‹ Principes de grammaire générale, ou, Exposition raisonnée des éléments du langageChapitre 34 sur 45 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

otsnvATiom suit ut iiodm.

Pour bien faire comprendre la variation du nombre des modes et la diversité de leur dénomination chez les ancienii^ grammairiens, tant grecs que latins, je vais donner un aperçu rapide de la doctrine des modes , de son point do départ et de sa marche progressive jusqu'à nos jours.

Les premiers grammairiens grecs, philosophes et rhéteurs tout à la fois , ont commencé par examiner le discours au point de vue de la pensée, afin d'établir des principes et des règles qui devaient servir d abord à distinguer la proposition vraie de la proposition fausse, puis h exprimer nos idées et nos sentiments de la manière la plus propre à les faire partager aux autres. Au milieu de ces recherches, ils s'aperçurent facilement que toutes les pro-

positions qni entrent dans le discours n ont pas la même forme (elôog)^ mais que celle-ci est souvent modifiée par Taffection de notre âme (^vxvutij diâ&eaiç) qui accompagne la perception de lexistence d'un rapport entre deux idées. Ainsi dans ces propositions : Vous êtes diligent ; — sot/ez diligent ; — êtes-vous diligent ? — si vous êtes diligent ; (plût à Dieu) que vous fussiez diligent , etc. ; les deux idées (vous, diligent) que nous comparons ici sont évidemment les mêmes, cependant ces propositions diffèrent lune de lautrc par les affections diverses de notre esprit qui accompagnent et modifient Texistence du rapport : la première marque un état de notre âme qu'on peut appeler une assertion; la seconde, un commandement; la troisième, une interrogation ; la quatrième, un doute , une condition^ la cinquième , un souliait. Chacune de ces affections ayant ses degrés et ses nuances, on conçoit qu'il n'était pas difficile d'augmenter le nombre de ces propositions diverses , en distinguant, par exemple , la prière et Yeoohortaiion du commandement , ou la simple concession du souhait ; et ainsi du reste. Ces mêmes auteurs donnèrent à chacune de ces propositions un nom spécial, pris de cette affection ou de ce mouvement de notre esprit qui est le fondement de leur différence ; et c'est ainsi qu'ils distinguèrent ces propositions, comme nous le faisons encore à leur exemple, en assertoireSy impératives, interrogatives, conditionnelles on hypothétiques y optativeSy et, si l'on veut, exhoriativeSy concessives, etc.

Cette diversité de nos jugements une fois constatée, ils ne pouvaient guère manquer de voir que c'était le verbe qui recevait généralement, surtout en grec , différente» formes pour marquer cette différence de nos jugements ou des propositions ; ces formes littérales, ils leur ont donné le nom de Modes du verbe (en grec, iyxliaeig zov çf^^arog^ ou 7tT(iaetg Qi^ficaixal ; en latin, Modi, StatiLSy Qualitates, Inclinationes)^ et pour les distinguer les uns des autres , ils leur ont appliqué les noms que, dans le langage philosophique, on avait donnés aux propositions où ils se trouvaient :

1** Mode indicatif, êyxkiaig oçtartx?}, Modus indicativus, finitivus ou pronuntiativus ;

2** Mode impératif , TtQoaraxtixrj^ imperativus ; 3** Mode interrogatif, iQWTjjficcztxi^y TtvafiaTixi^, modus interrogativus, pe^xontativus ;

4® Mode subjonctif, v7Zod^eTixi],dtaTaxTixT^y modus subjunctivuSy conjunciivuSy dubitativus ; 5^ Mode optatif, evxTixrj, optathus ; 6* Mode vocatif, xlrpaxi}, species vocativa, par exemple: viens t'asseoir ici, etc.

7"* Mode infinitif, è'yxhatg ànaQéfiqxxTog^ (indéterminalif, de TtaQefiçalvœ), modus infinitivus. Ce mode s appelait aussi tout simplement ç^/^cr, verbe, ou ovof^a tov ^fjioaog , nom du verbe.

