CHAPITRE XXIX
DES AOTERBRii.
Les adverbes soat des mots qui exprimeat la nature d'un rapport dont ils renferment eux-mêmes le second terme (§ 40) , et modifient toujours quelque qualité, .[ajoute ces derniers mots pour distinguer nettement Tadverbe de l'adjectif : celui-ci marque également, dans l'analyse des idées, la nature d'un rapport et son second terme ; car souvent l'adjectif d'une langue se rend dans une autre par une préposition suivie de son complément, par ex.: baculus ferreuSy une canne de fer; annulus aureus^ une bague d'or ; equiis fortiSy un cheval (doué) de force, etc. ; d'où nous voyons que ces adjectifs équivalent à une préposition suivie de son complément, aussi bien que l'adverbe fortiter dans cette expression : occupare urbem fortiter , tenir une
ville par foire ou de farce. Les adverbes ont donc la même valeur logique que les adjectifs, et la seule ' différence entre eux, c'est que ceux-ci modifiant toujours une substance reçoivent par là ordinairement les terminaisons de concordance, tandis que les adverbes ne modifiant qu'une qualité restent invariables. Aussi , dans ces exemples : « Je ne sentis point cette horreur.... qui glace le sang dans les veines : je me levai tranquille;} adorai ^ à genoux, Minerve, etc. » (Fénélon, Télém., liv. II, alin. 23.) — « Il se retira de douleur sur une montagne sauvage, où il vécut pauvre et éloigné des hommes , etc. » (ibid. XIX, alin. 22.), les mois tranquille, pauvre, éloigné y sont, par leur nature, comme par leur forme, des adjectifs plutôt que. des adverbes , car ils ne modifient pas l'attribut renfermé dans les verbes lever et vivre, mais le sujet je, il, et signifient étant tranquille, étant pauvre, tandis que les adverbes tranquillement, pauvrement, signifieraient d'une manière tranquille, pauvre, et modifieraient latlribut renfermé dans les verbes (I ).
(1) Chez les philosophes et les grammairiens grecs, Tad verbe , outre le nom de InifpTiifia^ en porta encore deux autres, dont la raison e«t assez obscure ; ce sont fittsirr^i et itav^^xTij;.
Le premier signifie milieu^ ëtat intermédiaire, manière d*être, modut rei. II est permis de croire qu*ils Tont ainsi appelé, parce qu^ils se sont aperçus qu'il servait à déterminer la vraie mesure d*unc qualité, par ■exemple: savant, irèa-saytnit, jçyeu savant, trop savant, etc. ; — écrire hieiif mal ; marcher vite, lentement, etc.
Le second veut dire universel. Ce nom lui a été donné, k ce qu^il paraît, parce que Tidée qu'il exprime est une circonstance relative
Les adjectifs et les adverbes (hoimête, honneîement) équivalent toujours à un substantif précédé d'une préposition (de, par, à, avec honnêteté), ou terminé par un Cas oblique dans les langues anciennes (Jionestaté) ; cependant il y a toujours cette différence, que Tidée exprimée par Tadjectif et Tadverbe se présente à nous comme une qualité, tandis que le substantif avec la terminaison d'un cas oblique, précédé ou non d'une préposition {honestate, par honnêteté), rappelle toujours une substance et la nature d'un rapport bien déterminé. C'est pour ce motif que les expressions vesperi, mccum, Romae (à Rome), etc., ne sont pas des adverbes, comme le croyaient plusieurs des anciens grammairiens latins (I). D'autre part, comme la préposition avec son complément, de même que l'adverbe, forme une qualité relative du terme antécédent, il arrive facilement que le substantif avec la terminaison d'un Cas oblique devient adverbe, parce que la terminaison ou la préposition ne conservent pas leur signification ; par exemple : sponte, volontairement (de volonté) ; nqovQyov, en avance (avant le travail) ; ixnoâcov, loin (hors des pieds), etc.
antôtà rr.ii, tantôt à raiitrc des points de vue les plus g.'ndraux sous îeP(jmls les rbosos peuvent être envisagées (§ 36) et qui se nomment cntcgorics. h savoir : le lieu, le temps, la qualitd, la quantît(î, etc. Voy. Vllerme-i dv. ilania, traduction de Tliurot, p. 195. — M. E. Kgger, Apollonius dyscole, p. 195. — Lcrsch, Sprackphilonophte, II*" partie, p. ^A, 100, 1G2.
