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DES PRÉPOSITIONS

D après les trois espèces d'idées dont se composent nos connaissances, nous avons rangé les mots du langage en trois grandes classes (§ 39). les Noms, les Verbes et les Particules, c est-à-dirc les mots qui marquent la nature d un rapport quelconque.

Si l'homme n avait que le sens , soit externe, soit interne, c'est-à-dire la faculté d apercevoir des objets isolés, il n aurait évidemment aucune idée représentant un rapport , et aucun des mots appelés Particules ne trouverait place dans le langage ; mais, outre la faculté d'apercevoir lés objets placés hors de nous ou au dedans de nousmêmes , nous avons encore celle de les comparer, et à chaque instant nous en faisons usage, afm de connaître

les objets, en saisissant les rapports qu*ils ont entre eux, car toute connaissance suppose la perception d un rapport qu elle renferme. Ceci nous fait voir pourquoi les mots de cette espèce sont communs à toutes les langues et pourquoi leur nombre augmente insensiblement dans certaines langues, à mesure que le peuple saisit de nouveaux rapports et consacre tel ou tel mot à leur servir de signe. Ainsi, en français , les mois malgréy hormis, tov^hanty concernant, sui^ vanty moyennant, etc., pris dans le sens de Particules ou de prépositions, sont d'une date plus récente que beaucoup d autres de la même classe.

Nous avons subdivisé (§ 40) les Particules en prépost-

lions y conjonctions et adverbes; nous allons donc nous occuper en premier lieu des prépositions.

Les prépositions sont des mots qui marquent la nature du rapport que nous nous représentons entre deux idées (§ 39-40) ; par exemple : le maître de la maison ; — le père avec le fils, etc. Dans ces expressions, le mot de signifie évidemment le rapport d'appartenance, et avec le rapport d'union, de concomitance. La préposition n'indique pas seulement qu'il y a rapport entre deux termes , c'est là la fonction du verbe ; mais elle exprime d'une manière déterminée la nature de ce rapport , et c'est par là qu'elle dif-

fëre essentiellement du verbe être , employé comme copule ou verbe abstrait (1).

Un rapport suppose toujours deux choses ^ qui se nomment en logique les deux termes ^antécédent et le conséquent. En grammaire et dans les langues où la nature du rapport est exprimée par une préposition , on appelle le second terme le complément de la préposition ; parce que c est en ajoutant le second terme ou le conséquent qu*on complète Tidée marquée par la préposition; ainsi en disant je viens rfe . . . , on entend bien que je viens de quelque part, mais on n aura une idée complète du rapport d'éloignement marqué par le mot de que si j ajoute le nom de Fendroit dont je me suis éloigné. Quand la nature du rapport n'est indiquée que par un Cas ou par la place du second terme , celui-ci se nomme le complément du premier terme , parce qu'il complète à lui seul l'idée exprimée par son antécédent. Dans nos langues anciennes , le second terme éprouve toujours quelque changement dans sa terminaison pour marquer son rapport avec l'antécédent;

(1j II est probable que du temps d^Aristote les propositions n*^ taient pas encore regardées comme une classe de mots bien distincte, car il les comprend sous le nom général de ffûy^sa/xo; (mot de liaison, conjonction). Les Stoïciens les appelèrent •npo^txv^ol aMeafioi (conjonctions prëposOes). Il y a lieu de croire que ce fut Zënodote, Aristarque ou quelque autre grammairien d* Alexandrie , qui , le premier , les distingua des conjonctions, sous le nom de itpàâiotç (prëposition). Cette dénomination, en grec comme en latin et en français, est tirée uniquement de la place que ces mots occupent devant le nom qui complète le rapport.

les anciens grammairiens ont regardé ce changement comme l'effet d'une sorte de domination exercée par le premier terme ou par la préposition ; c'est pourquoi ils ont donné au second terme le nom de Régime , comme étant régi, gouverné , soit par le premier terme, soit par la préposition.