Si les verbes en général avaient des inflexions aussi nombreuses, aussi distinctes que les nuances de la pensée

sont variées et subtiles, nous concevons que cha^foe laagut ppurrait avoir autant de modes (de formes littérales) ^*oa ^distingue d'espèces de propositions relativement à la bi^nière de concevoir l'existence du rapport entre deux idées ; et dans ce cas le nombre des modes ainsi que leur valear dans chaque langue serait facile à déterminer. Mais k nombre des modes ne répond nullement aux nuances de la pensée , pas plus en grec ou en latin qu en français ; ces . diverses affections de notre âme sont souvent exprimées par un mot séparé, par exemple : si (doute, condition) vous faites cela ; ou par l'accentuation : faites cela (ordre, souhait, concession) ; ou par la construction : faites-vous cela ? ou bien le même mode marque par analogie deux on plusieurs de ces idées accessoires» de même que dans les noms chaque Cas marque plusieurs rapports, en sorte que deux propositions différentes au point de vue de la logiçie ou de la psychologie sont souvent exprimées par un seul et même mode grammatical. Nous voyons par là que les premiers grammairiens avaient tort de vouloir fonder les modes du verbe uniquement sur la nature des propositions et admettre ainsi autant de modes dans les verbes qu*il y a de propositions diverses en logique.

Dès le second siëde avant notre ère, époque où la grammaire, une fois séparée de la logique et de la rhétorique, ftit traitée comme une science à part, les grammairiens d'Alexandrie, en distinguant entre la forme de la pensée et celle du langage, apportèrent à la doctrine des modes un grand

perfeclionnement : ils en firent disparaître plusieurs, par exemple, Tinterrogatif, le vocatif; en un mol, ils ne reconnurent pas plus de modes qu il n*y avait de formes bien distinctes dans leur langue, et ils imposèrent à chacun son nom. C'est ce que nous voyons dans le Traité de Denys le Thrace, qui date probablement de la fin du IP siècle avant notre ère; nous y lisons: ^Eyxliasig fiév eîai névze^ OQunixi^ (indicatif), TtQoaxaxTLxrj (impératif), tvmiKrj (optatif) , imoraycTixrj (subjonctif) xai à/taQéfiqxaog (infinitif). A partir de cette époque, la doctrine des modes en grec , tant pour leur nombre que pour leurs noms, est définitivement fixée, et les grammairiens postérieurs n y ont fait aucun changement notable. Dans les §§ suivants , j'examinerai Forigine et la justesse de ces termes techniques. Les Romains n'ont nullement perfectionné la doctrine des grammairiens grecs ; au contraire, imitateurs serviles dans les choses de spéculation, ils ont calqué leur grammaire sur c^lle de leurs maîtres . De là vient que nous trouvons chez tous les grammairiens latins, à côté du subjonctif, un mode appelé Optalivus (utinarn essem , fuissem)^ quoique les verbes n aient qu une seule et même forme. Ce n'est que depuis le milieu du XVIP siècle que les travaux des savants de Port-Royal ont fait disparaître le mode optatif de nos grammaires latines. Quant aux autres idées plus claires qui, depuis cette époque, ont été émises sur la théorie des modes et sur leur usage dans les

langues particulières , il serait sans doute bien difficile

d'en faire sa part à chacun des principaux grammairiens ; on peut toutefois dire que, dans leur ensemble, elles sont dues aux progrès des connaissances psychologiques, et à Tétude comparative des langues anciennes et modernes.

DE l'indicatif.

Le nom d*indicatif , qui a prévalu dans le langage grammatical pour désigner l'ensemble des formes du verbe destinées à marquer notre conviction ou la réalité d'un fait,* est heureusement choisi ; car on nindique^ on ne montre en quelque sorte que ce qui est réellement devant nous sou» nos yeux. Les philosophes stoïciens appelaient, à ce qu'il paraît, ce mode xcar^oQr^^ia (prédicat, assertion) dans les verbes actifs et avfifiafia (accident, événement) dans les verbes neutres ; chez les grammairiens grecs postérieurs , il porte le nom de è'yxhaiç ôqiotixi^ ou âTtocpavrixi] (Mode qui définit, qui énonce ou détermine). Ce dernier nom lui est probablement venu de l'usage qu'on en fait dans les définitions, ou de ce qu'il sert à énoncer l'assertion pure et simple de ce qui est ou n'est pas. Les grammairiens latins le nomment Modus finitivus, pronuntiativus et indicativus.