(1) Voy. Donatus, p. 1761, éi\. Vut9ch. — S. Augustin, p. 2010 , ibid
II y a des grammairiens qui croient que Tadverbe modifie toujours le verbe. Ainsi, Court de Gebelin dit que dans ces locutions : il est extrêmement bon ; — Uest vraiment roi^ c'est le Verbe et non 1 attribut qui est modifie par Tadverbe. Dautres, au contraire, soutiennent que Tadverbe modifie toujours lattribut , à moins qu'il n exprime une circonstance de temps.
L'une et l'autre de ces deux opinions me parait trop absolue : rien ne s'oppose à ce que la qualité relative exprimée par l'adverbe modifie tantôt le verbe être^ tantôt l'attribut, suivant que c'est le verbe ou l'attribut qui est le premier terme de la comparaison que nous faisons pour saisir l'idée exprimée par l'adverbe. Ainsi, dans ces propositions : Cet homme est gravement malade. — Cet homme peint (est peignant) supérieurement^ tout le monde sent bien que lad verbe modifie les attributs malade et peignant; jiais dans ces phrases : Cet homme est peut-être malade. — Cet homme n'est certainement pas malade, les adverbes modifient , ce me semble, Tidée d'existence (être), en y ajoutant celles de doute et de certitude. Quand Tattribut est un substantif, comme dans l'exemple cité plus haut il est vraiment roi^ ou dans cet autre : Cet homme est vraiment le chef de son parti, l'adverbe ne peut pas être considéré comme modifiant cet attribut : là est la différence essentielle entre l'adverbe et l'adjectif.
Quelques grammairiens prennent pour des conjonctions nos mots comment ^ où, quand^ pourquoi^ etc. , lorsqu'ils
sont employés pour interroger. Ainsi , suivant eux, dans ces phrases : Comment ètes-vous rentré ? — où allez-vous ? les mots comment , où, seraient des conjonctions, parce qu ils lient réellement, sans en avoir Tair , la proposition où ils se trouvent , à cette autre je demande , mais qui est supprimée. — C'est mettre dans l'analyse beaucoup trop de subtilité ; car ces phrases ne rappellent à Tesprit de personne la proposition je demande. Les mots comment^ où, quand, etc., employés pour interroger, sont par leur valeur de véritables adverbes, car ils signifient pour tout le monde de quelle manière, en ou vers quel lieu, à quel temps, etc. Le mot quel ne conserve ici rien de sa valeur do pronom relatif, c est un pur adjectif, qui ajoute au substantif la quaUté d'être un objet à déterminer. Mais quand ces mêmes mots sont placés entre deux propositions , par exemple : je demande comment vous êtes rentré ; — je ne sais pas ou j'irai , on peut dire que ce sont des conjonctions ou du moins des adverbes conjonctifs, parce qu'ils lient réellement les deux propositions, et qu'ils signifient, dans l'analyse, la manière dont, le lieu vers lequel, etc.
Dans plusieurs langues , l'adverbe souvent ne diffère matériellement de l'adjectif que par l'absence des terminaisons de concordance ; dans d'autres langues, les adverbes ont des terminaisons qui leur sont propres , par exemple : aoqxaÇf docte, fortiter, honnêtement, etc. Ces terminaisons s'expliquent évidemment par la manière dont
CCS mots sont devenus des adverbes, soit par compositioo, soit par dérivation ; mais, dans nos langues anciennes, elles remontent à une si haute antiquité et ont subi tant de changements que, sur Tétymologie de plusieurs, on ne peut plus faire que des conjectures (1). On sait que notre terminaison inoit est Tablatif latin metite (d'intention, avec intention) ; les expressions honesta mente, forti mente, tacita mente, se sont fondues dans la prononciation, mente a perdu sa valeur primitive et est devenu une simple terminaison, dont le peuple s'est emparé dans la suite pour ajouter à un radical telle ou telle idée accessoire, analogue à la modification que la terminaison ment apportait à lexpression des idées les plus communes et les plus familières.
