‹ Principes de grammaire générale, ou, Exposition raisonnée des éléments du langageChapitre 35 sur 45 · DU SUBJONCTIF · texte numérisé non relu

DU SUBJONCTIF

Le subjonctif ajoute à l'idée exprimée par le verbe celle de doute , d'incertitude ou de simple possibilité, comme dans ces locutions grecques : noÎTQàniafiav , de quel côté me toumerai-je ? eîn(af4.ev^ ?; aiytjftev^ parlerons-nous , ou garderons-nous le silence (1) ? L'idée de doute ne se fait

(1} La forme interrogative du Futur dont nous nous servons ici en firaiH^ift élt, on le conçoit, assez propre à exprimer le doute on Tindécision de la part de celui qui parle.

pas toujours sentir d'une manière aussi forte et précise que dans ces deux locutions , car souvent le fait exprimé par le verbe au subjonctif se présente à notre esprit plutôt comme un objet de désir, de crainte^ de surprise, de commandement, ou de simple concession y etc. , comme dans ces locutions : ïcjfiev, eamuSy allons ; — faciamus hoc , faisons cela ; — puisse cet enfant aimer Tétude ! — soit la chose telle que vous le pensez, etc. Mais il est facile de s'îipercevoir que ce qu'il y a de commua à toutes ces diverses affections de notre âme, c'est le doute ou Yincertitude où nous sommes sur la réalité do ce que nous désirons, craignons ou accordons, etc. Aussi voyons-nous dans Apollonius (Synt.y III, 28) et dans Priscien (VII, p. 820), que le subjonctif était appelé par quelques grammairiens èyxliaig diaToaccixïj^ modus dubitativus.

a) Les anciens grammairiens grecs et latins ont donné à ce Mode le nom de subjunctivuSy conjunctivus ou adjunctivuSy parce que cette forme du verbe s'emploie ordinairement dans une proposition incidente subordonnée ou unie à une proposition principale au moyen d'une conjonction , et faisant avec celle-ci un sens complet, par exemple : volo ut hoc facias (l), etc. Il en est donc de cette dénomi-

(1) C( Subjunctivus sîvc adjunctivas ideo dictas, quod non per 8o exprimat sensum , nisi insuper alius addatur sermo , quo saperior patefîat. Subjuugit enim sibi, vel subjungitur ncccssario alteri seteoni , hoc modo : cum dixero , uudies ; — cum fecero, aspicies, et similia. » (Diomedes, ëJit.de Putsch, p. 331.)

<i Subjunctivus et dubitativas dicitur. Subjunctivus, Tel quod sub-

nation comme de beaucoup d*autres : elle est prise du rang que la proposition incidente occupe dans le discoun, et n a aucun rapport avec la valeur de la forme elle-même ; car la valeur du subjonctif ne peut consister à marquer la subordination ou la liaison d une proposition à une autre ; c*est là la fonction des conjonctions suivies de l'indicatif aussi bien que du subjonctif. Ainsi, dans cette phrase : je sais ou je crois quil viendra , la proposition qu'il viendra est évidemment aussi dépendante et subordonnée que cette autre qu'il vienne dans celles-ci : je doute quil vienne , ou je crains qu'il ne vienne. La seule différence que fasse sentir la différence du Mode, c est que par l'indicatif Faction de venir est représentée comme réelle ou certaine , et par le subjonctif , comme douteuse.

Les grammairiens modernes, tels que Perizonius, Scioppius et d autres qui, attachant trop d'importance à l'ancienne dénomination de subjonctif ou de conjonctif, ont attribué à ce Mode l'idée de subordination , devaient donc être embarrassés pour en expliquer Femploi dans toutes les phrases isolées où il n'y a pas de subordination : ils ont

jangitar conjanctioni , vel quod alteri vcrbo omnimodo subjungttar, vel quod aubjungit sibi alterum verbum. )) (Priscien, ibid. p. 1141.)