Les granunairiens ont comparé avec ime grande justesse la valeur des prépositions à celle des signes algébriques : ceux-ci , au moyen des rapports qu'ils indiquent , réunissent deux nombres pour en représenter im seul; de même , par les rapports marqués par les prépositions » on réunit deux ou plusieurs idées partielles pour en former une seule idée totale. L'opération intellectuelle est absolument la même : seulement , dans les mathématiques , on se sert de ces signes , soit pour représenter difiéremment le nombre total, soit pour le trouver, tandis que, dans le langage, on emploie le plus souvent les prépositions, parce qu'on n'a pas de mot qui à lui seul soit le signe de l'idée complexe ou totale qu'on veut exprimer; par exemple: une canne rfe fer, bon à manger, un arc-en-ciel, etc. Si les signes algébriques sont moins nombreux que les prépositions , c'est que les termes des premiers sont toujours et partout de même nature : ce 'sont en effet des idées de quantité ou des nombres , qui donnent lieu à peu de rapports utiles à saisir et à exprimer , tandis que les termes des prépositions sont des idées des plus hétérogènes, entre lesquelles nous pouvons saisir les rapports les plus variés , pour enrichir et perfectionner nos connaissances.

Dans les chapitres XYI et XVII j, qui traitent de la valeur et de Torigine des Cas , j'ai exposé les motifs qui noo^ autorisent à croire que, dans une haute antiquité, tes langues indo-européennes plaçaient les prépositions aprèS' le second terme du rapport, et qu en sy iittachant insensiblement par Tusage , celles-ci ont donné naissance wêos, Cas. A la même occasion , j'ai cherché à prouver que les mots qui sont aujourd'hui des prépositions en grec el en latin , étaient à une époque fJus reculée des adverbes , el que c'est pour ce motif qu'elles ont pris leur place avant le second terme du rapport: dans les mêmes chapitres, j'ïi fait voir que , dès leur origine , les plus anciennes prépe^ sitions qui ont donné naissance aux Cas, marquaient des rapports de lieu , c'est-à-dire des manières d'être d'un objet envers un autre relativement à l'espace,

L'homme crée diflîcilementde nouveaux mots, el les rapports qu'un objet peut avoir avec un autre sont extrêmement nombreux ; aussi les prépositions ont eu le même sort que tous les autres mots : chacune a reçu plusieurs significations plus ou moins figurées ; endautres termes, la même préposition a été employée comme signe de deux, de trois et de plusieurs rapports, qui différaient au fond, mais qui avaient entre eux quelque analogie plus ou moins sensible. Ainsi, en français, les prépositions (2e, â, par , ne marquent-elles pas chacune une foide de rapports

plus ou moins différents? Par exemple : je viens de Cologne ; —le livre de Pierre ; — nous voyons de nos jours , etc. ; — passer par une telle ville ; — gagner tant par mois ; — plaire par son esprit; — commencer par réfléchir, etc. Il en est de même de la préposition à et de toutes les autres. Au milieu de ces diverses significations , nous saisissons pourtant d'ordinaire avec précision le sens que l'auteur a en vue dans une phrase donnée , mais cela tient à lu nature du terme antécédent et du terme conséquent, plutôt qu'à la valeur bien précise de la préposition en elle-

même.

Condillac et plusieurs autres grammairiens ont distingué deux espèces do prépositions. Voici comment il s'exprime à ce sujet :

» Quand on dit Pierre ressemble fl son frère , le verbe ressemble exprime le rapport qui est entre Pierre et son frère ; et la préposition à se borne à indiquer son frère , comme second terme de ce rapport.» |

« Mais il y a des prépositions qui, en ^indiquant le second terme d'un rapport, expriment encore le rapport même, et qui, par conséquent, modifient le premier terme: par exemple, dans le livre de Pierre, la préposition de, qui indique le second terme , explique encore le rapport d'appartenance du livre à Pierre. Elle modifie donc le

premier terme, le livre , auquel elle ajoute la qualité d'appartenir..

