CHAPITRE III
PU «OMBRE D£S VOYELLES ET DE LEUR FORMATION. — DE LA COM TRACTION. — DES DIPIITHONGUES. — DE L'ÉLISION. —
DE L*ÉPENTHèSE.
Si noiis comparons plusieurs langues relativement aux voyeDes , nous trouvons que le nombre en varie beaucoup d'une langue à une autre et souvent de dialecte à dialecte. Il 7 a des langues qui , d'après les grammairiens » n ont que trois voyelles , d'autres en ont cinq , sept , dix , douze et davantage. Les grammairiens fixent ainsi le nombre des voyelles d'après le nombre des lettres, soit simples, soit complexes, qui en sont les signes dans l'écriture ; mais il est à remarquer que dans la langue parlée les voyelles sont ordinairement plus nombreuses que dans la langue écrite » parce que l'écriture se contente d'indiquer les différences principales entre les diverses voyelles , et laisse à l'usage les nuances plus délicates. Ainsi en français
nous marquons les sons de la lettre o dans les trois mots suivants , ordre^ corps , oser y par un seul et même signe ; Foreille saisit pourtant aisément la différence de ces trois sons , abstraction faite de leur élévation et de leur durée. Cette variation du nombre des voyelles dans les diverses langues n a rien de surprenant. En effet , depuis le son le plus fin , le plus léger jusqu'au plus sourd et le plus volumineux , nous formons tous les sons intermédiaires avec la plus grande facilité , en changeant tant soît peu la pose de notre appareil vocal. Il serait , au contraire , beaucoup plus étonnant que , malgré Tinfluence du climat , des localités , de la nourriture, des occupations et des habitudes journalières sur nos organes , le nombre des voyelles ne variât pas d'un peuple à l'autre , ou chez le même peuple à plusieurs siècles de distance. Ainsi , sans être physiologiste , on comprend très-bien que dans un climat chaud , qui rend les muscles et les tissus cellulaires de nos organes très-souples et conséquemmeut très-propres à un grand nombre de mouvements faciles , les voyelles et les consonnes sont naturellement plus variées que dans les contrées où le froid vigoureux prive notre appareil vocal d'une partie de sa flexibiUté. Les Hurons, peuplade de l'Amérique du Nord , n'ont pas, dit-on, de consonnes labiales. C'est sans doute aussi en partie par l'influence du cUmat , que le Français articule bien le son , tout en parlant vite, tandis que l'Anglais , qui tient les dents presque serrées , articule moins distinctement.
Parmi les voyelles , il y en a pourtant trois qui sont communes, je pense, à toutes les langues, et que Ton peut regarder, pour ce motif, comme les voyelles fondamentales du langage en général ; ce sont les voyelles t, a, ou.
L'usage universel de ces trois voyelles n'est pas difficile à expliquer. L'homme parle pour communiquer ses idées et il se sert à cet effet des sons. Plus ces sons diffèrent entre eux , plus ils sont propres à faire l'office de signes bien distincts. Or , les voyelles dont les sons diffèrent le plus , ce sont i, a, ou : le son i est sans contredit le plus fin y le plus léger , le plus mince ; le son ou est le plus sourd, le plus plein ; et le son a occupe , pour ainsi dire , le milieu entre ces deux sons extrêmes. Cette différence entre c^s trois voyelles est suffisamment constatée par l'oreille, qui les distingue l'une de Tautre comme le son d'une corde fine de celui d'une grosse , le son d'une sonnette de celui d'une cloche. D'après cette quaUté , que je voudrais pouvoir appeler le volume du son (1) , nos cinq
(1) Dans le langage ordinaire et même dans le langage scientifique on indique souyent cette qualité du son par les mot» de gravité , son grave , et à'acuité , son aigu, qui désignent rabaissement et réMration du son , c^est-h-dire le ton. C*eBtun grand inconvénient ot une cause de confusion. Sans doute le sou sourd et volumineux d^une grosse corde , en sVlevant , perd quelque chose de son volume ; mais il en aura toujours plus que celui d*une corde fine qui est à Tunisson avec la grosse. Le volume du son et le ton sont deux qualités tout à fait différentes , qu^il faudrait distinguer dans le langnge avec d^autant plus de soin qn^} est facile de les confondre.
voyelles les plus vulgairen et les plus distinctes 1 une de Vautre , se rangent assez bien , en partant du son le plus fin jusqu'au plus sourd, dans Tordre suivant : î, é, a, 0 , ou.
Le son des trois dernières a, o, ou, est très volumineux en comparaison des deux premières. Aussi pouvons-nous, par une légère modification dans la pose de notre appareil vocal , l'amincir, l'adoucir et obtenir ainsi trois autres voyelles , qui se distinguent Tune de l'autre sans se confondre avec aucune des cinq premières. Ces trois nouvelles voyelles sont ^représentées en français par ai ou ê , par oeu ou eu et par u. Dans plusieurs autres langues, elles sont marquées par des signes équivalents.
De ce qui précède , je conclus que les huit voyelles i, éy a, 0, ou , ai (ou ê), œu (ou eu) et u , qui sont trèsfaciles à former et en même temps très-distinctes pour louïc , peuvent être regardées comme les voyelles principales et les plus usitées dans le langage en génénd.
Sans doute , ces huit voyelles ne se trouvent pas dans chaque langue parlée et beaucoup moins dans récriture de chaque langue. U y a aussi des langues où Ion rencontre quelques voyelles qui ne répondent exactement à aucune de ces voyelles principales , par exemple , è en français , mais elles ne sont qu'au nombre de trois ou quatre ; elles diffèrent très -peu de Tune ou Vautre de nos voyelles principales , et , pour ce motif , sont rarement représentées dans Vécriture par un caractère ou un signe spécial.