à) Dans les langues anciennes on rencontre souvent Vindicatif là où les langues modernes mettent le sub-

jonctif ou le conditionnel, et réciproquement ; par exemple :

1® JtôaaKàXovg Çtjztjréov^ oÏTOÏg rçoTtocg eialv ccveTtilt^Tt- %oiy il faut chercher des maîtres qui soient irréprochables dans leurs mœurs.

2*» Altéra via tibi erat ingredienda, vous auriez dû prendre l'autre chemin.

3"* Nescio quomodo hoc sis faclurus , je ne sais comment lu feras cela.

De ces exemples et de plusieurs autres du môme genre, il ne faut pas conclure qu'en grec et en latin Tindicatif a souvent la même signification que le subjonctif ou le conditionnel en français, et vice versa ; ce serait un faux principe. Tout ce qu'on peut déduire de la différence des modes dans ces phrases , c'est que les Grecs et les Latins ont souvent conçu et représenté comme réelle l'existence du rapport que, d'après notre manière de penser , nous nous représentons habituellement comme douteuse ou simplement possible, et vice versa. La pensée est au fond la même, mais elle difTere, quant à la forme, autant qu'un mode de l'autre. Ainsi, dans le premier exemple, les (Irecs voulaient sans doute dire : des maîtres qui sont réellement irréprochables ; tandis qu'en français nous voulons dire : des maîtres tels quils soient irréprochables. De même, dans le second exemple, les Latins voulaient probablement dire : vous deviez prendre l'autre chemin (au lieu do celui que vous avez pris , ou au moment où vous

avez pris le mauvais), tandis quen le traduisant, comme je Tai fait, notre pensée est : vous auriez dû prendre lautre chemin (si vous aviez voulu prendre le bon). Ces phrases sont donc elliptiques , et c est par la proposition sous-entendue et facile à suppléer , qu'il faut se rendre compte de leur différence dans les modes. Enfin, le troisième exemple français (je ne sais comment tu le feras) signifie : je ne sais, je ne connais pas la manière dont tu le feras, tandis que la phrase latine signifie plutôt : je ne sais pas si tu le feras d'une mam'ère quelconque, ou si tu pourras le faire de n'importe quelle manière. L'action elle-même est représentée comme douteuse et incertaine aussi bien que la manière de la faire.

6) Pour montrer comment deux propositions peuvent exprimer la même pensée au fond , et cependant différer dans leur forme au point d exiger dans quelques langues deux modes différents, je citerai ces deux phrases françaises, dont le législateur peut se servir indifféremment :

Celui qui fait cela, sera puni.

Si quelqu'un fait cela, il sera puni.

Le sens est le même sans doute, mais la pensée est conçue et exprimée sous deux formes différentes : la première proposition est assertoire, absolue ; et la seconde est conditionnelle. On pourrait traduire en grec la première par Sg TovTo noieï , Çi^fiicj&i^Gezaiy et la seconde par og av %ovTo Tioifî, ÇT^fucod^i^aeiai, C'est pour exprimer la même

différence qu'on dit en latin : Qui (celui qui) mentiri solet, pejerare ronsuevit. — Qui (si quelqu'un) me semel fef client (parf. du subj.), et ilerum non credo.

c) A loccasion de ces exemples , ce qu'il faut surtout remarquer, c'est que le pronom relatif qw\ quae, quody équivaut toujours dans l'analyse à une conjonction suivie d'un pronom personnel î7, e//e, etc. ; mais ce n'est pas toujours la conjonction copulative etj comme dans celte phrase : je viens de rencontrer un homme qui (et il) courait hors d'haleine ; souvent c'est la conjonction si, conditionnelle ou suppositive; par exemple: On ne peut offrir aucune victime qui (si elle, condition) ne soit blanche. — L'homme qui (si il, supposition) ferait cela, mériterait d'être puni. Quelquefois aussi le même pronom relatif renferme une conjonction finale qui marque le but , par exemple : je ne songe qu'à retourner dans une vie paisible et retirée, où (dans laquelle, afin que dans elle) la sagesse nourrisse mon cœur.

