DU FUTUR PASSÉ OU ANTÉRIEUK
La valeur naturelle et foodamentale de ce Temps consiste (§ 84) en ce qu'il présente une action future comme devant avoir lieu avant une autre également future ; par exemple : f aurai dîné quand vous viendrez. — Romam mm venero, scribam ad te, quand je serai arrive à Rome, je t'écrirai, etc.
Dès le commencement du moyen âge, les grammairiens latins ne sentaient déjà plus la véritable valeur de ce Temps ; ils le confondaient avec le Futur simple, de manière que, Romam cum venero, scribam ad te, signifiait pour eux tout simplement : quand f arriverai à Rome, je t'écrirai. Ils disent même expressément (i), si je les comprends bien, que cette forme du verbe latin n'indique pas la même circonstance de temps que la forme yeyQatpoficu, appelée par les grammairiens grecs o /nsv'oUyov fiêlXtav, pavllo post futurum^ parce que, suivant eux, ce Temps s'employait pour désigner un fait qui devait arriver peu de temps après l'acte de la parole, tandis que le Futur simple {ïQ^xpio)^ appelé o fiélhavj désignait une action future quelconque, sans aucune détermination plus précise. Ce n'est que vers la fin du XV* siècle et dans le courant
(1) Voy. Priscîen, ëdit de Patsch. p. 805, 806 et 815. Macrobe, ibid.^ p. 2743.
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du XYI* que les grammsâriens ont de nouveau reconnu et bien fixé la véritable valeur du Futur antérieur en latin, telle qu'on la trouve, quoique peu explicitement, indiquée par Yarron. Pomponius Laetus, mort à Rome en 1497, est regardé comme le premier qui ait donné à ce Temps le nom de Fulurum exactum (1).
a) Nous avons vu précédemment (§ 88, c, et § 92, 3*) comment certaines formes qui parleur valeur naturelle marquent un temps passé, indiquent souvent aufi^uré lapromptitude ou la certitude d'une action future. Le Futur passé, par cela même qu'il marque un rapport d'antériorité, se prête également assez bien à cet emploi figuré, pour indi- (pier qu'une action future doit avoir lieu certainement ou sans délai. Tel est, je pense, le sens qu'il a dans ces exemples : tu invita mulieres^ ego accivero pueros, toi, invite les fenunes, moi, f aurai convoqué (je convoquerai tout de suite) les enfants (2). — Donnez l'aumône, vous aurez fait (vous ferez certainement) une bonne œuvre. — Me voici, mon père; votre fils est prêt à mourir pour apaiser le dieu, n'attirez pas sur vous sa œlère : je meurs content puisque ma mort vous aura garanti de la vôtre ; frappez mon père ,3). Fénélon emploie ici, ce me semble, le Futur passé pour représenter la garantie comme devant avoir lieu sans délai ou certainement.
(1) Voy. H. Schmidt, Doctrinœ temporum verbî gr®ci et latini expositio historica. llalis, 183G.
(2) Cicéron, ad Attic, V 1.
(3) Ttfémaqnf,\, rWti. \'A.
D autre part, comme ce Temps marque par sa nature une action future , conséquemment plus ou moins douteuse, nous concevons comment Fusage pdlivait s'en emparer pour représenter une action passée avec un certain degré de doute ou ^incertitude^ par exemple : Vous aurez négligé quelque précaution, pour dire : peut-être awz-vom négligé quelque précaution. — Vous avez vu ce matin mon frère, il vous aura dit que je suis indisposé (il vous a probablement dit).
b) Tous les anciens grammairiens, Charisius, Diomedes, Saint- Augustin , Priscien, etc., et quelques modernes, entre autres le célèbre Perizonius, ont regardé le Futurum exactum : laudavero^ scripserOyeUi.^ comme une forme du Subjonctif. Ce qui a donné lieu à une pareille méprise, c est que ces grammairiens, n ayant pas une idée bien claire de la nature des Temps et des Modes, n ont nullement pensé à établir une différence entre la signification naturelle de ces formes et leur emploi dans un sens plus ou moins figuré ; ensuite comme la forme du Futur passé ne diffère de celle du Parfait au Subjonctif qu'à la première personne, les uns, dans l'analyse d'une phrase donnée, regardaient les mots dixeriSf videris, etc., comme des Parfaits du Subjonctif et les autres les prenaient pour des Futurs passés de Vindicatif.
