CHAPITRE V
ètS SYLLABES. — DE L4 DIVISION DES SYLLABES ET DE LEUR SiPARATIO.f . — DE LA QUA!ITITt ET DE l'aCCEMT TOlflQUE*
Les sons élémcntaired que nous faisons entendre distinctement , soit purs et représentés par les voyelles , soit diversement modifiés par les articulations ou consonnes , pourraient servir isolément de signes à un très-grand nombre d'idées, et constituer une langue dont tous les mots seraient d'une seule syllabe. Il est même vraisemblable que le langage, dans sa première simplicité, se composait uniquement de monosyllabes, quoique nous n en sachions rien de certain, parce que les plus anciennes langues, à Tépoque où nous les connaissons, étaient déjà écrites et avaient probablement subi bien des altérations antérieures dans la bouche du peuple. Mais ce que nous voyons dans les plus anciennes langues comme dans les langues modernes , c'est
que, pour désigqer }es pbjets par le son de s» voixi Iliomme a eu recours , et cela très-naturelleiuent comme je le montrerai pli^s loin, à un autre moyeu très-propre à augmenter le nombre des mots : il a réuni plusieurs de ces sons, soit purs , soit articulés, pour en faire le signe d'une seule idée totale ; par exemple : a-mor, ju-dex, con-siUy etc. Chacun do ces trois mots est évidemment composé de deux sons bien distincts et qui sont nommés Syllai^ (1). Une syllabe nest donc rien autre chose qu'un son , soit pur, soit articulé, prononcé par une seule émission de voix. Un pareil son tantôt constitue à lui seul un mot, tantôt n'en fait qu'une partie ; car par moiy on entend un son ou plusieurs sons réunis de notre voix , employés comme signe ( arj^uovj qxavi^ arjiaavTixî} ) d'une idée, Goit simple, soit composée de plusieurs idées partielles. Le son devient nu)t en vertu de l'idée qu'on y attache.
Husieurs grammairiens ont soutenu qu'une consonne M peut terminer une syllabe , c'est-à-dire qu'une articulati(Hi ne peut modifier la voyelle qui précède , parce qu'il leur paraissait qu'il n'est plus temps de modifier un son
(1) Les Grecs et après eax les Romains ont donne au son prononcé par une senle ëmlssion de toîx le nom de luXÀufiih {ànb xôv ffviAa/u^âvciv xk 7^^/Bt/(a'Pa), SyUaha^ rëauion, parce que la plupart do ces sons se composent de plus d*un ëlëment de la parole. Syllabas nominamiu , dit Priscien, non quod omnes compreheMione litterarum conatantf sed pufdplertgque. Yoy. Denys le Thrace, ohap. 8. — ApoUonias, Syntaxe^ €)»ap. ). -«- Le Kaou^ d« Patsoji, pag^ ^71 et 1^29,
quand il est déjà échappé. Mais on ne voit pas pourquoi , en coupant pour ainsi dire le son tout net au moyen d'une occlusion brusque de la bouche , on n y imprimerait pas une modification aussi bien caractérisée que par une explosion subite et instantanée ; il suffit pour s*en convaincre de consulter loreille, le meilleur juge en cette matière. Je regarde donc chacun des sons ab, ac, am^ etc. , comme une seule syllabe et rien de plus, aussi bien que &a, ra, ma^ etc. J'en dirai autant des sons afy al, ar^ as, etc. ; car le bruit ou le souffle qu'on entend après ces consonnes, n'est pas un son.
Les syllabes peuvent être rangées en plusieui's classes suivant qu'elles se composent d'une pure voyelle ou d'une voyelle, soit précédée, soit suivie d'une ou de plusieurs consonnes. Pour éviter des divisions inutiles , je me bornerai à la suivanti^ la seule qui, à ma connaissance, reçoive une application assez étendue dans plusieurs langues , et qui distribue les syllabes en deux classes : . !® Syllabes simples , celles qui se terminent par une voyelle;
2"* Syllabes composées , celles qui finissent par une consonne.
Ici se présente la question de savoir comment , dans les mots composés de plusieurs sons articulés, les voyeUes et
lés consonnes doivent être réunieà'ou séparées pour en fdrmer des syllabes, c est-à-dire pour être épelées.