Quant à la lettre que nous désignons en français par le nom de muet , c'est évidemment une véritable voyelle partout où elle est le signe d*un son laryngien , comme dans les mots me , te y ce , etc. ; elle tient de Yè , de ïai et de l'ew , et n'a pour louïe rien de bien caractérisé ; elle peut être considérée comme une voyelle informe. Mais dans les mots tels que boucke^ linge, faire , faible , etc., la lettre e n'est plus qu un simple signe orthographique, puisqu'elle n'y représente plus un son produit par le larynx , mais tout au plus un souffle de la bouche. Quelques autçes observations concernant les. voyelles Irouveronf leur place au chapitre de l'orthographe'.
Les grammairiens et les physiologistes ont cherché à déterminer les diverses poses que prend notre appareil vocal pour produire chacune de nos voyelles.
Ce qui est hors do doute , c'est que c'est la bouche qui transforme en voyelles distinctes le son formé dans le larynx ; la preuve en est qu'en tenant la bouche fermée , il nous est impossible de prononcer distinctement aucune de nos voyelles.
« La partie supérieure du pharynx , dit très-bien M. Kersten , celle qui est destinée à la respiration et au passage de l'air , est constamment ouverte et à peu près iomiobile. Le nez est osseux et cartilagineux ; ei par con-
séqucnt , il est encore moins propre à changer ses cavités. Ce n'est donc ni le pharynx ni le nez qui pourrait modifier considérablement la voix. Ils ont leur influence et leur fonction ; ils sont mêmes nécessaires à certains égards. Mais , ce qui est certain , c'est que , seuls , ils seraient incapables d'opérer aucune des transformations vocales (des voyelles et des consonnes) , dont je vais parler. U est facile de s en assurer, si Ion essaie de s en servir exclusivement. Ou on ferme par exemple la bouche , soit à sa sortie par le moyen des lèvres , soit à son entrée par l'élévation de la racine de la langue contre le voile palatin ; et qu'on fasiëe passer les ondes sonores par le pharynx et le nez. Dans cette situation des organes , il vous est facile d'élever et de baisser la voix , de former des tons , de chanter , parce que c'est la glotte seule qui opéré" cette modification. Mais alors vous n'avez qu'une voix , qu'une nature de son... » « Mais , si nous examinons la bouche , nous y trouvons un canal voûté qui se modifie de toutes les manières. Ce canal a une porte d'entrée , du côté du pharynx , et une porte de sortie ; ces deux portes non-seulement s'ouvrent et se ferment à volonté , mais elles s'ouvrent et se ferment plus ou moins parfaitement. Ses parois latérales ou les joues se resserrent ou se distendent , de manière à diminuer et à augmenter sa capacité, selon le besoin. U en est de même des lèvres , qui s'allongent en dehors ou so retirent en arrière , et modifient le tuyau dans son étendue. A Fin* térieur , le plus admirable des instruments , la langue »
doué d'une mobilité unique et exécutant ses mouvements
en tout sens avec une dextérité qui est rarement en défaut, remplit tous les rôles à la fois et sert ou à modifier la capacité du canal , ou à imprimer diverses formes aux ondes sonores, etc. Les arcades dentaires , tantôt réunies, tantôt séparées , concourent avec la langue et les lèvres , soit à intercepter le son , soit à le distinguer par diverses articulations broyantes. Le voile palatin , qui sépare la bouche du pharynx et qui appartient également aux deux cavités, diminue ou augmente son ouverture appelée isthme à divers degrés ou la ferme entièrement, à Taide de la langue. En un mot , de toutes les parties de la bouche , à peine y en a-t~il une seule qui ne se prêter à quelque modification. (1) »
Mais si Ion demande quelles sont les poses ou les formes principales de la bouche qui donnent à la voix ce son distinct et propre à chacune de nos voyelles , la question devient très-difficile à résoudre ; car la bouche , comme on vient de le voir , est un corps de tuyau très-compliqué ; les parties dont elle se compose sont très-flexibles , et par suite leurs changements de situation sont si peu sensibles, qu ils se dérobent pour ainsi dire à notre observation. Il est presque superflu de faire remarquer que la solution de la question ainsi posée appartient plutôt à la physiologie qu'à la grammaire.
(1) Essai snr Tactivîtë du principe pensant , vol. I(, psg. 15S.
