‹ Principes de grammaire générale, ou, Exposition raisonnée des éléments du langageChapitre 30 sur 45 · DU PRÉTÉRIT DÉFINI · texte numérisé non relu

DU PRÉTÉRIT DÉFINI

Kous avons vu (§ 83) que le Prétérit défini en français, l'Aoriste en grec et les formes équivalentes dans les

(1) TéU'm,, XXIII, alin. II.

(2) Ibid,, XVI, alin. 12.

(3) Ihid,, XVII, alin. 22.

(4) 7i/U. XV, alin. 14.

(f>) Ibid., I, alin 50.

autres langues marquent qu'une action passée a eu lieu après une autre action passée qu*on a prise pour terme de comparaison, comme dans ces exemples : « Télémaque suivait la déèfese environnée d*une foule de jeunes nymphes.... On arriva à la porte de la grotte de Calypso , où Télémaque fut surpris de voir, avec une apparence de simplicité rustique, tout ce qui peut charmer les yeux (1).» Uarrivée est représentée comme ayant eu lieu après que Télémaque eut suivi la déesse , et la surprise comme ayant eu Ueu après l'arrivée. H me paraît superflu de multiplier les exemples (2).

C'est là sans doute la signification fondamentale de notre Prétérit défini et de TAoristo en grec, comme Burnouf , père, la parfaitement démontré dans une courte digression qui se trouve à la fin de la première Partie de sa Grammaire grecque. Aussi les anciens grammairiens grens ont,

(1) ra<^m., I, alin. 6— 7.

(2) Le nom de Prétërit défini est assez bien choisi en ce sens que la circonstance de temps marquée par cette forme du verbe est mieux prëcisëe , mieux dëtorminëe que celle qui est indiquée par le Prétérit indéfini ; car elle marque que Taction a eu lieu, non seulement avant le moment où Ton parle, mais encore aprës une autre.

Û est permis de croire que les gprammairiens grecs ont donné à ce Temps le nom d^Aoriste (à^^caros, indéfini, indéterminé), parce qu^ils avaient remarqué que, dans leur langue, il s^employait, surtout au participe, tantôt pour une action passée, tantôt pour une action future, de manière que iV'poquc en restait indéterminée et dépendait uniquement du verbe auquel le Participe était joint, comme dans ces exemples: ^ rupa^fvoxroviiaai TSTc/xifjTat, celui qui tua le tyran a été honoré;— 6 rvpoLwoxrovThouç rty.àa^o» ou Tt/JLVj^ifKjirxi, ^elui qui tuera ou aura tué le tyran, qu'il soit honoré, ou sera honoré.

sinon formellement exprimé, du moins très-bien senti celte signification de leur \oristc, comme nous le voyons par ces deux exemples : Iltolefiaïog yvixvaataQxrfia^ irifojO^f]^ Ptolémée, ayant été gymnasiarque, fut honoré. — JiovvaLog TVQowi^ag è(d^q>di] , Denys, ayant exercé la tyrannie, fut accablé de reproches ; car ils les analysent au moyen de la préposition /uera (après) : (ie%à zo yvfjofaoiaQXïjaai èri^f^ârj ; — fietà to TVQccvv^aai èfié/Âq>0'fj (i). a) Les grammairiens qui prétendent que « le Prétérit

défini marque une chose faite dans un temps déterminé et entièrement écoulé (2) , » laissent tout à fait de côté la véritable valeur de ce Temps, qui consiste en ce qu'il exprime un rapport de postériorité, car c'est par là qu'il diffère essentiellement du Prétérit indéfini. Si en français on n'aime pas à employer ce Temps, comme cela se fait pourtant dans d'autres langues, en parlant d'une action désignée comme appartenant à un temps présent , par exemple , à cette année-dy à ce mois-ci y à cejour-ciy etc., ce n'est pas que cette forme temporelle marque par sa nature un temps entièrement écoulé ; mais cela vient, je pense, de ce qu'il y aurait ici dans l'emploi du Prétérit défini quelque chose de superflu, à savoir l'expression du rapport de postériorité, puisque le temps de l'action dont il s'agit est suffisamment déterminé par les mots, cette année^ ce mois^ aujovr-

