin, où il est encore facile de distinguer les deux éléments phonétiques dont les verbes sont composés, Tun, signe d'une qualité et Fautre, pronom personnel (amo^ •anhaSy aimant-moi, aimant-toi, etc.). Cette théorie nous aide aussi à comprendre pourquoi les racines de nos verbes signifient des qualités plutôt que des substances, et pourquoi, en général, il s'est formé des verbes pour marquer des qualités, soit des manières d'être, soit des actions qui se rapportent par leur nature à Thomme lui-même, plutôt que toutes les qualités indistinctement, dont plusieurs sont rarement appliquées à la personne qui parle ou à celle à qui Ton parle, et le plus souvent énoncées au sujet d'une substance do la nature extérieure, comme les qualités qui marquent les couleurs, les formes, etc.

Les mots qui expriment aujourd'hui l'idée d'existence dans les diverses langues et équivalent à notre verbe être, signifiaient probablement, à leur origine, des idées d'objets plus sensibles, par exemple, souffler, respirer, marcher, être debout, faire, etc.; mais la haute antiquité de leur origine et les altérations qu'ils ont subies, ne permettent plus de faire que des conjectures sur leur sens primitif (1).

(1) Voy, H. £rD«8t Renan, De V origine du langage, p. 12S.

L'idée de Texisfence d*un rapport entre le Sujet et le Prédicat n'est guère susceptible d*ètre modifiée que par quelque circonstance, relative au temps, ou à la manière dont le rapport se présente à la conscience de celui qui parle. Ces circonstances ne changent rien à Tidée fondamentale exprimée par le verbe être; elles sont rendues dans les langues en général par une forme (Temps et Modes) de ce même verbe, ou par quelque mot séparé. Il s'ensuit que le verbe substantif être (§ 40) ne peut donner lieu à aucune subdivision, et qu il est seul de son espèce.

Quant à la classification des verbes attributifs, elle doit être évidemment fondée sur TÂttribut qu'ils renferinent ; seulement, pour éviter toute confusion, il faut avant tout bien distinguer entre la forme d'un verbe et sa valeur.

n me semble que l'attribut se présente à notre esprit :

1* Comme un pur état, une simple manière d*étre (status^ habituSf iôiona^eia) du sujet, par exemple : store, être debout; sedere, être assis ;^tife5cere, être en repos; mourir , tomber, etc. Ces verbes sont appelés neutres, c'est-à-dire qu'ils ne sont ni actifs ni passifs. Ainsi, tomber est un verbe neutre, parce que la qualité que nous remarquons dans l'objet qui est tombant, nous apparaît comme une simple manière d'être de cet objet, comme un simple changement de place, que Tobjet subit d'un moment à l'autre.

2? Comme un état du sujet, une manière d'être qui produit réellement ou est du moins propre à produire quelque efpst sur un objet, par exemple : bcUtre, rompre, aimer, hdir, etc. Ces verbes se nomment actifs ^ parce que le sujet auquel ils se rapportent exerce une certaine action sur un objet étranger.

Pour que Tétat d'un sujet quelconque se présente à nous comme actif, il doit nécessairement renfermer Tidée de mouvement ; cela ne suffit même pas ; il faut encore qu'en vertu du mouvement il se présente comme produisant ou du moins comme étant propre à produire un effet sur un objet. Ainsi, courir, venir , marcher, tomber, etc., ne sont pas des verbes a^ctifs ; car les qualités qu'ils renferment ne représentent pas Têtre qui est courant , qui est venaM comme produisant un effet sur un autre : elles nous le montrent simplement dans Tétat de mouvement (1).

3® Comme un état du sujet, une manière d'être qui est l'effet de l'action de quelque autre agent sur lui, par exemple : verberari, être battu ; puniri, être puni, etc. Ces verbes s'appellent passifs. Pour que le verbe soit réellement passif, il faut que l'attribut se présente comme Feffet, le produit d'une cause quelconque. Ainsi, morior, mourir, n'est pas un verbe passif, car la qualité ou l'attri-

(1) On dit, il est rraii Vaeiùm de marcher, de renîr, de courir, etc.; mais, dans ce cas, le mot aeUan est pris dans nn antre sens et n*indîqve nullement que le sujet qui marche, qui rient, qui court agisse sur an ohjet ëtronger.

but mourant se présente à Fesprit comme un simple changement d'état , et non pas comme un effet de quelcpie agent (1).

S*agit-il de décider à laquelle de ces trois classes appartient le verbe d*une phrase donnée, rappelons-nous que les mots sont les signes des idées telles que nous nous les représentons ; or, il se peut que Tattribut renfermé dans le verbe nous apparaisse, tantôt comme un simple état, tantôt comme une action, sans aucun changement dans son élément matériel ; ainsi le même verbe sera tantôt neutre^ tantôt actif y par exemple : Habiter dans un palais, et habiter un palais. — Je veille depuis hier matin, et je veille ce jeune homme. — Cette porte ouvre sur le jardin, et ouvrir la porte du jardin. — Le cours commence, et commencer le cours, etc. J'applique la même observation aux expressions latines : pugnare pugnam, vivere vitam, servire servitiUem,

(1) La propriété qa*a un rerbe d*être actif, passif ou neutre, 8*ap* pelle en greo iià!tt9ti {r^ç f vx^fi), ^tat, affection (de Tâme), et en latin genu». Les mêmes dénominations s'appliquent dans ces deux langues aux formes que reçoivent généralement les verbes pour marquer l'un ou Tautre de ces sens, et que nous appelons les Voix du verbe.