Le pi*emier grammairiea , à ma connaissance » qui a fait dans les temps modernes de louables efforts pour avoir sur ce point de linguistique , comme sur beaucoup d'autres y des idées plus claires que ses prédécesseurs , est le président de Brosses. Voici comment il s exprime :
« La voyelle en général n est autre chose que la voix , c'est-à-dire que le son simple et permanent de la bouche , que Ion peut faire durer, sans aucun nouveau mouvement des organes , aussi longtemps que la poitrine peut, fournir de lair. Les consonnes sont les articulations de ce même sou que Ion fait passer par un certain organe , comme & travers une filière , ce qui lui donne une forme. Cette forme se donne en un seul instant et ne peut être permanente. Que si elle parait Tètre dans quelques articulations fortes qu'on appelle esprits rudes , ce n'est plus un son clair et distinct y ce n'est qu'un sifflement sourd qu'on est obligé d'appeler du nom contradictoire de voyelle muette. Ainsi la voiœ et la consonne sont comme la matière et la forme , la substance et le mode. L'instrument général de la voix doit être considéré comme un tuyau long qui s'étend depuis le fond de la gorge jusqu'au bord extérieur des lèvres. Ce tuyau est susceptible d'être resserré selon un diamètre plus grand ou moindre , d'être étendu ou raccourci selon une longueur plus grande ou moindre. Ainsi le simple son qui en sort représente à l'oreille l'état où l'on a tenu le tuyau en y poussant l'air. Les différences du son simple sont comme les différences de cet état , d'où
il suit qu elles sont infinies ; puisqu un tuyau flexible peut être conduit par dégradation insensible depuis son plus large diamètre et sa plus grande longueur jusqu'à son état le plus resserré et le plus raccourci. On remarque communément sept divisions plus marquées du son simple , ou sept états du tuyau qu'on appelle voyelles 9 a y é^ é,iy o, ou, u. Mais il est clair qu'une ligne ayant autant de parties qu'H y a de points indivisibles, qui la composent dans toute sa longueur , il y a autant de voyelles qu'il peut y avoir de divisions intermédiaires entre les sept ci-dessus y d'où il suit qu'il y en a une infinité. On remarque facilement en effet qu'une nation ne divise pas précisément comme une autre le diapason ou échelle de sa voix , et que les voyelles des Anglais, par exemple , ne sont pas celles des Français. Aussi ne reconnail-on plus rien dans le son des voyelles du même mot prononcé dans deux langues différentes (i). »
Ensuite le président de Brosses assimile le tuyau dont il vient de parler , à un entonnoir flexible dont ou diminue à volonté les deux diamètres pour former le son de chaque voyeUe ; en sorte que , selon lui , l'instrument général de la voix, pour produire a, est le plus grand entonnoir y et pour produire u , le plus petit entonnoir ; et ainsi de suite pour les autres voyelles intermédiaires. Yoid
(I) Traite delà formation mécanique des langues , etc Paris, an IX (1801) , 2 vol. in- 12. Voy. vol. 1", png. 97 et buîv. La pr^jn'trc édition est de 1765.
la figure par laquelle ce savant a représenté les difTêrents entonnoirs avec la voyelle de chacun , c'est-à-dire les différentes formes que prend notre appareil vocal , depuis le fond de la gorge jusqu'au bord extérieur des lèvres , pour produire les sept voyelles :
Cette comparaison de notre appareil vocal à un entonnoir , destinée à expliquer la formation de chaque voyelle,
est évidemmeat arbitraire , sans aucun fondement et même contraire à toutes les expériences. D abord notre bouche » depuis le fond de la gorge jusqu'au bord extérieur des lèvres , n'a nullement la forme d'un entonnoir : par sa grande cavité^ dont lentrée et la sortie sont assez étroites, elle ressemble bien plus à deux entonnoirs unis par leurs parties évasées. Ensuite les voyelles assignées aux entonnoirs différent bien plus que leurs entonnoirs respectifs ; (ar en accordant même que le plus grand entonnoir donne la voyelle a, aucun de tous les autres ne donnera ni i ni m y mais tous répéteront a , avec la différence que ce son a deviendra de moins en moins volumineux, et quel qu'en soit le ton , ce ne sera jamais un t.
Parmi les grammairiens postérieurs à de Brosses , je citerai encore ici Beauzée. « Notre langue, dit-il, me paraît avoir admis huit voix fondamentales , d'où dérivent , par (les changements forts légers , les autres voix simples usitées parmi nous. Les voici rangées selon l'analogie des dispositions de la bouche lors de leur formation.
meunier, poser, lumière, poudre.
« La bouche est simplement plus ou moins ouverte pour h génération des quatre premières voix , qui retentis-
es
cadre, (été.
eu
a ce
f}onté.
misère.
ou
sent dans la cavité de la bouche : je les appellerais volontiers des voix retentissantes , et les voyelles qui les représenteraient, seraient pareillement nommées voyelles retentissantes. »
« A est à la tète,... parce que c'est la voix naturelle y et la première ou du moins la plus fréquente dans la bouche des enfants. L'ouverture de bouche nécessaire à la prononciation de cette voix , est de toutes la plus aisée et celle qui laisse le cours le plus libre à Tair intérieur. Le canal semble se rétrécir de plus en plus pour les autres ; la langue s'élève et se porte en avant pour ê ; un peu plus pour é ; et les mâchoires se rapprochent encore un peu davantage pour i. •
« Pour la génération des quatre dernières voix , les lèvres se rapprochent ou se portent en avant d'une manière si sensible , que l'on pourrait donner à ces voix le nom de labiales , et aux voyelles qui les représenteraient la dénomination analogue de voyelles labiales. »
« Les lèvres forment autour de la bouche une espèce de
cercle pour produire eu ; elles se serrent davantage et se
portent en avant pour o , encore plus pour u ; mais pour le son ou , elles se serrent et b'avancent plus que pour
aucun autre. (1) »
Les grammairiens français qui sont venus après Beau-
zée n'ont guère fait que reproduire ses ob.servations , sans
rien y ajouter de remarquable.
(1) Grammaire générale par Bcaaaëe, Paris. 18 J 9, pag. ô. La première ëdition parut en 1767.
Les physiologistes ont été plus loin dans leurs reclierches que les grammairiens ; et comme ils sont en même temps plus compétents pour résoudre 1^ question de linguistique dont il s'agit , je crois devoir faire connaître ici le résultat de leurs expériences. Dans ce but , je vais transcrire ce que dit à ce sujet le célèbre J. Mûller , que j*ai déjà cité , et qui , parmi les physiologistes de notre siècle , s'est le plus occupé de notre appareil vocal.