(1) V07. Apollonias, Syntaxe^ Iît.I, oh. 88. (3) Girault-Daymer, oarrage déjà cit^, p. 656.

dliuiy ajoutés au Prétérit indéfini. Ainsi en français on ne dit pas : j'avais trop travaillé hier et aujourdChui je fus malade, mais, et aujourcThui fat été malade. Pourquoi ? C est que le temps de la maladie est suffisamment précisé par ce mot S! aujourd'hui qui la place avant le moment où Ion parle. Il ed inutile de marquer qu'elle est venue après (je fus) l'excès du travail, le temps i\'en serait pas mieux précisé ; d'ailleurs le reste de la phrase indique suffisamment cette circonstance.

6) Le récit, par sa nature, est un exposé de faits successifs , arrivés Tun après l'autre. Noire Prétérit défini et l'Aoriste grec trouvent donc naturellement leur place dans cette forme du discours. En latin, où il n'y a qu'une seule forme pour exprimer la valeur de nos deux Prétérits, on emploie toujours dans le récit le Parfait (scripsi), et c'est à ce sens du Parfait que s'applique l'ancienne règle des grammairiens latins : Perfecto procedit, Imperfecto insis- Ht oratiOy par le Parfait (Prétérit défini, dans un récit) le discours avance dans le temps ; par l'Imparfait (dans une description) il s'arrête (il reste dans le même temps). Aussi est-ce le Parfait latin, pris en ce sens, qui a donné naissance à notre Prétérit défini : /u/, je fus ; habui, j'eus ; scripsiy j'écrivis, etc.

c) Le Prétérit défini en français, l'Aoriste en grec et le Parfait en latin, sont souvent employés pour marquer les idées de conséquence^ d'effet, à cause de l'analogie ou ressemblance qu'il y a entre ces idées et celle de postérùh

rilé. Ainsi Fénélon ayant raconté que Calypso découvrit

deux hommes, dont Tun avait k taille et la démarche

d'Ulysse, ajoute : « La déesse comprit que c'était Téléma*

que, fils de ce héros (liv. I, alin. 2.). » Ce Prétérit défini

comprit réveille sans doute dans notre esprit Tidée de

eonséquencey d'effet, aussi bien que le feraient les mois

a compris par là. Le sens de ce Temps est le même dans

les exemples suivants : Narbal me regardait avec étonne-

ment , et il crut apercevoir en moi je ne sais quoi d^heu-

reux qui vient des dons du ciel, et qui n est point dans le

commun des hommes. Il était naturellement sincère et

généreux ; il fut touché de mon malheur, et me parla

avec une confiance que les dieux lui inspirèrent pour me

sauver d'un grand péril (liv. III, alin. 4). » U me serait

facile de multipUer les exemples.

d) £n russe et en polonais plusieiu^ verbes ont une forme particulière pom* marquer Yunité ou la mametitanéité d'une action. Il me semble qu'en français et dans d'autres langues on emploie aussi souvent le Prétérit défini, moins pour marquer un rapport de postériorité que pour indiquer que l'action exprimée par le verbe s'est faite une seule fois, en un moment ou subitement , comme dans ces exemples : Une grenouille vit un bœuf , qui lui sembla de belle taille. — Je me sentis saisi de respect et de honte , quand l'approchai de ces vieillards que l'âge rendait vénérables sans leur ôter la vigueur de l'esprit (Télém,, hv. V, alin. 25). — Dès qu'il vit Télémaque, il méprisa sa jeunesse et

la beauté de son visage (ibid., liv. XX, alin. 29). — Quand je perdis ton frère Antîloque, je t'avais pour me consoler (tWrf., XX, alin. 37). — Je vous renverrai avec les meilleurs vaisseaux qui aient jamais été construits dans rile de Crète ; ils sont faits du bois coupé sur le véritable mont Ida, où Jupiter naquit (ibid. y IX. alin. 42).