C'est par une semblable analyse du pronopi relatif qu'on doit chercher à distinguer la nature de la proposition où il se trouve , à savoir si la proposition renferme une assertion pure et simple, ou si elle renferme une condition , une supposition, un but, un doute, un désir, etc. ; c'est par cette différence des propositions qu'il faut se rendre compte du mode qu'on y emploie, surtout en grece t en latin. Ainsi, en latin, de ces constructions : Quos vicisti ou Quos viceris amicos tibi esse cave credas, laquelle est

— isola bonne ? Cela dépend du sens qu*on a en vue : veut-on dire ceux quon a réellement vaincus, il faut écrire vicisti; mais veut-on dire si ton a vaincu des hommes , ou si, arrive den vaincre^ il faut employer le subjonctif viceris. De même, en français, faut-il dire : Quelle heure croyeivous qu'il est ou qu'il soit ? Ces deux locutions peuvent s'employer, mais en des cas différents. Si celui qui interroge ignore lui-même quelle heure il est et désire le savoir, il doit dire quelle soit : s'il le sait et veut seulement s'informer si celui à qui il parle le sait aussi, il dira : Quelle heure croyez-vous quil est ? prêt à faire lui-même la réponse, si on ne la sait pas , ou si on la sait mal (1).

DE l'impératif.

Comme la volonté est une des trois grandes facultés (sentir, connsdtre, vouloir) de l'esprit humain, et que le langage n'est que le tableau de ce qui se passe en nous lors de l'exercice de ces facultés, il n'est pas étonnant que le verbe ait reçu de bonne heure une forme qui ajoute à sa signification l'idée accessoire de notre volonté, c'est-àdire qui représente l'existence du rapport entre deux idées comme un effet de notre volonté , comme un commandement. Aussi l'hébreu, qui n'a ni subjonctif ni opta-

(1) Foy., ëur cet exemple, le Journal des Savants, 1837, p. 54.

tif, possède déjà une forme d'impératif qui a des terminaisons pour marquer le Genre et le Nombre. Plusieurs savants, entre autres Leibnitz et Adelung, ont même regardé Fimpératif comme la vraie racine du verbe. Mais, pour soutenir cette thèse, il faudrait prouver que c'est l'expression du commandement qui a donné naissance au verbe ; en d'autres termes, que la forme de l'impératif est antérieure à toute autre.

a) Les grammairiens ont eu de la peine à se rendre compte de ce fait qu'en grec le Parfait et l'Aoriste , qui marquent des actions passées, ont reçu une forme d'impératif, tandis qu'on ne commande que des choses futures. Sans doute, si l'impératif ne servait qu'à exprimer l'ordre absolu de celui qui parle, on concilierait difficilement avec ce Mode les formes temporelles qui marquent une action passée ; mais la difficulté disparait, si l'on se rappelle que l'impératif est aussi très-propre à indiquer un souhait, une concession ou un simple acquiescement (§ 97), trois idées qui peuvent très-bien se rapporter à un fait antérieur au moment où l'on parle. Ainsi un père, après avoir écouté son fils qui s'excuse de n'avoir pas obtenu de prix, pourra lui dire : aie seulement bien employé ton temps ! Ce n'est pourtant pas, à mon avis , l'expression des idées de souhait ou de concession qui a donné naissance à ces impératifs d'un Temps passé ; mais les Grecs, pour marquer qu'une action devait se faire tout de suite, aans délai et sans excuse^ la représentaient comme déjà faite, en se

servant d'un Temps passé, soit du Parfait, soit de rAoriste. Dans le paragraphe consacré à FAorisle ou h notre Prétérit défini, j'ai cité plusieurs exemples de ce Temps employé en ce sens ; on peut y joindre ce passage de Ylltade, v. 667, où Jupiter ordonne à Apollon de nettoyer (xa^jyçoy), de laver (lovaov), d oindre (xçîc^ov), d'habiller (haaov) et denterrer Sarpédon. Un exemple du Parfait se trouve dans ce jugement de Minos : '0 f^èy Ir^azTjg ovtog ig tov riuQKpkeyéâ^ovTa ifi^e^h'^aO-vj, que ce brigand soit jeté à [instant dans les enfers !

6) Comme Vimpératif indique suffisamment par sa signification que Taclion qu on a en vue est future, on conçoit pourquoi la langue grecque, si riche d'ailleurs en formes, n'en a pas pour le Futur à l'impératif: elle serait superflue, parce que la forme du Présent y supplée facilement.

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