Lorsqu'il s'agit de séparer Tune de laulre les syllabes d'un mot écrit, c'est sans doute à l'oreille seule qu'il appartient de décider ; car les lettres écrileo n'ont d'autre ollîce (i) que de représenter le mot tel qu'on a Thabitudc de le prononcer. Mais l'habitude de prononcer les mots composés de plusieurs syllabes , est-elle le résultat d'un usage arbitraire , sans lois et sans règles ? En comparant plusieurs langues à cet égard, nous trouvons que, dans la prononciation des mots composés et dérivés , l'homme suit, ou l'étymologie, ou, en dépit de l'étymologie, la facilité de l'élocution. Ainsi, c'est bien l'étymologie qui nous fait encore aujourd'hui prononcer à lexemple des Romains : ab-utor, alherOy ab-rado, abs-tuliy aub-rideo^ diS'par, post-liminium, dis-paTy Helles-pontus^ (aru-spex, cJ>s-teniiiÀSy Quintil. I, 7), etc. ; et en français : ab-latif ^ ob-lation, dis-tribuer, etc. ; tandis que, malgré l'étymologie et sans doute pour rendre la prononciation plus facile, nous prononçons de même que les Roniaîns le faisaient : le-gOy lon-gaevus, fu-nambulm (Jinm); ca-thedra (xarû et i'dça), me-lhodus {^tTu et odo;;), etc. ; et en français : a-buSy reS'pecty res-pireVy deslituery etc.
De ces deux espèces de faits très-nombreux et très-
(1) Uic enim uaus est lUterantm^ ut cuatod'tant vocea et velut depotitum reddant legtnilhu$. (Les lettres sont là pour conserver et pour rendre les mots comme un d»^pôt.) Quintil., I, 4.
faciles à constater dans plusieurs autres langues , nous pouvons, je pense, conclure que , dans la prononciation des mots composés de plusieurs syllabes , chacune d elles conserve sa forme primitive tant que sa valeur individuelle reste généralement connue et se fait sentir dans le mot dont eUe fait partie , mais qu une fois sa valeur logique perdue pour les oreilles du peuple (I), on abandonne Tétymologie, et on y substitue une prononciation plus facile.
Quelles sont les syllabes les plus faciles à prononcer ? Pour répondre à cette question , rappelons-nous que nous ne pouvons produire un son quelconque sans que notre appareil vocal fasse un certain mouvement qui mette Fair en vibrations ; or, ce mouvement indispensable imprime déjà au son une faible modification, produit une aspiration plus ou moins perceptible ; d'où Ton peut conclure que la syllabe la plus naturelle et la plus facile à former est celle qui commence par une consonne : le chinois et les vieilles langues sémitiques , où aucune syllabe ne commence par
(1) Le sens indiyidael de chaque syllabe se perd insensiblement » parce que Tbomme n^est attentif qu*à la valeur totale du mot. On dit bien que les mots sont les portraits des idëes, mais cela n^est yrai en quelque sorte que là où chaque syllabe rappelle encore un trait , une idëe partielle de Tidëe totale exprimée par le mot entier , comme c^est le cas dans plusieurs langues et dans quelques mots français , par exemple : re-venir, gen-darme, hourg-meatre^ lieu-tenant^ passetempSf Otti-c2tre , à' compte, etc.; mais du moment que chaque syllabe a perdu sa valeur individuelle , on peut dire que les mots ne sont plus que des étiquettes^ des numéros*
une voyelle , viennent à l'appui de cette opinion. Les anciens Grecs paraissent aussi avoir eu pour principe que toute syllabe commençait , si non par une consonne , du moins par une légère aspiration équivalente à une faible consonne ; car ils mettaient souvent X esprit dans le corps d'un mot sur une syllabe qui commençait par une voyelle, en écrivant Aaoff, etc. (1) Les syllabes qui finissent par une seule consonne , sont également très-faciles à prononcer , mais celles qiu commencent ou finissent par deux ou trois consonnes , exigent évidemment un certain effort des parties mobiles de la bouche , surtout quand Tune des deux consonnes est gutturale et l'autre labiale , et même dans le cas où ce sont deux consonnes fortes, dont l'une est une linguo-dentale. Aussi peut-on remarquer que dans les langues en général les mots qui commencent par A'/), gp^ kby km, gm et même par et, pt, etc., sont rares. En français , en allemand et même en latin , nous n'avons pas un seul mot commençant par ces consonnes, car les mots Ctesiphon , Ptolemaeus, etc., qu'on cite souvent pour exemples , sont étrangers à la langue des Romains. La difficulté est moins grande quand l'une des
(1) Lefl Grecs figuraient dans le principe Vesprttrude on Taspiration par la lettre H, comme chez nous; et il paraît qn^anciennement beaucoup de voyelles qui ont aujourd'hui Te^/ïri/ dot/a; , étaient plus fortemenf aspiréeh et marquées de Vesprit rude. Plus tard, environ 200 avant notre cre , on a divisé Tancienne figure de Veaprit rude H en deux moitiés, dont l'une ( ï ) a servi ensuite pour marquer Vesprit rude , et Tautre ( i ] , Tesprit doux. Ce n'est que vers le XII* siècle qu'on a donné à ces deux signes une certaine courbure.
deux articulations est uue linguale , parce que la langue, qui est Irès-flexible, agit sans gêne simultanément avec tout autre organe. Aussi les mots qui commencent par At, tr, gn, pi, etc. sont fréquents dans les langues. .
