‹ Principes de grammaire générale, ou, Exposition raisonnée des éléments du langageChapitre 38 sur 45 · DU GÉRONDIF ET DU SUPIN · texte numérisé non relu

DU GÉRONDIF ET DU SUPIN

A cùté de rinfinitif, nous trouvons en latin deux autres formes , dont Tune est appelée dans nos grammaires Gérondif, en latin Gerundium {legendi, legendoy legendum) ; lautre se nomme Supin , en latin Supinum ( lectum y

leciu).

Les anciens grammairiens latins n avaient pas une idée bien claire de ces formes ; ils ne savaient pas trop s'il faUait les classer parmi les verbes et en faire im Mode à part , ou parmi les noms ou même les adverbes. Les uns, voyant que les formes legendiy do y dum, avaient beaucoup de ressemblance avec le participe passif du futur en dus, da, dum, et les formes lectum, lectUy avec le participe passif

du prétérit lectus, a, um, donnèrent aux formes du gérondif et du supin le nom de Participialia^ en sous-entendant tantôt Yerba^ tantôt Nomina; d'autres les appelèrent toutes Supina (Yerba ou Nomina) , à cause de leur ressemblance avec le passif, car les Stoïciens appelaient le passif vTtTiov (couché sur le dos), dont le mot supinum n*est qu'une traduction littérale (1). D'autres grammairiens , croyant remarquer que ces formes étaient employées pour désigner une action plutôt qu'un effet, c'est-à-dire ayant un sens actif çluiài que passifs les nommèrent toutes geruîidi ou gerendi modxiSj modus gerundivus , ou gerundium (2). D'autres enfin ont donné aux formes en rfî, rfo,

dum, le nom de Gerundium, et à celles en wm, w, le nom de Supinum ; probablement, parce qu'ils avaient observé que les premières en rf/, rfo, dwm, s'employaient le plus souvent dans un sens actif (jgereré) , et celles en u dans un sens passif (vnriov, supinum). Ce sont ces deux dénominations qui sont encore aujourd'hui usitées dans nos grammaires pour distinguer ces deux espèces de formes. Comme la nature des mots se détermine par l'analyse raisonnée des idées qu'ils représentent, je crois que le gérondif et le supin peuvent être regardés comme des formes

(1) Supina vcro nomînaDtnr, quia a passivis particîpiis, quœ quidam supina nominaverunt, nascuntur. (Priscien, p. 811.)

(2) Ideo dicitur gerundi (modus), quod nos aliquid gerere (faire) significat , ut puta legendi caussa veni, legendo mihi contigit yaletudo , legendum raihi erit, lectum Ycnio,nimio lectu fractus suro. (Clcdonius ëdit. de Putsch, p. 1873.)

du verbe , car rien ne s'oppose à Tanalyse de ces formes au moyen du verbe être et de quelque attribut ; ce n*est même que par cette analyse que nous pouvons nous rendre raison des différents régimes ou compléments dont elles sont suivies. Voici donc comment j'analyse les phrases suivantes :

1** Discimiis docendo pueros, nous apprenons par Tétat Xêtrc instruisant les enfants.

2* Legendi (d'être lisant) occasio semper esiy audiendi (d'être écoutant) non semper.

3** Non solum ad discendum (pour .être apprenant) propensi sumus , sed etiam ad docefidum (pour être enseignant).

4** Veni emtum libros, je suis venu pour acheter (pour être achetant) des livres.

5** Res di/pcilis cognitUy une chose difficile à être connue.

D'après celte analyse, les mots docendo, emtum^ cognitu, etc., sont des formes du verbe au même titre que l'infinitif, puisqu'ils renferment, aussi bien que lui, l'idée à'être. Nous voyons en outre que, par leur valeur , ce ne sont que des variations de l'infinitif , qui y ajoutent le rapport exprimé par les Cas des substantifs.