« Nous serions, par conséquent , fondés à distinguer

deux espèces de prépositions : mais , comme j'aurai peu

besoin de cette distinction , il suiBra de 1 avoir remarquée. »

Cette distincUon des prépositions en deux espèces, quelque bien qu elle paraisse établie par ce raisonnement, n'est pourtant, ce me semble, admissible ni en logique, ni en grammaire. Pour découvrir Terreur de Condillac, et pour nous faire une idée claire de la valeur et de l'emploi de la préposition , partout où elle forme avec son complément le régime appelé indirect , nous allons reprendre la même phrase , Pierre ressemble à son frère. Suivant Condillac , le verbe ressemble exprime le rapport qui est entre Pierre et son frère. C'est une méprise et une confusion d'idées : le verbe ressemble (est ressemblant) exprime une qualité relative (ressemblant), mais il n'exprime nullement un rapport, comme le fait ime préposition , pas plus que celle-ci n'exprime une qualité relative ; de plus, Pierre n'est pas l'antécédent du rapport exprimé par la préposition à et dont son frère est le conséquent , mais c'est l'attribut renfermé dans le verbe ressemble. Quand le même grammairien ajoute que la préposition à se borne à indiquer son frère, comme second terme de ce rapport, c'est une assertion gratuite; car comment l'indiqueraîtelle , si elle-même n'exprimait pas l'idée d'un rapport?

Si , après cela , nous analysons à notre tour la même phrase , Pierre ressemble à son frère, nous observons que le verbe ressemble (est ressemblant , semblable , pareil) exprime la qualité relative de ressemblance conmie se

trouvant dans Pierre ; mais on ne veut pas dire que Pierre est doué de cette qualité prise dans toute son étendue : c est plutôt une ressemblance qui est avec son frère en rapport de proximité ou de tendance , et c est ce rapport qui est exprimé par la préposition à; enfin, c'est comme si Ton disait : Pierre est ressemblant auprès de son frère, avec son frère ; ou , Pierre est doué d'une ressemblance vers (qui se rapporte à) son frère. Sans doute, la valeur de la préposition à dans cette phrase et dans toute autre de la même espèce est aujourd'hui très-peu sensible pour l'oreille , mais elle se montre infailliblement dans l'analyse de la pensée , quand on peut remonter à sa première conception.

Pour bien traiter la signification des prépositions dans une langue particulière , il faudrait déterminer , pour chacune d'elles , le rapport primitif à l'expression duquel elle a d'abord naturellement servi , et montrer comment elle a été employée successivement pour marquer d'autres rapports analogues, soit au premier, soit à l'un de ses aînés. Ainsi , on pourrmt dire qu'en français la valeur primitive de la préposition sur est de marquer le rapport de supériorité d'un objet à un autre relativement à l'espace, comme dans cet exemple :

1° Être assis sur le bord d'une fontaine ; puis on ferait voir par quel lien de ressemblance se rat-

tachent à cette valeur primitive les diverses sig nifications de la même préposition dans les exemples suivants :

2<* Arriver sur la fin de la nuit ;

S** S'excuser d'un devoir sur son âge ;

4** Se taire sur quelque chose ;

5** Être jaloux sur les moindres choses ;

6** Travailler sur le fer , sur Tacier et sur Tairain ;

7** Raisonner sur les lois ;

8° Vous en répondrez sur votre tête ;

9** Les Grecs sur le fils persécutent le père, etc. Un pareil travail sur la filiation des diverçsens de la même préposition serait sans doute assez intéressant, mais il exigerait une grande érudition et un esprit d'analyse et de dialectique infiniment rare.

Les grammairiens se sont beaucoup occupés de la question de savoir s'il faut admettre des prépositions composées et regarder comme telles les expressions vis-à-vis de ^ autour de, à regard de , à travers ^ auprès de, etc. Comme la nature des mots dépend de l'idée qu'ils rappellent, je pense que les expressions de cette espèce doivent être regardées comme des prépositions composées ou, ce qui revient au même , comme des locutions prépositives , dès que chacun des mots ne conserve plus dans l'expression dont il s'agit sa valeur individuelle et que l'ensemble des deux , trois ou quatre mots ne rappelle plus qu'un seul rapport , une seule vue de l'esprit entre deux objets ; mais tant que chaque mot réveille encore l'idée dont il est le signe dans

le langage usuel, on aurait tort de regarder l'expression conune une préposition composée ou une locution prépositive ; parce que ce serait là confondre toutes les Parties du discours. Ainsi , les expressions à la place de, au milieu rfe, etc., doivent encore, ce me semble, être prises pour des substantifs précédés et suivis d'une préposition , tandis que les expressions auprès dé, autour rfe, au-dessus de, au-dessous de, etc. sont des prépositions composées ou des locutions prépositives.

n n'est pas rare qu'une préposition ait pour complément une autre préposition suivie elle-même d'un complément , ou bien un adverbe. Ainsi nous disons: Il sort de chez le roi; — je passerai par chez vous; — de par le roi et justice ; — la foudre descend quelquefois den haut et quelquefois elle s'élève d'en bas ; — aller dici à Rome ; — il est venu de là en peu de temps;» — doii venez- vous? — à quand me remettez-vous? etc.