ccideo autem Subjanctlvus dicitur, quia cget aliqua re, ut impleat sententiam Buam, ut puta cuni clameni, clames, clamet ; pendet hic sensus , indigotquo aliquâ re, ut sentcntia compleatur; ac si dioam: eum clamem , quare me tacere dicia ? Idco ergo Conjunctivus modiit) dictus est, quia ei adjungitur aliquid, ut sententia locutionis plcna ait. » (S. Augustin, De f/ranimatica, ibid. p. 1996 )

Senrius en donne la même explication. Voy. ibid, p. 1787.

eu recours à une ellipse et ont prétendu que la proposition principale était sous-entendue. Suivant eux, pour se rendre compte du subjonctif dans abeamuSy fadamus hoCy il faudrait suppléer : res ita est , ut ; res tta se habety ut ; ou necesse est^ oportety licety optOy etc. ; de même dans cette phrase : fifj ofioarjg , ne jures pas , la proposition principale, je défends, y serait également à suppléer.

Cette explication de l'emploi du subjonctif dans un» phrase donnée convient très-bien pour montrer Tidée accessoire qu'y exprime ce Mode, à savoir : un doiUe , un désir, une prière , une défense , une concession , etc. ; mais elle n est nullement philosophique , car elle suppose que rhomme se serait d abord exprimé au moyen de propositions liées entre elles par quelque conjonction suivie du subjonctif , et que, dans la suite, la proposition principale ayant été supprimée , on aurait conservé, pour y suppléer, le subjonctif dans la proposition complémentaire* Or cette supposition est précisément lopposé de ce que nous savons sur le premier développement des idées et conséquemment sur le premier emploi des formes grammaticales qui en sont les signes : les hommes se sont exprimés d abord grossièrement , avec beaucoup d embarras et avec peu de précision ; ils n ont pas commencé par faire des phrases composées de plusieurs propositions, et c'est seulement après un grand développement des facultés intellectuelles qu'ils sont arrivés à saisir et à exprimer les divers rapports des jugements entre eux. Par conséquent

Tusage des formes du verbe destinées à marquer dans la langage les diverses affections de notre âme est plus ancien que remploi des mêmes formes précédées de telle ou telle conjonction.

6) Quant à lorigine de l'élément matériel du subjonctif, à sa valeur primitive et à ses significations successives qui en ont rendu l'emploi si multiple dans certaines langues, Texamen attentif des langues les plus simples nous amène aux résultats suivants :

a) Le subjonctif doit son origine à la forme du Futur ou du Présent, qui a reçu par Finflexion de la voix et par Taccentuation quelque légère variation propre à représenter Faction future ou présente comme un désir, un souhait, puis comme une simple possibilité ^ un doute, et enfin , par extension, comme étant accompagnée d'une de ces affections de notre âme qui renferment un degré plus ou moins grand d'incertitude sur la réalité du fait qui nous occupe. Telles sont ces locutions : faciamus hoc (souhait) ; — Aie quaerat quispiam (possibilité, doute) : — ^>} ô^oarjç^ ne jures pas (défense), etc. ; car, remarquons- le bien, l'homme change son accentuation suivant les sentiments qui l'animent. Si le Futur a reçu des formes diverses avant le Prétérit, comme nous le montrent les langues sémitiques, cela vient sans doute de ce que le désir, le souhait, le doute, etc., accompagnent plus fréquemment nos actions futures que des faits passés.

(3) L'emploi du subjonctif, dans son origine, ne dépen-

doit pas d'uuc conjonctiou , pas plus que les formes temporelles : il s'employait uniquement pour ajouter à la signification du verbe celle de désir, de souhait, de doute, etc. D'ailleurs, rigoureusement parlant, on peut dire que la conjonction, loin d'être la cause première d'un Mode , ne fait pas même partie de la proposition, mais détermine seulement le rapport entre deux propositions, comme la préposition entre deux idées, sans faire partie d'aucune d'elles. Si, dans les langues anciennes , telle conjonction est constamment suivie du subjonctif, cela vient de ce que, à l'époque où la langue s'est formée, cette conjonction , à cause de sa valeur, ne trouvait place que devant une proposition renfermant l'idée de doute, de souhait, etc., comme par exemple : «av, iVa, si, ut, ne, etc.

