DU CONDITIONNEL
Le conditionnel exprime l'existence du rapport entre le sujet et Tattribut comme dépendant d'une supposition (S 97) , c'est-à-dire d un autre fait qu'on ne croit exister ni dans le présont ni dans l'aveniry ou qu'on sait n'avcMr pas existé, comme dans ces exemples : Je serais dans ce moment à l'étude, si je me portais bien. — Vous seriez riche dans peu de temps, si vous étiez plus économe. — Je me serais mieux conduit, si j'avais été sage. Cette forme du verbe, employée en ce sens, doit sans doute son origine à ce que Fhomme cherche à connaître les événements dans leurs causes et dans leurs conséquences : pour expliquer un fait , il en suppose souvent un autre, et, en les comparant, il y aperçoit un rapport de dépendance telle que , si l'un arrivait, l'autre arriverait aussi , ou si l'un avait eu lieu, l'autre aurait eu lieu également.
a) L'absence de notre conditionnel dans plusieurs langues, par exemple, en latin oîi il est remplacé tantôt par le subjonctif, tantôt par l'indicatif, a fait soulever la question de savoir si les formes je ferais, f aurais fait, constituent réellement un Mode bien distinct. Plusieurs grammairiens les ont rangées dans le subjonctif, et d'autres dans l'indicatif ; mais si l'on réfléchit avec quelque atten
tion sur là signification de notre conditionnel, ou s'aperçoit aisément que parles formes je ferais, f aurais fait , nous n'énonçons pas le fait comme une réalité absolue {je faisais, je ferai, f aurai fait ) , ni conune une pure possibilité (qu^eje fasse), mais comme la conséquence d'un autre qui nous parait peu probable, ou que nous savons n'avoir pas existé. La conscience que nous avons de l'existence du fait ainsi représenté n'est ni une conviction absolve, ni un doute complet ; c'est plutôt un état intermédiaire , qu'on pourrait appeler une conjecture ou une supposition.
Toutes les langues pourraient avoir un conditionnel, et dans chacune ce mode pourrait avoir autant de Temps que rindicatif ; l'expression de la pensée y gagnerait en précision. Aussi les langues néo-latines, qui ont ce mode, sont h cet égard plus parfaites que leur mère qui y supplée, en combinant de diverses manières , mais avec beaucoup d'esprit, les formes du subjonctif et de l'indicatif. Si notre conditionnel n'a que deux Temps, le Présent et le Passé , deux de moins que l'Optatif grec, c'est que les autres circonstances de temps plus précises sont suffisamment indiquées par l'ensemble de la phrase , ou que nous les exprimons au besoin par un mot séparé , par exemple : s'il était ici, je lui donnerais dans ce moment ou demain, etc.
b) Le fait exprimé dans un jugement hypothétique par notre conditionnel présent est toujours représenté comme la conséquence d'un autre et en même temps comme plus ou moins douteux ; c'est pourquoi l'usage a fait servir la
même forme du verbe pour représenter un fait comme postérieur à un autre fait passé et comme plus ou*moins incertain ; par exemple dans ces phrases : « On nous a dit que vous consentiriez à faire cette démarche. » — « Votre frère m'a assuré que vous iriez à la campagne (au commencement du printemps prochain). » En s'exprimant ainsi on fait entendre que les actions de consentir et d'aller sont plus ou moins incertaines et qu'elles sont postérieures. Tune à l'action de dire^ et Tautre à celle d'assurer , sans indiquer si elles sont passées ou futures relativement au moment de la pai*ole ; la forme du verbe ne marque pas cette différence. Plusieurs grammairiens ont critiqué cet emploi du conditionnel, mais M. Âug. Lemaire, dans ses excellentes notes sur la Grammaire de M. Girault-Du vivier, a très-bien fait remarquer que ces constructions sont conformes à lusage. Cet usage me parait d autant mieux autorisé qu'il est fondé sur le principe d'analogie qui préside partout au développement de chaque langue. On peut dire que le conditionnel de ces phrases fait en quelque sorte la fonction du Prétérit défini au subjonctif.
C'est par le même principe d'analogie qu'on peut se rendre compte de l'optatif employé en grec dans les phrases comme celles-ci : èls^é fiOL ozt ^ oôog tpéçot. eig vi^v nohvy rjvTïBQ ÔQi^ïp'j il me dit que ce chemin conduisait à la ville que je voyais. Les grecs emploient ici l'optatif, pour représenter l'action comme plus ou moins incertaine, parce qu'elle est dans la pensée d'un autre ; et ils emploient
le présent de Toptatif , et non pas le futur ou Taimsle , parce que les actions exprimées par q)éçoi et OQtfitp^ son^en rapport de simultanéité avccl^^^ ; ces deux optaiib ont donc ici la signification de l'imparfait du subjonctif et le remplacent. Mais dans cet autre exemple : ileyeç&ci Ztvç rjjv dixaioaôvr^v né/iipeie roîg àvd^Qcinoig, vous disiez que Jupiter envoya la justice aux hommes, on emploie Toptatif pour le même motif que dans l'exemple précédent, mais cette fois à Taoriste, parce que lenvoi de la justice est venu après un autre fait.