« Kratzenstein (!) et Kempelen (2) , dit M. Mûller , ont fait voir que les conditions requises pour la transformation d'un même son en voyelles différentes se réduisent au degré d'ampleur de deux parties , le canal oral et l'ouverture de la bouche Kempelen appelle canal oral l'espace compris entre la langue et le palais. Certaines voyelles exigent que l'orifice buccal et le canal oral soient larges, d'autres que tous deux soient étroits, d'autres encore que l'un soitlarge et l'autre étroit. Si l'on admet, avec Kempelen, cinq degrés de largeur pour le canal oral, on a pour
i, largeur du canal oral 1; largeur de l'orifice buccal 3
ou, 5 !
(1) Tentamen resolrendi problcuia al) Acad. I^c Petrop. , 1 780 , propos.
(2) Mechanismus dcr menschlichen Sprache , etc. Vienne, 1791.
« Les proportions pour les autres voyelles é ^ eu et u sont faciles à tmuver d*après cela. »
« Purkinje (1) a montré , continue M. Muller , que tes conditions nécessaires pour la formation de quelques voyelles , notamment d'à et dV , n'ont point été assignées d'une manière bien exacte par Kempelen. Ces deux voyelles dépendent principalement de la forme de l'espace compris entre la base de la langue et le pharynx ; pour toutes deux, cet espace est grand et il l'est plus pour é que pour a ; mais a et ^ peuvent être prononcés avec la même ouverture de bouche. La position assignée aux lèvres (leur allongement avec un petit cercle ) pour l'émission de Yo n'est pas non plus nécessaire (2). »
M. Millier partage , comme on le voit , l'opinion des
auteurs qu'il cite. Comme eux , il attribue la différence du
son qui distingue les voyelles l'une de l'autre , à la forme
du canal oral plus ou moins élargi , et à une ouverture
de bouche plus ou moins grande. Pour les personnes qui
ont le goût de vérifier par leurs propres observations cette
doctrine des physiologistes , je ferai remarquer que nous rétrécissons le canal oral en approchant la langue du palais.
Le contraire a lieu par la dépression de la langue.
Les dernières recherches étendues et sérieuses qui ont
été faites sur notre appareil vocal , sur sa disposition et
(1) Parkinje,Badaniaw, etc. (Recherches sur la physiologie de la Inngae hntnaine) Krakow , 1836.
(2) Voy, J. Millier^ ouTrage cit<« , pag. 218 et suiv.
sur laction de chacune de ses parties pour produire les éléments de la parole , les voyelles et les consonnes , sont dues à noire concitoyen M. Kersten.
M. Kersten , parfaitement initié à la théorie des instruments de musique , ainsi qu^aux détails anatomiques de notre appareil vocal , et profitant avec discernement des expériences des physiologistes , a été conduit par ses propres observations à une théorie différente de celle de ses devanciers. H fait intervenir, pour une bonne part, dans la formation des diverses voyelles , rallongement et le raccourcissement de la bouche comme corps de tuyau d'un instrument de musique , au moyen des lèvres. Au risque d'abuser de la patience de mes lecteurs , je crois devoir exposer , au moins en quelques mots, le résultat des observations de ce savant. J'emprunterai autant que possible ses propres expressions.
M. Kersten part de ce principe que la voix a est le son fondamental de notre appareil vocal , c'est-à-dire le sou naturel , le son propre comme celui de tout instrument de musique ; « parce que cette voix a se forme par la simple ouverture du corps de tuyau , sans aucun travail particulier du côté des parties mobiles , si ce n'est la disjonction des arcades dentaires , disjonction qu'il ne faut pas regarder comme une modification de l'instrument, puisque tout instrument , pour rendre im son, est supposé ouvert et libre. » (pag. 214.)
Voici maintenant la pose qu'il assigne à la bouche pour
produire la voix a : « Nous donnons , dit-il , à louverture de la bouche la plus grande dimension ordinaire. La langue déprimée y retirée sur elle-même , éloignée autant que possible des arcades dentaires qui lentourent, demeure en repos. Le voile du palais est levé. Cette forme du corps de tuyau étant donnée , nous n avons qu'à faire vibrer les liordes vocales, pour entendre la voyelle a. » (pag. 222) Les autres voyelles ne sont que des variations du même son a ; leur formation ne dépend donc que d une modification de l'instrument, c'est-à-dire d'un changement survenu dans la position oîi se trouve la bouche pour prononcer a. M. Kersten distingue trois modes de changement , auxquels répondent trois classes de voyelles ou trois échelles phonétiques , ayant chacune la voyelle a pour point de départ. (1)
!• Les voyelles tf , d , o ^ ou , appelées par l'auteur graves-sourdes , résultent de l'allongement progressif du corps de tuyau de l'organe vocal , de son élargissement intérieur et de la diminution proportionnelle de son ouverture.
Il est à remarquer que M. Kersten représente par d, marqué d'un circonflexe , la voyelle o telle qu'elle sonne dans les mots français corps j mort y etc. ; et par à avec un
(1) M. Kcrstcu nous avertit qu*en employant dans ce chapitre les mots grave^ gravité , aigu , acuité, il entend parler dn volume da son et non pas da ton.
acœnt grave , la voyelle des mots ordre^ note, etc. L'o saas accent indique , si je ne me trompe , le même son que au , eau, ou que la voyelle o dans les mots poser , oser.
2* Les voyelles ê , è, é, t, nommées par l'auteur éckktantes-aigues , résultent du raccourcissement et du rétrécissement progressifs du corps de tuyau de Toi^ane vocal.