c) Nous sommes souvent embarrassés de savoir pourquoi, dans une phrase donnée, on emploie telle conjonction plutôt que telle autre, ou le subjonctif plutôt que l'indicatif, qui d'après notre manière de penser serait plus logique. C'est que la valeur première de la conjonction a changé et avec elle toute la construction de la phrase. Ainsi , comment se fait-il qu'on dit en latin ; tnneo ne veniat, je crains qu'il ne vienne; et dans un sens contraire : timeo ut veniat, je crains qu'il ne vienne pas ? Après les différentes explications qu'on a données do cette construction bizarre, si je devais en proposer une, je dirais que, dès l'origine de leur alliance, les deux mots ne veniat

formaient une proposition indépendante ou principale

aussi bien que Timpératif veni, viens^ et exprimaieut le souhait de ne pas le voir arriver , puis, ce qui revient au même, la crainte de le voir arriver ; de même les mots t<^ veniat qui signifiaient littéralement : comment (ut) viendra-t-il ou pourra-t-il venir ? marquaient d'abord le désir de le voir arriver, puis, ce qui est la même chose, la crainte qu'il n'arrivât pas. Après un certain développement de la langue, le même sentiment de crainte qui jusque là était indiqué par les adverbes ne et ut suivis du subjonctif , fut exprimé par un mot séparé, timeo , en disant : timeo ; ne veniat ^ je le crains ; qu'il ne vienne pas (souhait de son absence, ou crainte de son arrivée) ! et timeo ; ut venia/, je le crains ; comment pourra-t-il venir (souhait de son arrivée ou crainte qu il ne vienne pas) ? Insensiblement les deux propositions timeo et ne veniat furent conçues dans une certaine liaison, sans changement ni dans le fond de la pensée ni dans la forme des mots, seulement l'adverbe ne fut par là converti en conjonction et Tancienne construction resta la même. Le même raisonnement s'applique à timeo ut veniat. C'est sans doute aussi par un changement semblable dans la manière de concevoir les idées que les pronoms relatifs otl en grec et quod (ce qui est) en latin sont devenus des conjonctions, comme on le verra plus loin.

d) Dans les langues anciennes, l'usage du subjonctif est plus fréquent que dans les langues modernes, parce que les affections de notre âme, exprimées dans les premières

par la forme du verbe, le sont souvent dans les secondes par un mot séparé, tel que pouvoir, vouloir, etc., ou simplement par le sens de la conjonction , par exemple en anglais, en danois, etc. De même en français nous ne disons pas : si vous fassiez cela, vous me rendrez un grand service ; parce que le doute et l'incertitude sont suffisamment exprimés par la conjonction conditionnelle si ; mais nous disons : si vous faites cela et que je sois content de vous , je vous récompenserai ; le subjonctif est ici de rigueur, sans doute parce que la conjonction que ne marque pas à elle seule la même incertitude.

e) Pour employer le subjonctif avec justesse ou pour en expliquer l'emploi dans une phrase donnée, le point capital est d'avoir recours à l'analyse de la pensée et de bien examiner si celui qui parle veut représenter l'existence du rapport entre le Sujet et l'Attribut avec un certain degré de doute ou d'incertitude : ce doute accompagne presque toujours les propositions qui expriment un désir, un souhait , un vœu, une prière, xine intention, une concession, etc. Aux différents exemples que j'ai déjà cités, on peut joindre les suivants :

Mr^âsvî ai)/iiq)0Qàv ôveiâiarjÇ' xotwj yàç rj ti%rj xal %o fiiklov aoQoTov, ne reproche (défense ou souhait) à personne son malheur , car le sort est commun et l'avenir invisible.

nâçeifu ïva ïdu), j'y assiste afin qne je voie (inten-

^'Ocav yÙQ ô vov^ vno oïvou âuapiJ'aoij, raôrà nàai^i T ol^ cÎQ^iueat Toï^ Toùg i}vi6xoug 6i7to(iuXovaiv , car lors^e (si dans un moment) lesprit est troublé par le vin (condition, doute), il lui arrive la même chose qu'aux chars qui ont perdu leur cocher. "Orc sans uv signiGant larsque^ dans le temps au, s'emploie dans une proposition assertoire et se construit avec l'indicatif.