Dès que Ion distingue bien les Temps des Modes, et le sens propre de ces formes de leur sens figuré, il est facile de constater que le Futur passé en latin {scripsero) appar-
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tient par sa nature uniquement à Tlndicatif , parce qu il exprime tout simplement une circonstance de temps, sans aucune de ces idées accessoires qui sont marquées par le Subjonctif. Quand nous disons : Coenavero cum intrabis, f aurai soupe quand vous entrerez, on n'emploie évidemment le Futur passé que pour marquer le rapport d antériorité, et nullement pour exprimer l'idée de doute^ de désir ou de simple possibilité, etc. De plus, on ne peut jamais employer en latin le Futur passé dans une phrase où la construction exige rigoureusement le Subjonctif, comme après ut, dans le sens de en sorte que, afin que, etc. Ainsi, je ne puis pas dire : ita agam ut hoc fecero antequavi venias, j'agirai en sorte que je V aurai fait avant votre arrivée, on doit écrire nécessairement fecerim, au Parfait du Subjonctif, et de même pour les autres Personnes. Je ne dirai pourtant pas que fecerim est à la fois le Subjonctif de fecero et de feci, comme plusieurs grammairiens semblent le croire ; fecero n'a pas de Subjonctif, et quand il s'agit d exprimer en latin la même circonstance de temps au Subjonctif, on emploie le Parfait et en français le Prétérit, indéfini, comme dans ces exemples : ita âge ut hoc feceris antequam veniam, agissez de manière que vous ïayez fait avant que je vienne. — Si vous attendez que Philoclès ait conquis Tile de Carpathie, il ne sera plus temps d'arrêter ses desseins (Télém.y XIII, alin. 18). Ces Prétérits indéfinis en français sont évidemment employés dans un sens figuré : ils marquent un rapport d'antério-
rite relativement, non à lacté de la parole, mais à une autre action future ; personne ne voudra y voir des Subjonctif de notre Futur antérieur. Il en est de même des mots fecerinif feceris en latin. Cet emploi figuré du Parfait du Subjonctif nous fait comprendre comment les grammairiens romains pouvaient disputer sur la question de savoir si scripserim, venerim, etc., marquaient des actions passées ou futures (1).
Les remarques que nous venons de faire sur le sens propre des Temps et sur leurs sens figurés font disparaître, ce me semble, les difficultés concernant la Correspondance entre les Temps {comecutio temporum). Il est même aisé de se convaincre que lemploi de tel Temps, dans une proposition complémentaire, no doit pas être fondé, comme cela se fait ordinairement, sur le Temps du verbe de la proposition principale, mais plutôt sur la circonstance de temps ou sur Fidée accessoire qu on veut exprimer. Aussi les règles, établies par les grammairiens dans le chapitre qui traite de cette Correspondance, sont vagues et pour ce motif souvent en opposition avec les écrits des auteurs classiques. Ainsi, en français, faut-il dire : on m*a assuré que vous aimiez Tétude ou que vous aimez Tétude ? La
(1) Voy. Anlu-Gelle, KuiU attiques, XVIII, 2. •
question est facile à résoudre. Si je veux dire que vous avez aimé Tétude à Tépoque où on me Fa assuré, ou à toute autre époque passée et suffisamment connue, j'emploierai rimparfait ; mais si je veux faire entendre que, dans ma pensée, vous Taimez encore au moment où je parle, je me servirai nécessairement du Présent. Si laction ou l'état exprimé par le verbe de la proposition complémentaire ne dure plus, ou ne peut pas, d'après les circonstances, être représenté comme durant encore, il ne faut pas employer le Présent ; ainsi je ne pourrais pas dire : vous m'avez appris, il y a trois ans, que votre frère est sur le point de mourir; mais je dirais très-bien : vous m'avez écrit hier que votre frère est sur le point de mourir. Tout dépend de la circonstance de temps qu'il s'agit d'exprimer, comme dans cette phrase : J'ai dit précédemment que les Temps marquent ou marquaient les rapports de simultanéité, d'antériorité et de postériorité. Si je le crois encore au moment où je parle, j'emploie le Présent marquent; mais si j'avais changé d'avis, l'Imparfait marquaient serait préférable.
Ces exemples suffisent pour nous montrer comment on peut dire en latin : feci hoc ut intelligas et feci hoc ut intelligereSy le premier signifie : j'ai fait cela pour vous faire comprendre dans ce moment-ci, et le second, j'ai fait cela pour vous faire comprendre dans ce temps là. Ils nous font voir aussi pourquoi dans ces locutions : Diu dubitavi,
nummeliusesset; — Saepe mecum cogiiaviy quidnam catisae
essel, etc., remploi de l'Imparfait esset est plus naturel que le Présent sit; tandis que cette autre phrase : Trajanus rempublicam iia administravit , ut omnibus principibus tneriio praeferatur^ le Présent pi^aeferatur est mieux à sa place.
Je me suis étendu longuement, trop longuement peutêtre, sur la théorie des Temps et sur leurs diverses significations. C'est que je connais les diflicultés qui se présentent lorsqu'il s'agit de les employer avec justesse dans une langue étrangère, ou seulement d expliquer et de jusiifier remploi quon en fait dans la langue maternelle. Les plus grands jurisconsultes romains n ont-ils pas quelquefois soulevé, par plaisanterie, bien entendu, la question de savoir si dans la Lex Atiniay anno Urb. 623 : « Quod subreptum erii , eju^ rei œterna autorilas esto » Les mots subreptum erit avaient la signification de notre Prétérit défini ou de notre Futur antérieur ? On conçoit la différence : dans le premier cas, la loi se serait appliquée également aux objets volés antérieurement à la date de sa publication, tandis que, dans le second cas, elle concernait uniquement les vols futurs. Sur cette anecdote et sur rincerlitude des Romains à Tégard de la circonstance de temps marquée par cette forme du verbe, on peut voir Aulu-Gelle, hv. XVII, ch. 7.