M. Kersten fait remarquer que le son qu il veut indiquer par ê, n existe pas en français ; il ne trouve conséquemment aucun mot français pour faire saisir au juste le son de cette voyelle. H me semble que pour indiquer assez distinctement les sons que M. Kersten a en vue par ses voyelles è, ë, é, i, et qui forment la seconde échelle , on pourrait citer , en partant du son à , les mots suivants : part, pair, pelle, pré, prix.
L'auteur ajoute que, pour la formation de ces quatre voyelles , l'ouverture de la bouche est pour le moins aussi grande que pour la prononciation de l'a , mais qu'elle est d'ime aulre forme. Elle perd en élévation ce qu'elle gagne en largeur , et elle finit par ressembler à ime fente horizontale.
3** Les voyelles eu, eùy eu, u, appelées par l'auteur douceS'flûtées j résultent de l'allongement progressif du corps de tuyau de l'organe vocal, de son rétrécissement intérieur et de la diminution proportionnelle de son ouverture.
M. Kersten, pour faire saisir au juste le son indiqué
par chacune de ces quatre voyelles , qui font sa troisième échelle phont^tique, cite plusieurs mots français ^ mais il y règne , ce me semble , une grande confusion pour une oreille française. Comme je tiens à faire connaître à mes lecteurs le son que M. Kersten attache, je le pense , à chacune de ces quatre voyelles , je citerai , toujours en partant de la voyelle a, pour exemples et dans le même ordre les mots suivants : part, peur, peuple, peu, pur.
Cette nouvelle théorie de M. Kersten concernant les premiers éléments de la parole me paraît aussi ingénieuse que subtile. Les meilleurs juges , pour l'apprécier dans son ensemble , sont sans doute les physiologistes.
Quelle que soit la disposition qu on assigne à la bouche pour la formation de chacune de nos voyelles , il est certain que deux voyelles prononcées séparément sont produites par deux poses très-distinctes. Or , pour passer subitement d'une de ces poses à une autre, surtout quand elles diffèrent beaucoup , on peut éprouver la même difficulté qu'on éprouve dans le chant pour sauter rapidement d'un son très-élevé à un son très-bas , et vice-ver sa. L'homme a naturellement cherché à éviter ou du moins à diminuer cette difficulté ; el les moyens auxquels il a eu
recours dans ce but , peuvent être , je le pense , regardés comme la cause principale des changements que deux voyelles consécutives subissent dans la plupart des lan« gucs , et qu'on désigne par les noms de contraction , diph- Ihongue , élisùm et épenthèse. Car, remarquons le bien , les langues se forment dans la bouche du peuple , qui change ou écarte tout ce qui gène la facilité de la prononciation , et blesse par cela même Foreille de celui qui écoute. « Un mauvais son , dit M. Baron, est celui qui blesse l'oreille , et tout son blesse l'oreille , dès qu'il fatigue en quoi que ce soit l'organe appelé à l'émettre (!).»•
Comme l'usage et les effets de ces changements sont traités en détail dans chaque grammaire particuUëre , il me suffira d'en rappeler brièvement la nature , en y ajoutant quelques observations qui me paraissent avoir de l'importance pour le grammairien.
I. La contraction consiste en général dans la réduction ou réunion de deux voix ou voyelles consécutives en une seule ; par exemple : x^tog , x^^S > àéekog , ô^log ; zelxBÏ , teixet ; (piXéeiv^ (piXsîv ; Ti^aeiVj Tt/Mç?y, etc. ; en latin, mancipiiy mandpi; peculii , pecuH , etc. ; en français , Août , paon, faon, etc. , que nous prononçons aujourd'hui Oftt , pan , fan , etc.
Remarquons d'abord que la contraction a lieu non seulement pour deux voyelles pures et consécutives , mais
(1) De la Rhétorique on de la composition littéraire. BruxelluA 1S49. pag. 2Sô.
aussi pour deux voyelles dont la seconde est précédée d'une faible articulation , par exemple , h, g, v, etc. ; car dans ce cas il arrive facilement , surtout quand les mots passent d une langue à une autre , que rartirulation ou la consonne , qui est très-faible , est supprimée par la rapidité de la prononciation , et que , par suite , le besoin de la contraction se fait sentir. Pour exemples, je citerai les mots suivants : mM, m7 ; mihi, m/, etc. — Augustus ^ en français Août ; magis , en français mais etc. — Mor vors , Mars; amavei^nt, amarunl ; juverint, juerint^ jurint ; juventus , avuncvius , en français jeunesse^ oncle etc. (!)
£n comparant plusieurs langues , nous remarquons aussi que , lorsque de deux voyelles consécutives d*un même mot y la première est un o, ou, v, elle se change souvent en la consonne v , ou m? , prononcée comme dans Moisk ; et si la première est un i, elle se change en la consonne jy prononcée conmie y dans yatagan. Réciproquement , ces deux consonnes se changent facilement en leurs voyelles analogues. Pour exemples, je citerai olvog^ vinum, Wein en allemand, vin ; ovaLy va£ en latin , îceh en allemand ; vavg , navis pour nauis ; di5o, ztoei en allemand, two en anglais ; ouest^ West en allemand ; vidua^ Witwe, en allemand ; Sueeia , Schtoeden ; Suisse , Schweitz ;
( I ) V«»y. Théorie générale de TAccentuation latine par MM. Weil et Benloew , Paris 1855 . pag. 182. et suiv.
îiSta , jota ; laoni^g , jaspts. A ces exemples on peut en ajouter beaucoup d^autres , mais surtout les mots latins genutty tenuia^ avec les cas obliques de abies, paries^ aries, tels qu'ils se rencontrent souvent chez les poètes , genva , tenvia, abjetis, etc.