Il est certain que, dans ces exemples, l'Imparfait ou le Prétérit indéfini exprimeraient moins clairement Yunilé ou la momentané'lé àe Faction que le Prétérit défini. Pour saisir lanalogie qu'il y a entre ces idées et celle àepostériarttéy remarquons que dans le récit où nous employons le Prétérit défini, les actions sont toujours représentées comme s'étant succédé une à une, et lune immédiatement ou subitement après l'autre.

e) Quand on veut indiquer dans une même proposition deux circonstances de Temps, par exemple, le rapport de postériorité et l'idée de durée , qui s'expriment, le premier par le Prétérit défini , la seconde par l'Imparfait, l'une de ces deux circonstances seule pourra être rendue par le Temps du verbe , l'autre devra l'être par quelque autre mot, comme dans ces phrases: Nous eûmes assez longtemps un vent favorable pour aller en Sicile. — Souvent, ils entreprirent d'interrompre Télémaque. — En même temps, elle le fit entrer avec Mentor dans le lieu le plus secret, etc. (1). Dans ce troisième exemple, le rapport de simulta-

(1) Voy. TViVî/i. liv. I, alin. 23 ; M, 4 ; I, 9.

néité est .évidemment exprimé par les mots en même temps et le Prétérit défini fil marque ici, je pense, Tidée d'unité ou de momentanéité.

On voit par ces exemples , dont il serait inutile de multiplier le nombre , que lemploi des Temps qui ont reçu par analogie plusieurs significations, dépend du sens que, dans une phrase donnée, on veut exprimer par ces formes du verbe. Ainsi le Prétérit défini s emploie très-bien dans une phrase où il s'agit pourtant d'une action qui a une certaine durée , quand on veut marquer par ce Temps le rapport de postériorité , comme dans ces phrases : Nous passâmes toute la nuit^ sans savoir où la tempête nous jetait (Télém.y liv. VI, alin. 22). — C'est à ses mains qu'on doit la chute de ces hautes et superbes tours qui menacèrent pendant dix am toute la Grèce conjurée (Télém., X, comm.). De même on emploie très-bien l'Imparfait , alors qu'il s'agit dune action qui vient naturellement après une autre, comme dans cette phrase : Après le sacrifice , nous faisions un festin champêtre : nos plus doux mets étaient le lait de nos chèvres et de nos brebis (Télém.y II, alin. 35). Fénélon emploie ici sans doute l'Imparfait faisions ^ pour marquer la répétition ou lliabitude.

f) Les éfrangers dont la langue maternelle n'a pas de Prétérit défiai , trouvent une extrême difficulté à faire un usage convenable en français de ce Temps et de Tlmpaifait. U me semble que l'observation suivante pourraitservir à les

guider : le Prétérit défini marquant par sa nature quelque chose qui arrive^ qui passe^ s'emploie souvent pour représenter un fait comme ayant peu d^ importance ; au contrairo , l'Imparfait exprimant quelque chose qui dure, ou qui se répète^ représente un fait comme important. Telle est la distinction qu'il me paraît rationnel d'établir, par exemple, entre les locutions dit-il, s'écria-t-il, répondit-il, et disait-il, s écriait-il, répondait-il, etc.

Au l^élérit défini des Français correspond en grec Y Aoriste. Les remarques suivantes nous mettront en état de nous rendre compte du fréquent emploi de ce Temps.

1" Le Prétérit défini n'existe en français qu à ITndicatif, mais l'Aoriste grec a ime forme particulière pour tous les Modes ; chaque fois donc qu'il s'agit de représenter Tidée, exprimée par le verbe, avec une des circonstances de temps marquées par notre Prétérit défini, la langue grecque peut se servir de l'Aoriste, quel que soit le mode exigé par la construction, tandis qu'en français, hors de l'Indicatif, nous devons avoir recours à une autre tournure, ou employer un autre Temps, laissant à l'ensemble de la phrase le soin de faire saisir exactement notre pensée ; par exemple : ^Hêhog â* (xv6()ova€....ïv* ud^avâioiai (jcaei?^, le soleil se leva pour qu'il se montrât ou pour se montrer aux immortels (Odyssée, III, 1 — 2). En grec, le verbe qxxveijj est à l'Aoriste pour indiquer que l'action de se montrer doit avoir lieu après la levée ; mais nous employons en français l'fmparfait du Subjonctif ouïe Présent de l'Infinitif,

parce que, dans chacun de ces deux Modes, nous n^avons qu'une seule et même forme pour marquer les rapports de postériorité et de simultanéité. Il en est de même des exemples suivants : navaaa&ai â ' êxéXevae xal edvff&^vat. anavraç^ elle ordonna à tous de cesser et de se tenir en repos {Odyssée^ V, 384). — tjSe 3é oi xatà &v(iov àp/cmy q>alvero fiovli^f ^éfixpat in'u4tQ6lâr] Idya^fivovi oSXor ^'OvecQov, le meilleur avis lui paraissait être d'envoyer à Agamemnon un Songe funeste (Iliade, II, S-6). H serait superflu de citer d'autres exemples.