Les Stoïciens appelaient le verbe actif xamyà^n/^a èfi^ {verbum r«e^ffl, droit) ; le patsif, &nrcov (niptnum, coucbé sur le dos), et le verbe neutre f ovUrepoit {neutrumy aucun des deux). Ces dënominations sont prises, à ce qu^il paraît, des attitudes diverses des athlètes lorsqu'ils portent on reçoivent des coups. Voyez Diogëne de Laërte, VII,64; — B. Schmidt, Stoicorum grammatical Halis, 1839, p. 63; — L.Lersoh, SprachphiloMophie, etc.* tome II, p. 197.

Remarquons le sens du mot supinum, ûvrcoy, parce qu*il nous servira plus tard à expliquer la forme des verbes latins désignée par ce terme.

etc. Ces verbes, quoique coramixnément neutres, sont id actifs ou du moins employés comme tels, probablement parce que le peuple a regardé le combat, la vie, la servitude comme l'effet de J'attribut qu'ils renferment.

L'attribut des verbes actifs et passifs marque par sa nature une qualité avec relation à une autre idée qui la détermine ; cette idée qui complète le sens de l'attribut, s'appelle complément; par exemple, quand on dit : le père aime (est aimant) le fils, le mot aimant n'iexprime pas une simple qualité, comme noir^ blanc j mais aussi une relation dont elle est elle-même le terme antécédent, et le mot fils^ le conséquent ; et le sens reste incomplet tant que cette seconde idée n'est pas exprimée. La même analyse s'applique au passif. Mais l'attribut des verbes neutres exprime une qualité tantôt avec relation à une autre idée, par exemple : aller y appartenir ^ ressembler ^ nocere alicui(l)y favere alicuiy etc.; tantôt une qualité sans relation à aucune autre idée, par exemple : marcher , courir, tomber, dormir y mourir y etc. C'est sous ce point de vue qu'on peut aussi diviser les verbes attributifs en relatifs et absolus. Les verbes relatifs sont ceux qui, pour la plénitude du sens, exigent un complément. Les verbes absolus sont ceux qui renferment en eux-mêmes un sens complet. Un grand nombre de verbes peuvent être employés tantôt

(1) Les Tcrbes nocere et nuire ne sont pas actifs, parce qae le Sajel dont ils sont l'attribut n'est pas représenté comme agissant sar antraif mais comme étant dans tel on tel état à Végard d'autrui.

d'une manière relative , et tantôt d'une manière absolue (1).

Quant aux verbes pronominaux, soit réflécbis soit réciproques, auxiliaires et impersonnels , leur nature est suffisamment expliquée dans toutes les grammaires particulières ; il serait superflu de nous y arrêter ici. Seulement, au sujet des verbes impersonnels, tels que pluit, il pleut ; tonal y il tonne, etc., remarquons que ce serait une erreur de croire que ces verbes n ont pas de sujet, car il serait absurde de supposer une proposition qui exprimât un attribut sans relation à aucun sujet. Mais la plupart des verbes que Ton emploie de cette façon expriment des effets dont les causes ne sont point connues, au moins du commun des hommes. C'est pour cela que leur sujet n'est énoncé que d'une manière vague, indéterminée, par le pronom de la troisième personne («Y, en allemand e^) renfermé dans la forme même du verbe et qui peut indiquer un sujet quelconque. Pour le môme motif, dans les langues modernes où cette forme de la troisième personne du verbe ne rappelle plus le même pronom, nous ajoutons ce dernier et nous disons : il pleut y il tonne, etc., ce qui revient à dire : quelque chose, un objet quelconque est pleuvant, tonnant, etc. Dans plusieurs langues, le même toiu: de phrase s'emploie avec des verbes qui ont pourtant les trois personnes, comme quand nous disons : il s'est passé bien

(1) Dans la troisième Partie, consacrée h, la Syntaxe, j^entrerai dan» quelques détails sur la signification des complëments.

des choses depuis que nous ne nous sommes vus ; dans ce cas, on a sans doute pour but de mettre en relief une idée de la phrase et je pense que c'est ici le verbe. Dans Tana- ]yse grammaticale, il faut regarder le mot il comme le sujet du verbe et les mots bien des choses comme une apposition expliquant l'idée vaguement exprimée par ce pronom.