Quoique dans les exemples que je viens de citer, le gérondif et le supin répondent parfaitement à notre infinitif précédé d'une préposition, c'est-à-dire aux Cas obliques de l'infinitif latin, on ne peut pourtant pas, comme le font

plusieurs grammairiens modernes, regarder le gérondif

comme étant essentiellement un Cas oblique de Tinfinitif ;

car nous avons une foule d'exemples où la forme, appelée

gérondif par les anciens grammairiens latins, est employée,

sans marquer aucun des rapports indiqués par les Cas

obliques des substantifs, mais où elle fait évidemment

la fonction du Nominatif , et ajoute à l'idée exprimée par

rinfinitif celle de nécessité ou de devoir, comme dans ces

phrases : Moricndum certe est ; et id incertum, an eo ipso

die (Cic. de Scncct. 74). — Omne animal^ confitendum

esty esse mortale (Cic. N. D. III, 32). — Videndum est

non modo, quid quisqtie loquatur, sed etiam quid quisque

sentiat (Qc. Off. I, 147). — Canes paucos et acres ha-

bendum (Varr.). — Aeternas quowam poenas in morte

timendum est (Lucret. I, 112). — Quam viam nobis in-

grediendum sit (Cic. de Senect. 2), etc. Aussi, dans toutes

ces phrases , les mêmes grammairiens modernes prennent

les mots moricndum, confitendum, videndum, hahendum,

timendum , ingrediendum , pour des participes du futur

passif au genre neutre, et non pas pour des gérondifs.

Mais cette manière de les envisager est mal fondée ; et

voici les motifs qui me paraissent assez puissants pour la rejeter :

l"" Les anciens grammairiens , sinon tous, du moins la plupart et les meilleurs, Diomedes (l), Servius, Priscien,

(1) Partîcîjiialis modus vcrborum est, cu}u9 quod sint vcrba partielpîîs similia, participialis dicitur, nec tamcn partîcipia siin*:, at legcndî, legeudo, legcnduin, Icctum, Itctu. Dicimus cniia logondi oificium mihl est» legcDdo ditîicî, Icgcndum e»t, etc. Voy. Putsch, p, 333.

etc., disent expressément que les mois moriendum, confitcndum^ habcndum, etc., ne sont pas ici des participes passifs, mais des gérondifs ou des Participialia (des mots seulement semblables aux participes). Tous ces grammairiens , depuis Quintilien et peut-être depuis Varron jusqu'à Priscien, ne savaient-ils donc pas ce que c'est qu'un participe passif ? Tout au contraire; s'ils ont éprouvé tant d'embarras pour trouver à ces formes une dénomination plus ou moins juste, c'est précisément parce que , malgré toute la ressemblance de leur élément matériel, ils ont très-bien senti que ce n'étaient pas des participes passifs.

2'» Pour qu'un mot puisse être considéré dans l'analyse comme un participe du futur passif, il faut nécessairement que l'idée qu'il exprime soit d'abord une qualité^ et en outre un effet, un produit de quelque agent, par exemple, videnduSy timendus, a, t/m, ce qui doit être vu, être craint. Or, dans nos exemples, les mots moriendum, corifitendum, videndum, timendum, il faut craindre, voir, mourir, avouer etc., représentent-ils les idées de craindre, voir, eU^., comme étant les eflets de quelque agent? Evidemment non ; ces idées sont représentées comme un état ou ime action d'un sujet (1), et nullement comme un effet ou une passion. Ce ne sont donc pas des participes passifs, et en

(1) Nos aliquid gerere (faire) signifîcaDt, disent les grammaîiiens latins. — Significationcm habent agentia^ quam utique non haberent, si participia passiva essent, dirait Senrius. Voy« Putsch, p. 1788.

les prenant pour tels, on tombe dans la même confusion que si, dans nos locutions : {/ faut voir, il faut craindre^ on regardait les mots voir et craindre comme étant au passif, parce que cela revient à dire : il doit être vu, il doit être craint. Aussi les Romains, pour donner à l'expression un tour passif, savaient très-bien employer le participe passif. Scribenda est epistola, une lettre doit être écrite ^ mais scribendum est epistolam , signifiait pour eux comme pour nous : scribere oportet epistolam , il faut écrire une lettre; l'idée d'écrire est représentée comme une action, et non pas comme un effet.

De là je conclus que les mots legendi , do , dum , lectum, lectu, apj)elés gérondif et supin par les anciens grammairiens, ont absolument la même nature que Tinfinitif, c'està-dire qu'ils renferment l'idée A'être dans toute son abstraction et celle d'un attribut. Ces formes ne font pourtant pas double emploi avec l'infinitif, puisqu'elles y ajoutent les rapports que nous exprimons par une préposition, ou bien l'idée de déooir , de nécessité.