Cette transformation qui se rencontre déjà en sanscrit et dans d'autres vieilles langues , vient sans doute de la rapidité de la prononciation et de ce que notre bouche prend la même pose pour o , ou y uei pour t; ou to ; pour t et pour/ ; la seule différence qui existe , quant à leur production y entre ces voyelles et leurs consonnes analogues, c'est que pour les premières la pose de notre bouche est accompagnée d une vibration des cordes vocales qu) rend Tair sonore , tandis que pour les secondes , on ne fait pas vibrer les cordes vocales , mais on passe rapidement à une autre pose ; et c est ce mouvement instantané de quelque partie de notre bouche , qui imprime à la voyelle suivante une modification semblable à celle que produisent les autres consonnes. Ainsi , en prononçant rapidement le most oîvog ou plutôt o-ï-vog sans faire entendre le son de o, la voyelle ï sonnera wi ou vi^ comme Wein en allemand, ou vinum en latin ; ie même , en donnant à la bouche la pose voulue pour prononcer ou , sans pourtant faire entendre aucun son , et en passant rapidement au son est , vous produirez le mot west. La même explication s'applique au changement de la voyelle t en la consonne j. 11 est presque superflu de faire remarquer qu'une prononciation
lente et traînante change ces mêmes consonnes en leurs voyelles analogues. Tout ce qui concerne cette transformation d'une voyelle en sa consonne analogue et vice versa, qui a déjà occupé les plus anciens grammairiens , a été expliqué par M. Kersten (I) de manière à ne rien laisser à désirer.
II. En passant rapidement d'une pose de la bouche à une autre pour prononcer deux voyelles consécutives , il arrive aussi dans certains cas que le son qui accompagne ce passage momentané n'est plus , au jugement de Foreille, celui d'une seule voyelle bien formée ni de deux voyelles bien distinctes , mais plutôt un son complexe qui tient à la fois de deux voyelles , tel que celui qui est indiqué par ai, ay et oy dans les mots français hoM^ travail , cailloUy Mayence, soyeZy voyez , etc. ; par au, eu dans les mots \dXm&plaudo , neuter , etc, et par oi ù dans les mots grecs Ooïfiogy sifil , etc. Ces sons et d'autres du même genre s nffeUeni diphtf longue (J/qpdoyyo^, double son) , c'est-àdire sont composé de deux voyelles dont on aperçoit à . peine la distinction et qui sont comme fondues ensemble par une seule émission de l'air sonore , dont le timbre particulier résulte de l'état de la bouche durant le passage d'une voyelle à l'autre.
Cette explication de la diphthongue fait suffisamment
(0 Voy. Essai sur TactiTitë du principe pensant, vol. II, pag. 321 et su IV.
comprendre que ce qui la distingue essentiellement de deux voyelles , c'est la fusion en quelque sorte des deux sons en un seul , et qu6 l'oreille seule peut décider si deux voyelles consécutives formeut une diphthongue ou deux sons séparés.
Suivant quelques grammairiens , les sons que je viens de citer pour exemples de diphthongues, sont des diphthongues impropres , et toutes les voyelles longues sont de vraies diphthongues. C'est une confusion d'idées. D'autres veulent bien prendre les mêmes sons pour des dij)hthongués , mais impropres ou bâtardes , parce que la pronon- (ûation ne se partage pas également entre les deux voyelles , dont la seconde est beaucoup moins sensible pour l'ouïe. A mon avis , ceci revient à dire qu'il n'existe pas de vraie diphthongue ; car par la fusion des deux sons en un seul pour lequel les Grecs ont créé le nom de diphthongue , une des deux voyelles perd toujours quelque chose de sa prononciation ou de sa forme ordiniire ; il serait impossible sans cela de les fondre en im seul son : la rapidité de la prononciation ne suffit pas , non plus qu'il ne suffirait de rapprocher deux morceaux de métal pour en faire un seul.
Les langues diffèrent beaucoup entre elles relativement au nombre des diphthongues dont elles font usage. Il y a des langues qui n'en ont pas , par exemple , l'hébreu ; en arabe , on en distingue deux ; en sanscrit , les grammairiens efi comptent quatre ; en latin , éga-
lement quatre ; en alleuiand , cinq ; en grec , treize ;
0tC.
Pour bien apprécier et pour rectifier au besoin ce que nous enseignent les grammairiens concernant le nombre des diphthongues usitées dans chaque langue , je ferai remarquer qu ils en ont jugé uniquement par Técriture » et qu ils ont toujours pris pour une diphthongue deux voyelles consécutives de la même syllabe. Ainsi , les grammairiens grecs et latins regardent ou dans les mots TOVTO , âovkog elae , œ dans les mots Caesar , pœna , comme des diphthongues ; mais si Ton juge de ces prétendues diphthongues d après leur son , comme on doit le faire , il est évident que ce sont de simples voyelles aussi bien que la et Ti ; car les sons indiqués par 00 , oe , oe dans les mots que je viens de citer , se forment chacun par une seule pose de la bouche , qui n est nullement complexe, et qu*on peut faire durer à volonté sans aucune gène ; ce sont donc des sons simples , et ce qui le prouve c'est que nous pouvons faire une tenue sur ces sons , tandis que , sur les vraies diphthongues , nous ne le pouvons pas. D autres fois les grammairiens , par suite de la fausse idée qu'ils ont de la diphthongue, donnent pour telle deux voyelles consécutives lorsqu'elles sont prononcées rapidement , quoiqu'elles restent bien distinctes et qu'elles forment deux sons bien séparés pour l'oreille , comme ia et io dans les mots français fiacre , fiole , etc. Si l'on veut pourtant absolument prendre ici ia et io pour
<les diphthoiiî^uos, parce que les portes, qui ont d'ailleurs égard au temps plutôt qu'au son , n'en font aujourd'hui qu'une seule syllabe , elles ne peuvent être que des diphthongues impropres , parce que la fusion leur manque ; aussi ne sent-on nullement le besoin de les représenter par un seul signe dans l'écriture. C'est aussi au fond pour le même motif que les voyelles a-o , é-a , i-ou , o-ùu ne sa prêtent pas à former des diphthongues , parce que le soh de la seconde voyelle , étant plus sourd , plus plein , plus volumineux que celui de la première , ne se laisse pas fondre en un double son avec le précédent , qui est plus fin , plus léger. De plus , ici toute fusion est moins nécessaire , parce qu'on passe avec la plus grande facilité de la première voyelle à la seconde , sans altérer en rien la prononciation nette et bien distincte de l'une et de l'autre. C'est ce qui ma toujours porté à croire qu'il est plus facile de prononcer successivement , d'une manière rapide et distincte , les voyelles i , é, a, o, ou, en commençant par î'que par ou ; en d'autres termes , que l'élargissement progressif du canal oral nous est plus facile que le rétrécissement progressif. Plusieurs grammairiens sont d'un avis contraire.