L emploi des verbes neutres à la troisième personne du passif, tels que statur, on est debout ; ituVy on va ; curri' tur^ on court; ventum est, on est venu, etc., a beaucoup embarrassé les grammairiens. Si Ion voulait absolument trouver à ces expressions un sens passif, il serait en effet bien difficile de comprendre comment et pour quel motif les Romains pouvaient se représenter Tattribut renfermé dans ces verbes comme un véritable effet. Il n'y a, je pense, de passif dans ces expressions que la forme, et leur origine s'explique assez bien par le principe de l'analogie. Dans la bouche du peuple la même forme, le même mot reçoivent insensiblement plusieurs significations à cause de leur ressemblance : supposons la forme des verbes actifs à la troisième personne du passif généralement employée dans une langue pour représenter l'attribut comme un effet, de manière que videtury dicitur, etc., signifient il est vUy il est dit, ou il se voit, il se dit, ou on voit, on dit, etc.; pourquoi dès lors les mêmes expressions ne s'emploieraient-elles pas pour signifier que l'action de voir, de dire a lieu, existe, le sens étant absolument le même? Par

leur usage fréquent dans ce dernier sens, il arrivera que le peuple attachera à la terminaison tur le sens i^avoir lieu, d'exister, et il ajoutera cette même terminaison à la racine des verbes neutres pour indiquer que Tétat exprimé par ces verbes existe, a lieu. Ainsi ces verbes statur, quiescitur, etc., malgré leur forme passive , restent de véritables verbes neutres, parce qu ils signifient : Vétat détre debout, en repos, etc., a lieu ou existe.

La division des verbes en neutres, actifs et passifs, se fonde sur les variétés du sens de l'attribut qu'ils renferment : ces variétés sont exprimées par des formes particulières. En français, elles se nomment Voix ; en grec , comme je Tai déjà dit, âia&éoeig, et en latin gênera .

Toutes les langues pourraient avoir trois Voix exclusivement affectées. Tune aux verbes neutres , l'autre aux verbes actifs et la troisième aux verbes passifs ; mais, à cet égard, il n'y a pas de règle générale. Le latin n'a que deux Voix, l'une active ei Y anire passive. La langue grecque a une troisième Voix qui est particulièrement affectée aux verbes réfléchis et s'appelle Voix moyenne (1).

(1) Plusieurs grammairiens croient que la Voix moyenne AOo/iac (je me délie), Mofiut (Je me lave), etc., se compose du verbe à la Voix active et du pronom personnel /<< ou fioi, et qu^employée insensiblement dans un gens passif, elle a donnd naissance à la Voix passive. Hi disent que la Voix paisive en latin se compose de la Voix active

Dans les langues anciennes, la Yoix aest pas tou^eui» en hamnonie avec le sens ou la valeur du yerbe« Ainsi, les vecbes comolor (je consolé)^ faieor (j'avoue)^ hortûr (f exhorte) f etc., ont sans doute en latin un sens actif, et veneo (Je suis vendue vapulo (je suis battu) ^ y sont pas^ sifs pour le sens ; la Voix pourtant des trois premiers, appelés aussi déponents^ est passive et celle des deux derniers est active.

Pour expliquer ce désaccord entre la Voix et la signifi* cation d'un même verbe, nous devons nécessairement admettre que le sens du verbe n est plus exactement celui qui avait fait donner à la racine telle ou telle forme, mais qu'il a insensiblement changé. Dans le principe, les trois pcemiers des verbes que îa viens de citer avaient probablement un sens réfléchi ou passif, et les deux autnes un. sens neutre (veneo pour isenutn eo, je vais au marché, et vapulo, dérivé de anoMfa*! , pereo). Sans doute, ils exprimaient

et do ]» terminaison er, qni a le sens de eue et se trouye encore dana eram^ ero, en sorte qne amor Kerait pour amo^er; amari, Icffh dici, pour amati-erf legi-evt dici-erf etc. Sans vouloir nier cette origine de la VoÎB paaaiTe dans ces deux langues, je dirai pourtant q)i*en gënëral dans le langage les formes des mots ont subi tant do changements que nous ne pouvons plus ftiire sur leur origine qne des conjectures ; sou*- Ycnt même nous sommes là'^dessos dans une complète ignorancoé Jeu* citerai qirnn seul eiiemple, qui se rapporte à notre sujet : dans les langues sémitiques le passif se forme de Tactif par un léger changement des voyelles, comme Ri, au lieu de amat, on disait omit; quelle est Toriginc de ce changement ? pourquoi, par un procédé semblable,. 1q passif grec no serait-il pas formé de Tactif, dont la plus a&ûienne foxine nous est oonserrée dans les verbes en /»«?

la même idée pour le fond, mais présentée différemment, d après le procédé que nous suivons encore aujourd'hui en traduisant les mots vescor par manger et se nourrir (pascor) ; utor par employer et se servir; miror par admirer et s'étonner; f avère par être favorable et favoriser^ etc.

On a comparé avec beaucoup de justesse les mots aux pièces de monnaie, qui conservent souvent la même forme et changent de valeur, ou vice^ersâ. Nous disons aujourd'hui : voilà im homme qui a amassé beaucoup d'argent ; peut-être qu'un jour on supprimera les mots beaucoup d argent^ en disant plus brièvement : voilà un homme qui a amassé, et cela signifiera qu't/ est devenu riche. Le mot amasser serait dans ce cas un verbe neutre. G est bien ainsi, je pense, que le verbe contribuer a perdu sa valeur active.

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