OSg iiv i%ùkj] Ttou^oaGd-ac ffikoug, aya&ov Tt léye TtBQÏ aunov, mot à mot : de quiconque (si de quelqu'un) tu veux faire ton ami , dis du bien de lui. Si l'on traduit : dis du bien de ceux dont tu veux faire tes amis , le sens est au fond le même , mais on ne fait pas ressortir le Mode de la proposition grecque qui est ici conditionnelle ; car les mots : ceux dont tu veux faire tes amis, forment en français une proposition assertoire , et ils se rendraient en grec par ovg ^oôlec îiOirjOaad^aL cpilovg.

Nemo tibi istud concédât, personne ne vous accordera cela (je le pense , il est à croire).

Dies deficiat , si velim numerare ejus virtutes, le jour sera (probablement, ou pourra bien être) trop court, si je veux énumérer ses vertus.

Bonus segnior fit, ubi (orav) negligas , l'homme bon montre moins d'empressement , quand (si pendant quelque temps) tu le négliges. Mais dans cette phrase : hoc ubi audivi, arma sumsi, quand (lorsque, dans le temps où) yappris (en latin, j'ai appris) cela, je pris les armes ; on emploie Findicatif, parce qu'il n'y a pas do condition. De

même, quaeramus ubi malefidum sit, signifie : cherchons pour voir si le crime est quelque part et en quel lieu, tandis que quaeramus ubi malefidum est, veut dire : cherchons là où le crime est réellement (et non pas ailleurs).

Alium rogantes regem misère ad jovem, — Inutilis quonidm esset, qui fuerat datus , elles (les grenouilles) envoyèrent à Jupiter demander un autre roi, parce que celui qu'il avait donné ri était (d'après leur dire) bon à rien. Cet emploi du subjonctif laiin pour exprimer le motif allégué par la personne dont on parle, doit probablement son origine à ce que les jugements portés par autrui n'ont pas pour nous la même certitude que nos propres jugements ; le subjonctif comme forme de doute est donc assez propre à faire comprendre que l'assertion n'appartient pas à celui qui parle. En allemand, en pareil cas on emploie également le subjonctif.

La même explication s'applique à l'emploi du subjonctif latin dans le discours indirect. Le discours est direct (aratio ou narratio recta ; ôqO-ovv , recta oratione aliquid emintiare ) , lorsqu'on fait parler les personnages eux-mêmes ; par exemple , Paul répondit : « je ne viendrai pas, parce que je suis malade. » Les discours indirects (pratio obliqua ou inclinata ; nlayiâÇeiv^ oblique enuntiare) sont ceux dont l'historien ne rapporte que la substance ou le contenu, et qu'il ne fait pas prononcer expressément par ceux qui sont censés les avoir tenus ; par exemple : Paul répondit quil ne viendrait pas , parce

^u'il était malade (1). Ainsi dans celte phrase (Gc, de Oratore, I, 14): Socrates dicere solebaty omnesineOy quod scirent, satis esse éloquentes, (Socrate avait coutume de dire qu'on parle toujours bien des choses qu'on sait parfaitement) , les deux dernières propositions, omnes esse éloquentes et quod scirent, forment un discours indirect, ou, si l'on veut, la proposition omnes esse éloquentes est à elle seule un discours indirect, mais qui est complété par la seconde quod scirent, qui en fait partie. Cicéron emploie le subjonctif parce que les mots quod scirent expriment la pensée de Socrate et non la sienne.

f) Une autre construction qui a beaucoup occupé les grammairiens, c'est l'emploi du subjonctif après la conjonction quum ou cum (2) dans les propositions qui énoncent une pure assertion, sans aucun doute, sans aucune incertitude dans celui qui parle. On l'appelle quum temporaie, quand elle a le sens de lorsque, quand, et quum causale, quand elle se rend par puisque, comme.

Le quum causale se construit avec le subjonctif , et le

(1) Les anciens grammairiens ont appelé cette forme da discoars indirecte (oratio obliqua), parce que le Sujet y éiixh généralement -exprimé par un CaH oblique , par raccusatif : Paulus respondit , se non venturum esse.

