‹ Principes de grammaire générale, ou, Exposition raisonnée des éléments du langageChapitre 25 sur 45 · DES SIGNIFICATIONS DIVERSES DE CHAQUE TEMPS · texte numérisé non relu

DES SIGNIFICATIONS DIVERSES DE CHAQUE TEMPS

Outre leur valeur primitive et fondamentale, telle qu'eUe vient d'être exposée , les Temps, de même que tous les autres mots, ont reçu successivement des sens plus ou moins figurés. Dans les langues qui ont acquis un grand développement, chaque Temps a plusieurs significations, et souvent l'emploi de tel ou tel Temps est déterminé, moins par la circonstance de temps que par une autre idée accessoire, par exemple, celles de durée y de répétition ^ d'habitude^ qu'on exprime par l'Imparfait, et celles d'effet, de conséquence , de momentanéité, qui sont rendues par le Parfait défini. Ce qui a fait employer ces formes et leurs équivalentes dans d'autres langues pour exprimer ces idées, c'est sans cx)ntredit l'analogie que l'homme a saisie entre

celles-ci et la signification primitive des Temps ; mais souvent il nous est difficile de comprendre comment le même ^'' Temps a pu servir à exprimer des idées qui nous parais-^ sent avoir si peu de ressemblance.

Avant de traiter des différentes acceptions et de Tusage de chaque Temps, je vais présenter d abord quelques observations générales.

l"" Le point de départ ou le terme de comparaison, dont il a été question dans les §§ précédents, peut être le fait d'un seul instant, comme Tacte de la parole , le moment de la naissance, c est-à-dire une époque (ènoxfi^ moment d'arrêt, de ènéx^iv , morart) , ou bien toute une période (nsQl-odôg^ espace de temps renfermé entre deux époques), par exemple, un jour, un mois, une année, etc. Une période, aussi bien qu une époque, prise pour terme de comparaison est toujours considérée comme un simple fait, comme im seul point.

^ Les formes temporelles sont les signes des circonstances de temps, telles que nous nous les représentons ou telles qu'elles existent dans notre esprit, et non pas toujours telles qu'elles sont en réalité (1). Ainsi, nous pou-

Ci) Pour mettre ce principe horsdedoate, il suffit de se rappeler la fable de la Laitière et le Pot au lait, surtout le second de ces trois vers:

Le porc à B*engrai8ser, coûtera peu de son ;

n était, quand je Teus, do grosseur raisonnable.

J*aurai, le revendant, deTargent bel et bon.

vons , pour un motif quelconque , représenter une action passée ou future comme présente, et dans ce cas nous employons nécessairement le Présent. Il en est de même '"■ pour les autres Temps. Si donc nous rencontrons dans Fénélon ou dans tout autre auteur classique llmparfait (1) là où, d'après Tordre naturel des faits , on pourrait s'attendre au Prétérit défini et vice versa (2), il n'en faut pas conclure que l'Imparfait ait la même signification que le Prétérit défini : il s'en suit seulement que Fénélon représente Faction autrement que ne le ferait un écrivain ordinaire, et on peut être sûr que le Temps qu'il emploie mérite, généralement parlant, la préférence pour telle ou telle raison, si délicate qu'elle soit. C'est par là précisément que les écrivains de bon goût, comme les grands peiiitres, se distinguent du vulgaire : ils saisissent comme par instinct les rapports les plus convenables que doivent avoir entre elles les idées qu'ils ont à exprimer.

y* Le terme de comparaison ou le point de départ n'est pas toujours exprimé, parce que celui qui parle le suppose connu, ou du moins suffisamment indiqué par les circonstances.

Termosiris, ayant raconté à Télémaque le malheur et la vie d'Apollon, ajoute : « Mon fils, cette histoire doit vous instruire, puisque vous êtes dans l'état où fut ÂpoUon. »

(1) Télémaque, lir. I, alin. 6: Tëlémaque iuivait la déesse....

(2) J6id, liv. I, alin. 15: Les larmes qui coulèrent le loDg de set joues....

Pourquoi ici le Prétérit défini 1 (1 est sans doute pour redt présenter cet état d'Apollon comme étant vQnu après qu*fl eut été chassé du ciel (1). Il en est peut-être de même du vers de Boileau :

Qui ne sait se borner, ne ^t^ jamais écrire.

c est-à-dire quand il eut entrepris ou après avoir entrepris de traiter un sujet.

Souvent, quant à la clarté du discours, il est assez indifférent de prendre pour point de comparaison Facte de la parole ou un autre fait passé, mais le Temps qu ou emploiera ne sera pas le même. Quelqu'un , je suppose, rencontre dans la rue un homme entre deux gendarmes; voulant connaître le motif de son arrestation, il demande: qu'est-ce qu'il a faily ou qu est-ce qu'il avait fait ? Dans le premier cas, il prend pour point do comparaison l'acte de parole ; et dans le second, l'arrestation.

4* Comme le Prétérit indéfini, l'Imparfait et le Prétérit défini marquent tous les trois la même circonstance principale de temps, à savoir qu'une action a eu lieu avant le moment de la parole , les écrivains perdent souvent de vue ou négligent d'exprimer la circonstance accessoire mai^ quée par chacun de ces Temps , de manière qu'ils disent presque indifféremment: César a été, était ou fxU un grand homme. Mais il n'en est pas moins certain que chacun de ces trois Temps, quelque équivalents qu'ils paraissent,

(1) Voy. Tilémaque, liv. IF, alin. 32; et III, alin. 31.

a sa valeur propre : le Prétérit indéfini énonce tout simplement que César a été un grand homme avant le moment de la parole ; l'Imparfait marque la grandeur de César comme s'étant produite en même temps qu'un autre fait passé ; et le Prétérit défini la représente comme étant venue après un autre fait également passé, exprimé ou non, connu ou inconnu, peu importe ; comme dans ces exemples : Dieu créa le ciel et la terre. — Romulus bâtit la ville de Rome. — L'amour />errfà Troie; ou dans cet autre :

L'insecte du combat se retire avec gloire ; Comme il sonna la charge, il sonne la victoire (1).

Par le Prétérit défini, l'action de sonner est, ce me semble, représentée comme ayant eu lieu après la déclaration de la guerre. Le Prétérit indéfini marquerait tout simplement qu'elle a eu lieu avant l'acte de la parole.

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