c) Plusieurs grammairiens , Buttmann , Bumouf et d autres croient que Foptatif grec s'emploie souvent pour exprimer une action répétée plusieurs fois. Quelle que soit l'autorité de ces savants, je ne puis pourtant pas adopter leur opinion. Pour marquer les circonstances de temps, la durée, la répétition, Tunité d'une action, la langue grecque comme toute autre a ses Temps qui servent à cet usage ; mais les modes, qui servent de signes aux différentes affections de notre âme, n ont rien de commun avec les circonstances de temps. Sans doute, on trouve souvent Toptatif grec dans une phrase où il s'agit d'une action qui se répète, mais il n'y est pas employé pour exprimer cette répétition, mais pour représenter le fait comme plus ou moins douteux ou supposé de la part de celui qui parle. Ainsi dans cette phrase de Xénophon, Cyrop. I, 4, 3 : oaa avTog vTi'aXXœv iço/Kpro^ âià to àyx^'^ovg €Îvai> taxv ênexQlverOj c Imfaisait'On (dans le cas où, toutes les fois
que) des questions, la vivacité de son esprit lui fournissait de promptes reparties, » le verbe est à Toptatif , parce que la phrase renferme réellement la valeur de la conjonction si, quelle que soit la manière dont nous la rendions en français. La même observation s'applique à cet exemple cité par Bumouf : ovg /aèv ïôoi eurâxrœg îovzagj i^QurOf en voyait-il marcher en bon ordre , il leur demandait. Il en est de cet optatif grec comme du subjonctif en français après le pronom relatif, dont il faut se rendre compte par ridée de doute, d'incertitude ou de possibilité, par exemple : ils envoyèrent des députés qui consultassent Apollon, etc.
DE l'infinitif.
Ayant fait connaître plus haut (§ 98) la nature de l'infinitif, ce qu'il a de commun avec le substantif abstrait et en quoi il en diffère, je me bornerai maintenant aux remarques suivantes :
a) Les grammairiens grecs appelèrent cette forme du verbe Syxhaiç âTtaQéfuparog (mode qui ne détermine pas bien) , parce qu'ils avaient remarqué qu'elle n'exprime pas avec précision , comme les autres modes, les circonstances de personne et de nombre, ni les affections de notre âme (la conviction, le doute). Les Romains n'ont
fait que traduire la dénomination grecque dftaQéfupataç par le mot infinitivus (1).
b) Ce qui nous fait distinguer très-sensiblement Tinfimtif comme tel (mentir, savoir) de Tinfinitif employé comme substantif abstrait (le mentir, le savoir), c'est qu étant verbe , il renferme l'idée de l'existence d'un rapport (ârc mentant , sachant) et marque ainsi une circonstance de temps, tandis que le même mot, employé comme substantif, ne rappelle aucune circonstance de temps ; ainsi amor, amour, ne désigne aucun temps, tandis que amare^ aimer, marque le temps. Sanctius et d'autres grammairiens onCt cru que l'infinitif n'indiquait aucune circonstance de temps, parce qu'on peut dire : volo légère^ volui légère^ iX)lam légère, en employant légère pour marquer une action , soit présente, soit passée, soit future. Il suffit, pour les réfuter, de leur demander si légère a le même sens que legisse ou lecturum esse.
Cependant en grec , en latin et dans les langues
(1) Voici comment Diomedes explique Torigine de ce terme : Infinitivus idco dictas, quod parnm defiDÎtas habet personas et nameros. Idem enim sermo (forme) do tribus personis et duobus numeriB UBurpatur, ut cum dicimus, facere ego, tu, ille, volo et Yolumus. Uude imjpersonativum hune quoque nonnulli et insiffniftcativum dixeront, quoniam parum tali sermone definita est persona. Perpetuu9 etiam non immérité appellatur , siquidem perpetuum est , quod finem non habet (indëûni), ut légère^ ècribere, temporibus numeris, personis accîdit (comme les formes légère^ acribere^ qui s'emploient pour marquer différents temps , différents nombres et différentes personnes). Yoy. Diomedes, ëdit. de Putsch, p. 831, et Priscien, t6ù2., p. 816. Voyes aussi Apollonius, Synt.^ liv. III, chap. 6.
moderneSy on emploie la même forme de l'infinitif quoiqu'il s agisse d'un temps entièrement différent. Pour se rendre raison de ce fait, il suffit de remarquer le sens de ces expressions, volo^ volui, volam légère ; elles signifient sans contredit : je veux (actuellement) être lisant ; j'ai voulu (autrefois) être Usant ; je voudrai (à l'avenir) être lisant ; de façon que l'action de lire est partout représentée comme contemporaine de celle de vouloir, de même que legïsse la représenterait comme antérieure , et lecturum esse comme postérieure à chacune des époques indiquées par f)olOy voluiy volam.