« La manière d'analyser ces sortes de constructions, dit Silvestre de Sacy (1), est de ne considérer dans ce cas la seconde préposition avec son complément, que comme formant un seul tout (un substantif) ; et effectivement ces compléments composés chez le roi , chez vous , par le roi, en haut, en bas, équivalent à la demeure royale, votre logis , Vautoiité royale , le lieu haut, le bas: de même les adverbes tW, là, où, quand, peuvent être considérés comme

(1) Principes de Grammaire générale , chap. X.

des Noms (comme faisant la fonction des substantifs qa*fls remplacent), et équivalent à ce lieu-ci , ce lieu-là , qud lieu? quel temps? On a des exemples pareils en latin, comme dehinc , eœinde, desursum , etc. »

Si Ion voulait absolument comprendre comment rhomme a pu créer des mots pour marquer les rapports , choses purement intellectuelles, il suffirait de supposer qu'il a commencé par en indiquer quelques-uns, par exemple, celui de proanmité y de direction ^ d'éloignement , de supériorité, d'infériorité y etc., par un geste, accompagné d'un son plus ou moins involontaire , jusqu'à ce qu enfin le son seul lui suffit pour se faire comprendre.

Dans les chapitres XVI et XVIII , on a trouvé d'autres remarques sur les Cas avec lesquels les prépositions se construisent dans nos langues anciennes.

CHAPITBE XXVITT

OeS COIUOHCTIUNS.

s Hi.

Les conjonctions sont des mots qui expriment la nature du rapport que nous concevons entre deux propositions (§ 40). Elles jouent donc entre deux jugements le même rôle que les prépositions entre deux idées du même jugement. Aussi ce n*est souvent que par une analyse bien rigoureuse qu'on peut les distinguer les unes des autres , comme dans ces exemples : Cicéron et César étaient éloquents; — le père est plus sage que le fils, les mots ety quBy sont des conjonctions , parce que, dans lanalyse , chacime de ces propositions en vaut deux : Cicéron était éloquent et César était éloquent; — le père est plus sage que le fils ne Test. Mais dans cette proposition : trois et six font neuf , le mot et est, strictement parlant , une pré-

position, du moins il en fait la fonction et équivaut à la préposition avec, marquant un rapport de réunion ou de concomitance ; car cette proposition n en renferme pas deux, comme les précédentes.

Les grammairiens ont donné à cette classe de mots le nom de conjonction {pvvdea^oçy conjunctio), parce qu*ils ont remarqué que ces mots donnent une espèce de liaison au discours. Cette dénomination est un peu vague et con* viendrait également bien , pour le même motif, aux prépositions. Remarquez en outre que le caractère essentiel et distinctif des conjonctions ne consiste pas en ce qu'elles marquent une certaine liaison, une certaine union, mais en ce qu elles désignent un rapport déterminé entre deux propositions. Cette faculté de lier, d'unir entre elles les Parties du discouiSy les prépositions, les adverbes et même les verbes la partagent avec elles ; car tout rapport, quelle qu'en soit la nature, marque nécessairement im rapprochement de deux objets dans notre entendement , et la liaison produite

par les conjonctions est fondée sur Fidée du rapport qu elles expriment et elle en dérive. Par là nous comprenons aussi comment nous avons des conjonctions disjonctives , qui marquent un rapport d'exclusion ou ^incompatibilité entre deux propositions, comme dans cet exemple : U faut réCoirmer les mœurs, ou la liberté e&t perdue: ; le mot ou est disjonctif , parce qu'il marque le rapport dleœcluaion, qui est le résultat de notre comparais(^des< deux pisopositions entre elles, et il est à la fois conjonction^ parce que tout

rapport, toute comparaison suppose un rapprochement, une liaison de deux choses dans notre intelligence.