Quant à l'origine des formes /egrewrfî, legendo, legendum, dont les terminaisons ne ressemblent guère à celles de l'infinitif, les grammairiens des trois derniers siècles les ont généralenjent regardées comme des Cas du participe passif; plusieurs savants de notre temps en ont cherché l'origine dans le sanscrit. S'il m'était permis d'émettre là-dessus une conjecture, je dirais que des trois formes legendi y légende, legenduniy la seconde legendo me paraît être la plus an-

cienne et avoir donné naissance aux deux autres. Cette terminaison endo, à en juger par l'expression équivalente dans d autres langues et par quelques restes du latin primitify ne paraît être autre chose que la préposition ou postposition in , qui était anciennement em/o: endo cœlo, endo senatu, endo manu, endogredi, endoperator, etc. D*aprè8 cette conjecture, le gérondif en do serait composé de la racine du verbe et de la préposition endo , mais postposée, de manière que edendo, bibendo, signifiait primitivement et littéralement: dans ou pendant Taciion de manger , de boire, etc. Après cela, nous concevons que, pour exprimer le temps de laction démanger, de boire, etc., le peuple devait insensiblement changer ïo en i, par analogie avec le reste de la langue, et dire : tempus edendi, bibendi, etc. Après ces formes bibendo, bibendi, qui signifiaient (/an^ ou pendant Taclion de boire , le peuple ne pouvait guère manquer d en créer une autre en endum , qui comme nominatif et accusatif deendi, endo, marquait tout simplement Faclion de faire ceci ou cela, de manière que bibendum est ou erit aquam signifiait littéralement: faction de boire de Veau a lieu ou aura lieu, puis, par extension, tï est à boire, il faut boire de teau. Les participes du futur passif en dus , da , dum , qui marquent des idées plus complexes, ne seront nées que plus tard et des formes mêmes du gérondif. A l'appui de cette conjecture sur l'origine de edendo , bibendo, etc., je citerai le mot quando , quand, où l'on no peut guère s'empêcher de voir la même postposition

endo dans le sens de in. J'ajouterai que les terminaisons des adjectifs moribundus j errabundtis ; iracundus , rubi" cundus; castrensiSy forensis, romanensis, etc., me semblent trouver leur étymologie dans la même postposition, sans faire aucune violence, ni à Télément matériel, ni à la signification.

Cette origine du gérondif nous permet de nous rendre compte des constructions : legendtim est libros et exemplorum eligendi potestas; l'accusatif libros dépend de Tattribut renfermé dans legendum, et eooeiiiplorum dépend de eligendi considéré comme substantif (action de choisir) , tandis que si Ton disait : exempta eligendi potestas , cet accusatif dépendrait également du mot eligendi , mais de son caractère verbal, c'est-à-dire de Tattribut qu'il renferme; car, remarquons-le bien, ce sont des Noms verbaux ou plutôt des verbes employés substantivement , qui signifient l'état d^être lisant, d'être choisissant (1) plutôt que lecture ou choix.

Une différence bien sensible entre le gérondif et le participe du futur passif, c'est que le premier présente l'idée exprimée par le verbe comme une action ou un état d'un sujet quelconque, tandis que le participe la présente comme une qualité ; ainsi dans cette phrase : moriendum

{}) On peut aussi dire Taction de lire, de choisir; car le mot action B^emploie pour indiquer que telle ou telle force, telle ou telle faculté donne naissance à cet dtat du sujet. C^edt en ce sens que nous disons Yaetion de marcher, de venir, de courir, q loique ce ne soient point Ik des yerhcs actifs. Cette note sert à complëtcr celle de la page 356.

est omnibus hominibus » le mot moriendum doit être pris pour un gérondif ; mais dans cet autre exemple : timendum est omne periculum , le mot timendum sera gérondif , à Ion regarde omne periculum comme un r^me ou un complément à raccusatif; il sera participe , si Ion prend ces mêmes mots pour un sujet au nominatif. La pensée est au fond la même, mais la forme est différente.

