DU PRÉTÉRIT INDÉFINI
Ce Temps marque tout simplement qu'une action s'est faite avant l'acte de la parole, sans aucune relation de
(1) Phèdre, acte V, se. 6.
lemps avec d'autres faits qui la précèdent ou la suivent ( § 82). On s on sert cônséquemment pour indiquer qu un fait est arrivé avant le moment de la parole, sans ed mieux ^ préciser Tépoque par sa relation avec un autre fait , soit qu on ne le veuille pas ou qu on ne le puisse pas, soit que d autres mots en fixent suffisamment l'époque.
a) < Le Prétérit indéfini, disent nos grammaires, mari[ue une chose faite dans un temps entièrement passé que Ion ne désigne pas, ou dans im temps passé désigné, mais qui n est pas encore entièrement écoulé (1). »
Cette observation me paraît superficielle et nullement propre à bien faire distinguer la valeur de ce Temps. La désignation de l'époque n a rien de commun avec la signification des Temps, et je puis très-bien employer le Prétérit indéfini pour marquer ime chose faite dans un temps entièrement écoulé et désigné : L'empereur est parti hier de Paris à midi pour Saint-Cloud, etc.
Les grammairiens, à l'appui de leur observation, citent les exemples suivants : Les fruits de la terre ont été la première nourriture des hommes. — J'ai eu la fièvre cette année, ce printemps, etc. Mais en examinant bien ces exemples et ceux du même genre, on trouve que la forme du Prétérit indéfini marque partout la môme chose , à savoir que le fait a eu lieu avant le moment où l'on parle, rien de plus, rien de moins. Si dans le second exem-
(1) Girault-Duvivîer, Grammaires des grammaires^ avec \va remarques de P. A. Lcmaire, PariM, 1844.
pie le temps est mieux désigné, ce QJ||||pas par la forme du verbe , mais par les mote cette ann^e, ce printemps ; c'est même pour mieux préciser le temps vaguement mar^é par la forme du verbe, que ces mots y sont ajoutés.
Nous voyons par là que l'observation des grammairiens concernant la valeur du Prétérit indéfini n'est fondée que sur une mauvaise interprétation de l'usage qu'on fait de ce Temps. Leur erreur vient do ce qu'ils n'ont pas cherché à fixer nettement la signification propre des Temps en général, et à expliquer l'emploi si varié de chacun par cette signification primitive et fondamentale.
6) Le Prétérit indéfini esl souvent employé dans les langues en général pour marquer qu'une action est entièrement finie ou qu'un état a cessé. Ainsi, vixerunt , ils ont vécu, s'écrie Cicéron, après l'exécution des chefs de la conjuration de Catilina. — Fuit Ilium^ Troie a été, dit Virgile. — Diooi, j'ai dit, était le mot sacramentel des orateurs romains , pour indiquer qu'ils avaient fini de parler. Ce temps a le même sens dans la fable de la Mouche et la Fourmi :
— Avez-vous dit ?
Lui répliqua la ménagère.
11 est facile de se convaincre que, dans ces locutions et autres semblables, le Prétérit indéfini est employé au figuré ; car si , en entendant le mot viooerunt , nous coihprenons qu'ils ne vivent plus, c'est grâce à d'autres cir-
constances plutôt ^k la forme du verbe. Cette figure s*appelle ordinairement Métalepse; on la nomme aussi ^ Métonymie (1).
c) Le même Temps s emploie quelquefois, alors même qu'il s'agit d'un fait évidemment futur ; par exemple : Avez-\o\is bientôt fait? — Attendez, /ae fini dans un moment, etc. C'est également une figure et très propre ù faire comprendre qu'mi fait désigné, d'ailleurs sufiisamment connu parles circonstances, doit avoir lieu dans peu de temps : à est effet, la forme du verbe le représente comme ayant déjà eu lieu. Cette figure se nomme Enallage (2). Les écrivains orientaux font un usage trës-étendu de cette figure.
d) Quelques grammairiens disent qu'en grec on emploie particulièrement le Parfait pour marquer que l'eilét ou le résultat de l'action subsiste encore , de manière que ysya^Tpca^ je me suis marié, signifierait que je le suis encore , comme ipxodofiijxa, j'ai bâti une maison, marquerait que la maison subsiste encore. Je doute beaucoup que cette observation soit fondée.
e) Quant aux éléments dont se compose le Prétérit indéfini ou le Parfait en grec, en latin, en sanscrit et dans d'autres langues, les syllabes prépositives et désinentielles de la racine du verbe sont sans doute les débris de quelques mots dont la signification naturelle était plus ou
(1) Voy. M. Baron, De la rhétorique, p. 384 et 892.