Nous voyons par là que le verbe latin à l'infinitif n'a reçu que trois formes dont légère marque le rapport de simultanéité , legisse celui d'antériorité et lecturum esse celui de postériorité, quelle que soit l'action, présente, passée ou future, qu'on a prise pour point de comparaison. Si l'infinitif n'a pas autant de formes temporelles que l'indicatif , la cause en est sans doute qu'il est moins souvent employé et que l'ensemble de la phrase supplée aisé* ment à ce que l'expression laisse à désûrer pour la précision.
c) En latin et en grec, nous trouvons une construction bien singulière de l'infinitif. Tout le monde sait qu'au lieu d'employer un mode défini précédé d'une conjonction , on omet quelquefois celle-ci, et l'onemploie le verbe à l'infinitif et, ce qui est surtout remarquable, le Sujet à l'accusatif t d*aprës la règle dite du Que retranché ^ comme dans
cette phrase : Fabula ostendit, laborem esse thesauruniy o fivd'og âfjloï zov xufiorov d-rjaavQov elvai, la fable montre que le travail est un trésor.
Pour nous rendre compte de cette construction bizarre^ remarquons d'abord avec Condillac, que, dans la première formation de sa langue, le peuple s'exprime vaguement et que ce n'est que peu à peu qu'il est capable de parler avec plus de clarté et de précision. S'il en est ainsi, la construction avec l'infinitif est probablement plus ancienne que l'emploi de quûd ou. otl. Tout porte à croire que, dans une haute antiquité , elle n'était en usage qu'après les verbes actifs ; le Sujet, que nous disons être à l'accusatif à cause de l'infinitif, était employé à ce Cas comme régime ou complément du verbe précédent ; ainsi cette construction , à son origine, était la même que celles-ci de notre langue : Je me sens mourir (sentie me mori). — Je sens mon ami-tié revivre. — J'ai entendu le roi parler avec beaucoup^ de sagesse et d'amitié. — les événements que vous dites être arrivés. — je le vis tomber, etc. Dans une époque postérieure où les Grecs et les Romains avaient déjà C014tracté l'habitude de concevoir leurs pensées dans une cei^ taine liaison qui se marquait par une conjonction , il est évident que les locutions: sentio me mori; sentimus colère ignem, etc., ne différaient nullement pour le sens de sentio quod ego morior ; sentimus quod ignis calet , etc. ; ainsi l'ancienne construction de l'accusatif avec l'infinitif pouvait devenir d'un usage de plus en plus général»
et, à cause de l'identité du sens, remplacer celle de quod ou art, quoique ce fût un abus d employer laccusatif dans les phrases où le verbe précédent ne régissait pas ce Cas, par exemple : Nos ad agendum natos esse, apparet. — Magna ars est, non apparere artem, etc. L'identité du sens a autorisé Tabus grammatical.
Ce qui vient à l'appui de cette manière d'envisager l'origine de la construction de l'infinitif avec l'accusatif, c'est que , quand le verbe précédent se construit avec le datif, on peut employer ce même Cas à la place de l'accusatif, comme dans ces exemples : Licet mihi esse otioso. — Da(mih%) recto justoque videri (Hor. Epist. I, 16, 61).
— Licet (nobis) esse beatis (Hor. Serm. I), etc. De plus, on conserve souvent l'accusatif comme régime du verbe précédent, tout en exprimant la conjonction , par exemple : Si hanc hodie mulierem efficio , ut tua sit (Plante).
— Illum, ut vivat, optant (Terent.). — Haec me, ut confidam, faciunt (Cic), etc. Ajoutons que, dans les langues sémitiques, cette dernière ccHistruction est l'ordinaire et se trouve imitée dans ce verset de la Vulgate : Et vidii Deus lucem quod esse bona.
d) Si en grec et dans d'autres langues on emploie quelquefois l'infinitif dans le sens de l'impératif , cela vient de ce que, dans la langue parlée, les gestes et le ton suppléent suffisamment à ce que la forme du mot peut laisser de vague dans l'esprit de celui à qui l'on s'adresse. Ainsi l'on
dit en grec : /o; Ttollù Uyetv , ne parlez pas beaucoup ;
et nous disons souvent en français : faire cela ; et par le ton ou Faccentuation nous faisons comprendre que c'est un ordre j une surprise ou même une interrogation .
e) Comme Tinfinitif renferme le môme attribut que les autres modes, il se construit aussi avec les mêmes Cas ; en efiTet , ceux-ci ne marquent rien d autre que la nature du rapport que nous saisissons entre l'attribut renfermé dans le verbe et le complément de cet attribut ; par exemple : docere pueros grammaticam , être enseignant la gramm aire aux enfants.