(2) Quum et cum sont le même mot , mais écrit di£fércmment (Qaintil., I, 7, 6 ; Priscien, p. 560). Quant à l'ctymologie de quum , anciennement quom, je pense avec Port-Royal que c*était dans le principe le neutre du pronom relatif ^ut, quœ, quod; de manière qu^on disait : iempus ou tempore quom (dans le temps où, lorsque, quand). Insensiblement le mot tempua fut omis et le relatif quom devint une conjonction relative au temps et équivalente k notre conjonction lonque , dont Torigine (illû horû qud) est sans doute aussi la même.

quum temporale veut après lui Fiadicatif , excepté dans un récit historique, où l'imparfait et le plns-que-parfait précédés de quum se mettent en général au subjonctif.

Pour expliquer ce subjonctif après le quum temporale , les grammairiens disent que quum s'est d'abord construit avec le subjonctif poiu* marquer la cause , et qu insensiblement la même construction fut employée dans le récit historique pour marquer le temps , parce que des deux faits qui se suivent dans le récif, le premier est souvent re- ^ présenté comme la cause de l'autre .

Cette explication , quoique adoptée par les grammairiens les plus respectables , me paraît pourtant en opposition avec le génie de la langue latine et de toutes les langues que nous connaissons. En effet, qu'on examine bien l'emploi du subjonctif en latin, quel qu'en soit le nom et la valeur, modus conditionalis^ potentialiSy optativus, concessivus, jussorius, finalis, on se convaincra aisément que la forme du subjonctif ajoute partout à l'idée du verbe celle de doute ou d'incertitude, et que ce Mode appartient proprement aux actions futures. Or, je le demande, l'idée de doute se concilie-t-ello bien avec celle de cause ? où est l'analogie entre ces deux idées ? Ce serait donc un phénomène bien extraordinaire, si le subjonctif latin, destiné à exprimer le doute, avait été tout d'abord employé après quum pour représenter un fait comme la cause d'un autre. D'ailleurs les conjonctions causales par excellence, quia, quoniam^ quod et même si dans une proposition

causale, ne sont-elles pas, eœceptis exdpiendts , régulièrement suivies de l'indicatif ? Combien n'y a-t-il pas de phrases latines où quum, dans le sens de puisque, se construit avec rindicatif, par exemple, après laudo, gaudeo, gratulor, gratias ago, etc. ? Sans doute, la conjonction quum est suivie du subjonctif dans une foule de propositions qui renferment réellement la cause d'un autre fait, mais il s'agit ici de savoir , non pas si quum, dans le sens de puisque, peut se trouver dans ces propositions causales, mais si le premier emploi du subjonctif dans ces propositions est dû à l'idée de cause, cl si c'est à Taide de cette idée qu'il faut expliquer l'emploi du même subjonctif dans un récit historique. Or, je crois l'avoir démontré, celte dernière explication est inadmissible.

Voici, sur celle question, les résultats auxquels m'ont conduit une (tudc attentive du latîil et la comparaison de plusieurs langues.

a) Après le qimm temporale dans un récit historique , les Romains ont employé le subjonctif, pour marquer le rapport de postériorité du fait énoncé dans la proposition oîi se trouve quum, relativement à un autre fait antérieur, pris pour point de départ ou terme de comparaison. L'imparfait et le plus-que -parfait du subjonctif latin ont ici la valeur de notre prétérit défini et de notre prétérit antérieur. Ainsi la phrase suivante : Ton frère esf venu hier chez nous , et quand il apprit ou eut appris que son père était déjà parti , il s'en retourna, se traduirait en latin :

— Il)») --

Heri cul nos venit (rater tuus ; cum audiret ou audivisset , patrem suum jam ahiissc, rêver sus est. Nous employons ici en français le Drtîtérit défini (apprit) ou le prétérit antérieur (eut appris ) nour marquer le rapport de postériorité que nous concevons entre Faction de venir et celle d'apprendre. Pour exprimer le même rapport , les Romains employaient le subjonctif. Leurs auteurs fournissent :de nombreux exemples de cette construction.