Quelques grammairiens ont cru qu'il y a des conjonctions purement grammaticales , servant uniquement à lier les mots et ne signifiant rien en elles-mêmes. S*il en était ainsi , ces conjonctions ne seraient plus des mots, mais simplement des sons destinés à contenter Toreille. Sans doute, le rapport marqué par telle ou telle conjonction dans les langues raffinées est souvent trî^s-subtil, mais il n'en est pas moins réel. D'autres grammairiens disent que chaque conjonction exprime toujours une proposition tout entière ; le mot car, par exemple, signifierait une des raisons, une des causes de ce qui vient d'être dit, est que, etc. C'est confondre les idées avec leur définition. Le mot est dans le langage usuel le signe immédiat de l'idée, comme le numéro ou l'étiquette est le signe du tableau , mais le mot n'est pas le signe immédiat des éléments dont l'idée se compose, pas plus que l'étiquette n'est le signe des figures que le tableau représente. De même, le mot huit est le signe de l'idée qui représente ce nombre , mais il n'est pas le signe immédiat de dix moins deux, ni de cinq plus trois. Pour ce motif, il est , ce me semble, plus conforme à l'analyse grammaticale de dire que la conjonction car signifie un rapport de causalité que de dire qu'elle exprime ime proposition elliptique ; et ainsi des autres conjonctions . Le mot homme est le signe de l'idée qui représente une classe d'êtres composés de corps et d'esprit, mais nous

ne disons pas qu il signifie corps et esprit raisonnable. Les conjonctions ont leur raison d'être dans la nature même de notre intelligence. Nous voulons arriver à des connaissances claires et certaines ; dans ce but, nous ne nous bornons pas à observer plusieurs faits , mais» pour les éclaircir Tun par Tautre ou pour nous rendre compte de leur existence , nous les comparons entre eux et nous saisissons les rapports de lun à Tautre , de manière que les jugements que nous en portons ne sont pas isolés, mais liés entre eux par la nature du rapport que nous avons saisi entre les faits qu'ils expriment. Nous voyons par là que les mots destinés à exprimer les rapports de nos jugements, ont leur importance aussi bien que ceux qui marquent les idées dont les jugements se composent.

Quant à la classification des conjonctions , il est évident qu'elle doit être fondée sur la diversité des rapports qu'elles expriment (1). Parmi les rapports marqués aujourd'hui par les conjonctions dans les langues, les premiers que l'homme a senti le besoin d'exprimer, paraissent être ceux d'union (et), d'opposition (mais), de came (car) et de condition (si). Aussi dans les langues les plus simples et les plus anciennes nous rencontrons déjà des mots , dont l'él} mologie nous échappe à cause même de leur antiquité,

(I) Voyez Girault-Duvivier, Grammaire c£e« ^rammatre«, chap. VIU.

et qui répondent exactoment à nos conjonctions et y mais, car y si.

Comme les conjonctions marquent des idées ^très-abstraites, elles sont naturellement peu nombreuses dans les langues des peuples qui ne sont pas parvenus à un certain degré de culture ; mais leur nombre augmente peu à peu, et la même conjonction reçoit plusieurs significations , précisément comme la même préposition , et d après la même analogie (§ 109). Ainsi, notre conjonction cependant est évidemment d'une création assez récente. Notre si indique tantôt un rapport de condition, tantôt un rappport de supposition, quelquefois même im rapport de causalité; et la conjonction ou, dans la phrase : tout nombre est pair ou impair, a sans doute une autre valeur que dans celle-ci : Fart de raisonner s'appelle logique ou dialectique.

Pour nous rendre compte de lemploi si fréquent de la conjonction et dans toutes les langues (1), il suffit de remarquer que le rapport d'union qu elle indique peut trouver place dès que nous sentons la moindre communauté entre deux jugements, sous quelque point de vue que ce soit, temps, lieu, manière, etc.

De toutes les conjonctions, celle dont la valeur parait être la plus difficile à définir et qui a le plus occupé les

(I) En hëbrea , cette conjonction se marque par une senle lettre

qa^on attache an oomracticement du mot sulvaut Cette lettre porte

dans Talphabet le nom de clou ; elle a aussi toute la forme d'un elon. Je me borne à constater le fait.

grammairiens, c est la coujonction quef qui est également d'un usage très-fréquent dans toutes les langues.