Les adverbes se rangent en différentes classes , suivant que ridée qu'ils expriment a rapport au temps : maintenant, autrefois, toujours^ etc. ; au lieu : dedans, dehors, etc. ; à la quantité : assez, trop, etc. ; à la qualité : sagement, heureusement, et ainsi de suite. Cette classification est fondée sur la nature et le nombre des points de vue les plus généraux, sous lesquels les objets de notre perception peuvent être envisagés et comparés entre eux. Quoique purement métaphysique, le grammairien aurait
(1 ) Vr.y. Fr, Bopp, Grammaire comparative des lanyves indo-germnmqnetf eic — Ad. Kcgnier, Traité de la formation dca mots dans la lavgue grecque. Taris, 1856.
lorl de la dédaigner, comme le fait Beaûzée. Non Bculement elle établit de Tordre dans ce grand nombre d*ad* verbes et soulage ainsi la mémoire ; mds elle est atissi irès-propre à nous faire mieux saisir lorigine de leur élément matériel , qui a le plus souvent quelque analogie avec la nature de Tidée qu ils expriment.
On distingue les adverbes simples des adverbes composés, qui sont formés de plusieurs mots et se nomment aussi locutions adverbiales. Pour bien juger si deux ou plusieurs mois forment ensemble un adverbe composé, il faut distinguer les «expressions où chaque mot conserve sa signification individuelle de celles où il ne la conserve pas ; dans le premier cas, il est évident que Texpression ne forme pas un adverbe : chaque mot, en réveillant Tidée dont il est le signe, conserve sa valeur et sa nature. Ainsi , les expressions : sans faute, en premier lieu, à la hâte, etc. , quoique équivalentes à certainement, premièrement, précipitamment ou subitement , etc., ne sont pas des adverbes composés, car chaque mot y conserve sa signification ; mais les expressions : tout à coup, tout (Tun coup, de même, de plus, du moins, etc., ne paraissent former que des adverbes ; et si nous écrivons ces adverbes en deux ou plusieurs mots séparés, c'est plutôt à cause de leur origine que de leur valeur actuelle. On peut même considérer les mots de, du, à, dans ce genre d'expressions , comme de simples syllabes, aussi bien que la lettre à dans les mots : un à-compte, un à-coup, etc. ; aussi plusieurs grammai-
riens oat proposé d'écrire déplus , dailleurs , amoitis, etc., en un seul mot.
Ce qui prouve que c'est d'après ce principe que nous devons distinguer les expressions adverbiales des prépositions suivies de leur complément , c'est la manière dont deux ou trois mots , séparés à Torigine, se réunissent, d'abord dans la prononciation, puis dans Técriture, en un seul mot : cette fusion provient de ce que chacun de ces mots ayant perdu sa valeur propre , ils n'expriment tous ensemble qu'une seule idée , qui souvent n'a plus rien de commun avec les idées partielles exprimées 'par chaque mot séparé. Ainsi les mots élémentaires deviennent de simples syllabes, par exemple : aujourd'hui^ maintenant, dorénavant (de hora in ab ante, de l'heure en avant), désormaiSy (de ista hora magis)^ etc.
Plusieurs mots s'employant tantôt comme adverbes, tantôt comme conjonctions, pour en distinguer le caractère , il suffit de remarquer que l'adverbe ne modifie que Tun ou l'autre terme de la proposition où il se trouve , tandis que la conjonction marque toujours un rapport entre deux propositions, et par là les lie entre elles.