(2) Ibid., p. 442.
moins propre à indiquer la même circonstance de temps que la forme entière du verbe indique aujourd'hui. Ces petits mots, par leur usage fréquent, sont venus s'attacher à la racine du verbe, et ayant perdu insensiblement leur signification, ils sont devenus de simples syllabes, sur Tétymologie desquelles on ne peut pourtant plus faire aujourd'hui que des conjectures.
Quelques grammairiens pensent que le redoublement en grec, dont on voit aussi des exemples dans les verbes curro, cucurri; cano, cecini; fallOy fefelli, etc., n'est autre chose que la répétition de la même racine, de manière que pour indiquer que l'action était passée, on aurait prononcé comme par instinct deux fois de suite la même syllabe radicale. L'origine de YaugmerU en grec est aussi bien incertaine. On est porté à croire que c'était primitivement un adverbe répondant à notre mot alors: Quant à la syllabe désinentielle xa ou à en grec, les uns y voient un reste du verbe «x^, avoir ; d*autres le font dériver du verbe x/oi, aller, gehen en allemand. H y a lieu de croire que la terminaison vi ou ui du Parfait latin se rattache à la racine sanscrite bhu (être), buden en persan, q)Vù} en grec, /fil, j'ai été ; et celle do si, au verbe sum, esse. Dans les langues sémitiques, l'origine de la forme du Prétérit est encore très«reconnaissable : c'est tout simplement la racine du verbe à laquelle est venu s'attacher le pronom personnel.
/) Plusieurs langues forment le Prétérit indéfini à Taide
des verbes auxiliaires avoir et être. U est permis de croire que ce qui a fait employer ces deux verbes pour marquer un temps passé, c est Fanalogie de Tidée d'antériorité avec celles de posséder et d'exister ; car ces phrases indiquant qu ou est en possession d*un fait ou qu'il existe, font assez bien comprendre qu'il est arrivé antérieurement. Quant à l'introduction de ces verbes auxiliaires dans les langues néo-latines, elle est due, ce me semble, en partie à Tîniluence de l'élément germanique, en partie à ce que les terminaisons latines, n'ayant pas l'accent tonique, se sont tellement altérées et affaiblies par l'usage , qu'elles n'ont plus été assez caractéristiques pour rappeler leur ancienne valeur. De plus, les mêmes langues ont senti le besoin de s'enrichir d'un second Prétérit, afin d'exprimer la pensée avec plus de précision, car le latin n'avait qu'un seul Temps l)our marquer les idées exprimées par nos deux Prétérits (S 83).
g) En grec, en latin et dans d'autres langues, les verbes qui expriment les idées les plus communes et sont poui* cela même de l'usage le plus vulgaire, sont ordinairement les plus irréguliers. H est même facile de constater que, dans nos langues anciennes, les conjugaisons sont en général plus nombreuses et moins régulières que dans les langues modernes.
L'origine et le grand nombre de ces formes irréguliëres s'expUque assez bien, quand on réfléchit que la langue commune à toute une nation se forme comme la nation
elle-même. Celle-ci ne se compose d'abord que de tribus vivant plus ou moins isolées, et dont chacune augmente son petit vocabulaire , à mesure qu elle saisit des idées nouvelles. Insensiblement il se forme quelques bourgs, quelques centres de réunion, où plusieurs de ces tribus apportent leurs idées avec les mots qui en sont les signes : dans Tun de ces bourgs, ce sont les mots et les formes de mots de telle tribu, qui avec le temps deviennent le dialecte de ce bourg ; dans un autre bourg, ce sont les mots d'une autre tribu avec leurs formes, qui constituent un autre dialecte. Plus tard, quelque événement réunit tous ces bourgs de la même contrée en un seul corps de société, où, sous un même gouvernement, ils ont des relations fréquentes et des intérêts communs. Alors naît une langue commune qui puise dans chacun des dialectes. Or, comme chacun d eux possède déjà les mots et les formes servant à rendre les idées les plus familières, il arrive que telle de nos idées, dans cette langue commune, s'exprimera au Présent par le mot et par la forme de tel dialecte, au Prétérit et au Futur par la forme de tel autre dialecte, ou même par une autre racine, par exemple : sum^ fui^ ero ; ferOy tuli^ latum ; A^yoi, eZ/rov, èqtS ; je vais^ je suis allé, yiraiy etc. C'est là, je pense, l'origine des terminaisons si diverses des verbes au môme Temps de la même langue, par exemple : laudaviy scripsi , cecidi ; lavdabOy scribam^ etc . ; car évidemment une pareille diversité dans la terminaison ne peut pas être prise pour une permutation de son
due uniquement à la fréquente prononciation du même mol.