La grande affinité de cette conjonction dans sou élément matériel avec le pronom relatif, non seulement on grec ioTi\ en latin (giuxT), en allemand (dass)y mais dans la plupart des langues les plus anciennes, nous autorise à croire que, dans la première formation du langage, elle n*était, pour le son et pour le sens, qu un seul et même mot avec le pronom relatif qui, quae, quod. Pour reconnaître cette identité de sens entre ces deux mots, rappelons-nous que le pronom relatif est un mol mixte (^ 41), qui équivaut toujours à une conjonction et à un pronom personnel ou démonstratif, de manière que les mot3 ori, quody qui, pris comme pronoms relatifs , signifient littéralement xat Tolho, et hoc, et il, et cela ; or les conjonctions 0TL\ quod, que, ont absolument la même valeur dans Fanalyse. Ainsi cette phrase : o iivOog dr^koï, ozi 6 xafiiaTOç d't^aavQÔg ianv, la fable montre que le travail est un trésor, présente le même sens que ô fivO^og ôr^kol (ri) xcà 7;ovTo(iaTi)' o xufioTog'd'r^aavQÔg iauv, la fable montre (quelque chose) et cela (est) : le travail est un trésor. De même en latin et en français , les mots scio quod venerutU signifient scio (altquid) et hoc (est) : vencrunt, je sais (une chose) et elle (est) : ils sont venus. Insensiblement le pronom relatif, placé ainsi entre deux propositions , perdit sa valeur de pronom, parce qu'il iie rappelait plus d'une manière bien sensible les idées et il, et ceci, et cela, et finit

par se traDsformer en une oonjonction, pour marquer ujie <*^rtaine liaison ou un rapport entre deux propositions. Cette transformation fut d autant plus facile, qu*à Tépoque reculée où elle se fit, le verbe être comme copule ne s exprimait que très-rarement » de même qu'il est eifeore souvent omis dans les langfues aji^iennes et modernes.

Cela posé, quelle est aiqourd'bui la valeur exacte de notre conjonction que et de ses équivalentes dans les autres langues ? Pour la trouver, comparons entre elles quelques phrases où cette conjonction est tantôt omise, tantôt exprimée , sans que le sens de la pensée en soit changé. Si je dis, par exemple: «Je sais, votre frère est malade. » — « Il est certain, nous mourrons tous, » ou « Je sais que votre firère est malade.» — « H est certain que nous mourrons tous,» la pensée exprimée par ces phrases reste évidemment la même, que j omette la conjonction ou que je lexprime. La seule différence, c'est qu'en employant la conjonction 9ue, j'indique par cemotquela proposition suivante compfô^e le sens de la première, comme il est facile de s'en convaincre, en s'arrêtant au mot que^ par exemple : je sais que.... quoi ? — Il est certain que... quoi? C'est donc un mot qui désigne le rapport entre deux propositions, en vertu duquel l'une est représentée comme complétant le sens de l'autre, sans aucune détermination plus précise. Pour exprimer sa valeur en peu de mots, on peut dire qu'elle marque un rapport de complément^ et la désigner par le

nom de conjonction complétive.

La seconde proposition ne complète pas partout la première d'une manière uniforme. Ainsi, dans notre premier exemple, la seconde proposition (votre frère est malade) détermine l'attribut renfermé dans je sais , tandis que dans Taulre , la seconde proposition (nous mourrons tous) , au lieu de déterminer lattribut certain^ explique plutôt le sujet il ; mais cette différence ne change rien à la valeur de la conjonction que ; ce qui indique que la seconde proposition est déterminative ou explicative, c est lensemble de la phrase et non pas la signification de la conjonction (i).

Les observations qui ont été faites au sujet des prépositions composées (§ 110) s apphquent aux conjonctions, lorsqu'il s agit de décider si telle ou telle expression, afin de, parce que^ par conséquent, etc., doit être regardée dans ranalyse comme une conjonction composée (locution conjonctive), ou comme un assemblage de deux ou plusieurs mots, dont chacun conserve sa nature grammaticale.

Dans les chapitres des modes, j ai fait voir que, dans le principe, le mode ne dépendait pas des conjonctions, n'était pas régi ou gouverné par elles.

(1) Plusieurs grammairiens donnent à la seconde proposition le nom de subordonnée ; il me semble que celui de proposition complémentaire lui conviendrait mieux , car dans bien des cas il n*y a aucune subordination.

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