Quant aux supins lecium^ lectu, déjà les anciens grammairiens latins avaient reconnu que probablement c'étaient , à lorigine , des substantifs de la quatrième déclinaison (i). Ce qui ne laisse plus aucun doute sur cette origine des supins, ce sont tous ces substantifs en us , qui expriment encore aujourd'hui les idées les plus commîmes, par exemple : visus , auditus , gv^tus , tactus , natus , partuSf stiituSy itus, redituSj cursus ^ venatm^ nuptus, dietus , factus , inventus , dominatus , cubitus , divisus , lectus, etc.; car quelque fût primitivement le sens exact de ces noms, qu'ils aient signifié Y acte de vue, ou Yaction de voir, ou Yétat d'être voyant , peu importe, l'analyse ramène avec la plus grande facilité les supins à la même signification. Nous sommes amenés à la même conclusion par la forme tun de l'infinitif sanscrit, et parcelles des infinitifs des langues sémitiques, lesquels laissent encore mieux percer extérieurement leur caractère de substantifs et s'appellent noms verbaux. Il y a même lieu de croire que , dans les langues germaniques, les infinitifs en eti ont

(1; Voy. PriscicD, pag. 810 et siiîv.

été» à leur origine, des substantifs abstraits plutôt que des infinitifs y pris dans le sens que nous attachons aujourd'hui à ce terme, en l'appliquant seulement aux mots qui renferment ridée d'are et celle d un attribut.

Pour comprendre comment ces supins , substantifs à Torigine, pouvaient devenir verbes, rappelons-nous que les mots passent quelquefois d'une classe dans une autre, parce qu'ils changent de signification, tout en conservant la même forme (S "^0* Supposons que le supin visum ait été dans l'origine un seul et même mot avec le substantif visuSj ayant le sens de vue ou de vision , de façon que venio visum signifiait vaguement: je viens pour la vue ou la vision de telle ou telle chose; rien n'empêchait que les mêmes mots ne fussent employés pour dire : je viens pour voir , c'està-dire pour être voyant. Ainsi , souvent employé en ce sens , le mot visum devint nécessairement verbe , parce qu'il renfermait l'idée d'être et celle d'un attribut , ce qui lui permit de se construire avec le même Cas que le verbe dont il n'était qu'une nouvelle forme. Que dans cet exemple : venio visum ludos^ le mot visum^ à l'époque dont nous connaissons la langue, ait été pour les Romains comme pour nous un verbe , ayant le sens de voir ou être voyant plutôt que celui de vue ou de vi^on , nous ne pouvons nullement en douter, parce qu'il signifiait pour eux comme pour nous ut videam. Si les grammairiens latins ne veulent pas reconnaître le gérondif et le supin comme des verbes de la même nature que l'infinitif, c'est qu'ils croient

que le verbe ne peut jamais recevoir les terminaisons di^ do, dum yUmyUyqxd marquent tel ou tel rapport et sont propres aux substantifs. Mais pourquoi* donc les infinitifs ne pourraient-ils pas avoir les mêmes terminaisons pour marquer ces mêmes rapports? Dans les langues modernes, les infinitifs ne sont-ils pas construits dans le même but avec des prépositions? cessent-ils pour cela d*être des verbes? Evidemment , non.

Cette variété de formes légère y legendi, lectum, destinées à rendre une même et seule idée que nous marquons par notre infinitif, provient, je pense , de la diversité des dialectes que parlaient les peuples dltalie , et dont chacun a fourni sa part à la formation de la langue commune. Les participes passifs lectus , a , um , qui expriment des idées plus complexes que le supin , en y ajoutant les circonstances de temps, de genre, de nombre, sont apparemment d'une création plus récente.

Ces observations sur le gérondif et le supin me paraissent amplement suSire pour nous rendre compte de leur usage , tel qu'il a été constaté par les grammairiens. Les mots de ces catégories avaient , dans Torigine , le même sens que nos mots éducation , instrwtionf etc.; conuno eux, ils étaient donc assez propres à être employés tantôt dans un sens actif, tantôt dans un sens passif, c est-à-dire à exprimer ime action faite ou reçue par quelqu'un., par exemple : Yéditcation du père, ïéducation du fils. Le supin en wn après les verbes de mouvement est une constnic-

tion tout à fait régulière, parce que c'était primitivement un accusatif, marquant le rapport de direction ; et le supin en u comme ablatif et peut-être quelquefois employé comme ancien datif , trouve également sa place naturelle après plusieurs adjectifs. Si Ton emploie quelquefois eu latin rinfinitif à la place du supin, c'est une manière moins précise de s'exprimer : on néglige de marquer la nature du rapport entre les deux termes, parce qu'il est facile de le suppléer. C'est ainsi que nous disons : je suis venu voir y au lieu de pour voir.

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