2'' Partout où nous employons en français le Prétérit antérieur, les Grecs se servent de l'Aoriste, parce qu'ils n'ont pas de forme particulière qui réponde exactement à ce Temps : ils se bornent donc à représenter l'action comme ayant eu lieu après une autre, et le rapport d'antériorité n'est indiqué que par l'ensemble de la phrase, comme dans ces exemples : ^IdvÔQa fiot êwene...,, ènel TqoItjç Isqov TtToXUd-Qov e7t€Qasv, chante-moi ce héros fameux qui porta de toutes parts ses pas errants, quand il eut détruit la ville de Troie (Odyssée, comm.). —''Sig q>ixo • /Jjf d uq '^'Ovuqoq, èneizôv fiv&ov axovaev. Ainsi dit-il. Et le Songe se mit en route, dès qu'il eu^en/endu ces paroles (Iliade. II, 16). D'ailleurs, en français, nous employons très-souvent aussi le Prétérit défini à la place du Prétérit antérieur, parce que l'ensemble de la phrase marque isufiisamment le rapport d'antériorité, comme dans cet exemple et dans d'autres semblables'.Ladouceuret le couragedusageMentorme charmèrent;

mais je fus encore bien plus surpris, quand je vis (j*eus vu) avec quelle adresse il nous délivra des ïroyens (Télém.y liv. ly aUn. 25).

Cet emploi de TÂoriste dans le sens de notre Prétérit antérieur explique la prédilection des Grecs pour la construction suivante : Tavza noir/aag ou ravza sirtciv àTtrjXd-e^ tandis qu en français nous traduisons : il fit cela ou il dit cela et il partit ; ou bien, quand il eut fait cela, quand il eut dit cela, il partit. Cependant nous pouvons en français reproduire la même construction : ayant fait , ayant dit cela, il partit. Nous employons le participe du Prétérit indéfini, parce que, dans ce Mode, la même forme (ayant fait) sert de Plus-que-parfait et de Prétérit antérieur, comme nous le verrons dans le chapitre des Modes.

3* Nous avons vu (§ 88, c) qu'en français nous employons quelquefois le Prétérit indéfini, pour indiquer qu une action future doit avoir lieu dans peu de temps ; les Grecs emploient assez souvent dans le même sens et par la même figure leur Aoriste, par exemple : ôog (àov Tovto , donne-moi cela (tout de suite). C est ainsi qu'Apollonius dit qu'entre axariTe ràg àjurcelovg et axâipov ràg auTtkXovg^ bêchez les vignobles, il y a cette différence, que rimpéralif de TAoriste exprime l'ordre que la chose se fasse sans délai (1).

(1) Voy. ApoIIonias, SynU^ III, 24; et Harris, traduction de Tharot, p. 144.

4'' Plusieurs grammairiens ont établi pour r^e que FÂoriste s emploie souvent en grec pour exprimer une habilude ou qu'une chose arrive ordinairement. Je doute beaucoup que cette règle ainsi énoncée soit bien fondée (1). Je suis porté à croire que, dans les exemples cités par les grammairiens à lappui de cette règle, FAoriste marque tout simplement le rapport de postériorité. Ce qui fait entendre que la chose est arrivée plusieurs fois, ce n est pas la forme du verbe, mais Tensemble de la phrase, comme dans cet exemple tiré du commencement de la Lettre dlsocrate à Demonicus : ràg ^èv zdSv g>avkwv awij&eiag oUyog xçovog âieXvas , un court espace de temps détruisit les liaisons des méchants. Ce qui indique ici que Taction de détruire a eu lieu souvent , c est le pluriel owT^&siag et nullement la forme du verbe, qui représente tout simplement la rupture comme étant venue après Talliance.

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