Les diphthongues , qui rendent la prononciation plus allongée , plus gazouillée , ont sans doute beaucoup ajouté à l'agrément de la langue grecque , où elles sont si variées et d'un usage si fréquent. En revanche, la langue latine , par ses voyelles simples, pleines , sourdes ou'vo-
lumineuses , paraît avoir eu, comme la iiatiou elle-uième, quelque chose de positif , de ferme et de mâle , qu'on ne sent ni en grec ni dans nos langues modernes , si ce n'est peut-être en espagnol.
III. ÏSélision est la suppression de la voyelle finale d'un mot avant un autre mot qui commence par une voyelle , comme dans ce vers de Virgile ( Aen. V,710):
Quidquid erit, superanda omnis fortuna ferendo est.
où il faut prononcer : superand omnis ^ ferendest.
Au lieu de citer ici plusieurs exemples des diverses espèces d'élision , usitées dans diverses langues , j'aime mieux transcrire une obser\'ation de du Marsais , qui a une application générale et explique trùs-bicn l'origine de l'élision.
« Il y a Bâillement ( on dit également Hiatus , mais ce dernier est latin ) , écrit-il , toutes les fois qu'mi mot terminé par une voyelle est suivi par un autre qui commence par une voyelle , comme dans il m obligea à y aller ; alors la bouche demeure ouverte entre les voyelles , par la nécessité de donner passage à l'air qui forme l'une , puis l'aulre , sans aucune consonne intermédiaire : ce concours de voyelles est plus pénible à exécuter pour celui qui parle, et par conséquent moins agréable à entendre pour celui qui écoute ; au lieu qu'une consonne faciUterait le passage d'une voyelle à l'autre. C'est ce qui a fait que , dans toutes les langues , le mécanisme do la parole a introduit ou
— an —
I elisiou de la voyelle du mot précédent , ou une consonne euphonique entre les deux voyelles (i). »
Les Romains , dans leurs vers , élidaient pareillement la lettre m finale , quand le mot suivant commençait par une voyelle , comme dans ce vers de Juvénal (Sat. XIV , 139):
Crescit amor nummi , quantum ipsa pecunîa crescit.
où le mètre exige qu'on prononce ^t^an/'/p^a. De celle élision de la lettre m chez les Romains , on a conclu avec beaucoup de vraisemblance , qu'ils prononçaient la terminaison wm, am , etc., comme les voyelles nasales on, aw, etc. de la langue française. Aussi Priscien dit que la lettre m est faiblement articulée à la fin des mois (2).
Les grammairiens font quelquefois des reproches aux poètes de ce qu'ils admettent Yhiatus dans leurs vers , et ils ne leur pardonnent cette inexactitude qu'à cause de la difficulté du mètre , comme dans ces vers de Vii^le (Ecl. III, 6 ; Georg. I, 281) i
Et succus pecori, et lac subducitur agnis. Ter sunt conati imponere Pelio Ossam.
Il est permis de croire que la règle des grammairiens qui exige de pratiquer Yélision partout et toujours , est trop absolue ; car il se peut que la cortstruction de la phrase
(f) Encyclopédie méthodique t GvAmmalrc el Littérature, au mol
Bâillement.
(2) M obscurum in extremîtate dictionani sonans, ut tcniplum. Voy. Putsch, Grammaticn latin» auctores antiqui. Hanor. 1605, pag. 565.
permette de faire uue petite pause entre les deux mots dont Fun finit et Tautre commence par une voyelle ; alors il n y a plus aucune gêne dans la prononciation , ni rien de blessant pour loreille , et c est le cas , ce me semble , dans les deux vers que je viens de citer. D'ailleurs , la succession immédiate de certaines voyelles dans un seul mot produit souvent un son très-mélodieux, comme Danaé, Jlia, Léon, etc. ; pourquoi ne pourrait-il pas en être de même lorsque ces voyelles se succèdent d'un mot à un autre 1 En cfl'et le résultat est identique pour loreille.