Les latins ne trouvant dans leur langue, aucune forme particulière de Vindicatif pour exprimer le rapport de postériorité entre deux actions passées, devaient ou en négliger l'expression et se borner à l'indiquer par la place du verbe, en employant simplement le Parfait, ou bien recourir à une autre forme propre à marquer ce rapport. L'usage s'est emparé de celle du subjonctif, et cela par analogie, car ce mode, qui désigne le souhait, le désir, le doute, se rapportant en général à des actions futures, convenait assez à l'expression du rapport de postériorité entre deux actions passées, dont l'une était future relativement à l'autre.

Le rapport de postériorité exprimé par l'imparfait et le plus-que-parfait du subjonctif latin se fait surtout sentir partout où nous traduisons ces Temps par notre Conditionnel, soit présent, soit passé, par exemple : Reliqui legati ut tum eairent, quum satis altitudo mûri exstructa videretur, praecepit, (il ordonna que , quand les murs paraîtraient assez élevés, alors seulement les autres députés se

TDissenten route (Nepos, Themîst. VI). — Illi itridentcs responderunt, ium id se facturoSy quum ille, domo navtbus proficiscens, vento aquilone venisset Lemnum (ils lui répondirent par dérision qu'ils le feraient , lorsqu'il serait venu de son pays à Lemnos par le vent du nord (Nepos, Milt. I).

Si nous ne pouvons pas toujours rendre ces subjonctib latins après quum par notre prétérit défini et le prétérit antérieur , c'est que ceux-ci impliquent l'unité, la momen* tanéité d'un fait (voir le chapitre des Temps), tandis que l'imparfait et le plus-que-parfait du subjonctif latin expriment une action qui se répète ou qui dure aussi bien qu'une action unique et momentanée, précisément comme l'imparfait et le plus-que-parfait de notre subjonctif ; par exemple :

Athenae cum florerent acquis legibus, Procax libertas civitatem miscuit.

Le fabuliste emploie , à mon avis, le subjonctif florerent , pour représenter l'état florissant d'Athènes comme étant venu après un autre moins heureux, mais qu'il n'exprime pas. Pour rendre la pensée de l'auteur dans toute son exactitude , on serait tenté de traduire : Quand Athènes fleurit ou fut florissante, etc., mais nous ne le pouvons pas, parce que l'état florissant est également représenté par l'auteur comme ayant une certaine durée. Nous traduisons donc : Tandis qu'Athènes florissait, etc. , ce qui

supprime le rapport de pustériorité marqué par le subjonctif latin, n en est de même de l'exemple suivant : Epamnondas ercU stiulîosiis audiendi; ex hoc enim facillime disci arbitrabatur. Itaque , quum m cirulum venisset, in quo aut de republica disputarelur , aut de philosophia nermo haJberelur^ nunquam inde prius discessit , qiuim ad finem sermo esset deductus (Nepos, Epami. III). « Epaminonda& écoutait volontiers, persuadé que c'était le meilleur moyen de s'instruire. Aussi, lorsquil était venu dans un cercle où Ton agitait quelque question de politique ou de philosophie, il ne se retirait jamais qu à la fin de la conversation. » — Nous ne pouvons pas traduire : lorsqu'il fut venu (après telle ou telle occupation), parce que notre prétérit antérieur implique l'idée d'un seul fait passager et qu'il s'agit ici d un fait plusieurs fois répété.

D'autre part, nous employons souvent en français le prétérit défini ou le prétérit antérieur dans une phrase où les Romains se sont servis du parfait ou du plus-que-parfait de l'indicatif. Le sens reste au fond le même ; ce qui a varié, c'est le point de départ ou de comparaison, comme dans cet exemple : Quum Caesar in Galliam venit, alterius factionis principes erant Aedui^ alterius Sequani (César, B. G. VI, 12). « Lorsque César vint dans la Gaule, les Ëduens étaient chefs d'un parti, les Séquanes de l'autre. » En traduisant ainsi la phrase latine, nous représentons l'arrivée de César dans la Gaule comme ayant eu lieu après quelque événement qui a précédé ou comme

Page 1