Aussi les poètes grecs sont bien loin de faire de Télision un usage aussi étendu que les poètes romains ; car souvent ils se contentent de rendre brève , par une prononciation rapide , une diphthongue ou une autre voyelle longue de sa nature. On conçoit que ce procédé est également propre à remplacer Félision , parce qu'il se peut que les deux voyelles consécutives n'aient plus rien de gênant pour l'organe , dès qu'on passe rapidement sur la première. Les poètes latins emploient quelquefois le même procédé , comme Virgile dans ce vers (Eclog. VII, 108) ;
Credimus ? an, qui amant , ipsi sibi somnia fingunt ?
t La modulation du style comme celle du chant , dit très-bien Marmonlel , exige tantôt des sons coulés et tantôt des sons détachés , selon le caractère du sentiment ou de l'image qu'on veut peindre : non seulement Y hiatus est quelquefois permis ^ mais il est souvent agréable. Cest au sentiment à le choisir et à l'oreille à marquer sa
place (1). » Comme il en est réellemeot ainsi, on ne peut douter que plusieurs vers de nos grands poètes, quoique critiqués par les grammairiens à cause de Y hiatus, ne soient , si non des beautés , du moins à Tabri de tout reproche , comme ce vers du discours majestueux, que Racine met dans la bouche du grand-prêtre Joad :
Celui qui met un frein à la fureur des flols , Sait aussi des méchants arrêter les complots.
(Athal.I, 1.)
\j hiatus , qui arrête la prononciation après le mot frein est sans doute , si non choisi , du moins bien placé pour donner à lexpression cette harmonie imitative que Pope exige et qu'il appelle si bien ïécho du sens : The sound must seem an écho to te sens , le sou doit nous sembler un àeho de la pensée. (Essay on crilicism , part. IL).
(|Va()Par épenthèse , j'entends ici Finsertion d'une
coiisôiihfip. entre deux voyelles , uniquement destinée à fa-
iioâitet bqprotionciation. Ainsi , en français nous mettons
un t euphonique dans y a-t-il, dira-t-on , m'aime-t-eile ,
Me. ; . en ^rec un v dans srvipev tue , etc. ; en latm ,
^MXb diàamsipiso-é'ero, re-d-ire ; un v dans ovis , brebis , et
'^at?i/m , çe\Sf, %tfc'. ; car ces deux mois sont évidemment les
imteiesbi^eiojiii^et dov (2).
•SE I iQiipiliffi luoq oiJ-
ivïiVif^t) if(k)fi!iéhfijf(^péd%e méthodique^ Grain, et Litt., au mot Hiatus, '>»^i2^i^aàMiU9mAk$ {ormés^AV épenihète^ M. Kcraten comprend le -aâè'àir U\#6mIA<IimP<1k' C'est ainsi, dit-il, que, du nom Ahraam , nous t\4açiixn^ùàit^çf^dkfphè, » (roi. II, pag. 209). C'est là nn lapsus mémorim ; car le premier nom de ce patriarche , qui ëtait Abram (pat$r
^.rik
Il arrive quelquefois que , par euphonie , c'esl-à-dire pour rendre la prononciation facile et le son agréable , on sacrifie les règles de la grammaire à Tépenthèse. Impetratum est à consuetudine , dit Cicéron , ut peccare suavitcUis causa liceret (Orator , §. 47). Ainsi , en français nous disons mon âme , mon épée, etc. ; quoique ces noms soient féminins. C'est également pour motif d'euphonie que Racine fait dire à Âgamemnon,
J'écrivis en Argos , (Iphigénie, acle 1, se. 1 .)
Le nombre de toutes ces altérations dans les voyelles varie d'une langue à l'autre, et souvent d'un siècle à l'autre dans la même langue. Nous pouvons pourtant , je pense , poser en principe que» plus une langue a reçu de développement , c'est-à-dire plus elle est riche en mots composés ou dérivés et en inflexions , et plus l'oreille est délicate , plus ces variations sont nombreuses ; car elles ont pour but d'éviter la gêne que cause le passage subit d'une voyelle à une autre » et de rendre en même temps le son
excelsus) arec un penl a dans la seconde syllabe et sans h , fat change de son vivant en celui à* Abraham ( pater multttudiniê , mut" iarum f/eiitium ) avec un h bien aspire. L*origine et le motif de ce changement de nom se trouvent dans la Genèse , chap. XYII, v. 5. J^ajouterai que Torthographe de la Vulgate , qui à partir de ce verset ëcrit toujours Abraham , est plus précise et plus exacte que celle de la Version des Septante, qui, n^ayantpas de lettre pour marquer Tas* piration de la voyelle par laquelle commence une syllabe au milieu d*un mot, se contente d'ëcrire ^kfipxx/i. Cet exemple nous fait voir aussi que Tëtymoh.gie d*un mot tient quelquefois à un point obscur de Thistoire plutôt qu*à Teffet de la prononciation, quelque apparente qu*eii •oit rinfluence.
plus agréable à loreille. Les voyelles primitives des mois d'une pareille langue n ont rien de stable , elles changent continuellement, tantôt par assonnance avec celles qui précèdent ou qui suivent , tantôt par le déplacement de Taccent tonique , et quelquefois par la nature des consonnes qui les accompagnent ; car entre la pose de notre bouche pour donner telle voyelle et le mouvement subit de la partie mobile de notre appareil vocal pour former telle consonne, il y a des relations physiologiques qui favorisent ou empêchent leur action simultanée (1).
On conçoit que les voyelles et les diphthongues , étant extrêmement variables do leur nature , ne sont pas d une grande importance dans les recherches étymologiques. Je me bornerai à citer un seul exemple : nie en sanscrit ; vv^ en grec ; nox en latin ; Nacht en allemand ; night en anglais ; noUe en itaUen ; nuit en français , etc.
(1) Voy. Essai philosophique sur la formation de la langue française, parEd. duMéril. Paris, 1852 , pag. 280 et suiv. — Grammatik der romauischen Sprachen von Fr. Dicz, 2« c«dit., Dcun, 18C6, vol. I , pag. 134 et suiv.