D après cela on peut douter de la justesse des observations faites par les anciens grammairiens sur Tépellation de beaucoup de mots latins , et plus encore de l'exactitude de la règle générale que plusieurs grammairiens modernes ont fondée sur ces mêmes observations des anciens, à savoir que les consonnes qui se peuvent joindre ensemble au conmicncement d'un mot , se doivent aussi joindre au milieu sans les séparer, excepté dans les mots composés , et qu'il faut conséquemment prononcer : do<tus , a-ctum , fun-ctum, scri'ptum, a-ptus^ pro-pter, a-mnis, o-mnis, scri'psi , i'pse , i-stic , no-strum , ve-strum , maje-stas , do-ctrina, victrix, Ca-dmus^ etc., parce qu'en latin ou en grec , dit-on, beaucoup de mots commencent par ces deux ou trois consonnes. Mais qu'est-ce que cela prouve ? C'est comme si de la réunion des deux consonnes ns à la fin des mots denSy mons, etc., on tirait la conclusion que ces mêmes consonnes doivent être réunies au milieu des mots en épelant de-nsm , pe-nsus, etc. A ma connaissance , la formation des mots cités plus haut, étudiée d'après le génie de la langue, ne fournit aucune raison à l'appui de cette épellation et pourrait même en fournir pour' la combattre. D'ailleurs elle offre le double inconvénient de
défigurer lo radical et de rendre la pronoaciation plus difficile (1).
Pour désigner deux idées, en variant le son , Thomme, outre la réunion de plusieurs syllabes , avait à sa disposition deux autres moyens :
I** Il pouvait faire durer le même son plus ou moins de temps , comme en français : tache et tâche ; pomme et paume ; patte ci pâte, etc ; en latin, èdo (je mange) et ëdo (je publie) ; lëgo (je lis) et lëgo (je lègue) ; lègit (il lit) et lêgit (il a lu) ; parère (obéir) et parère (enfanter) ; màlus (mauvais) et 7nalus (pommier) ; pàpulus (peuple) et populus (peuplier) , etc.
2** Il pouvait aussi prononcer le même son d'un ton plus ou moins élevé, comme en grec : tIq (qui ?) et rlg (quelqu'un) ; êorc (il existe) et iorl (il est, comme copule); fQoxog (carrière) et tqoxoç (courrier) ; hd^o^oXog (à qui Ton jette des pierres) et hd^ofioXog (celui qui jette des pierres), etc. En latin , les mots ûaque (donc ), utique (certainement) , adeo (je vais vers..), ont Taccent sur la première syllabe, tandis que itaque (et ainsi), utijue (et comme) , adeo (au point) , l'ont sur la seconde.
(1) Voyez, pour la discussion complète de cette question, VosHÎi Àristarch. T, 44. — La Méthode latine de Port-Royal {Traité de V Orthographe cliap. 14.) — K. L. Schneider, Aut/ûhrllche Grammalik der lattinischen Sprache, Berlin 1819. pag. Y63 et suiv. — K. E. A. Schmidt, Beitràge zur Geachlchte der Grammatik. Halle, 1859.
Cest sur ces deux espèces de prononciation , dont chaque mot est susceptible et qui suffisent pour le distinguer de tout autre , que se fonde ce qu on appelle dans la grammaire la Qtmntiié et Y Accent ionique d'une syllabe.
Les anciens grammairiens et philosophes grecs , du moins les Sioïciens regardaient , à ce qu il paraît, le son d'une syllabe comme un corps , susceptible d'être modifié en longueur , en hauteur et en largeur : 1° la propriété qu'a le son d'une syllabe d'être émis avec une durée plus ou moins longue , s'appelait XQ^^^^ et en latin terftpus ; 2" la propriété du son de la syllabe de se pouvoir prononcer avec élévation ou abaissement de la voix était nommée %6vog et en latin ténor ; 3° la propriété du son de se modifier en largeur , c'est-à-dire d'être émis avec un souffle plus ou moins large, plus ou moins volumineux, s'appelait nveufta, soufile, et en latin spiritus. Et comme, suivant eux, non seulement l'aspiration marquée par Y esprit rude ou doiLX , mais aussi la différence des consonnes , suivant qu'elles sont accompagnées d'une aspiration plus ou moins sensible , dépendait de l'affluence plus ou moins grande du souffle, ils distinguèrent, d'après la propriété du son
désigné par le nom de nveviaxy les consonnes entre elles , en les divisant en xpilâ, (xéaa ou xoivù et daaéa.
De même que la forme de tout objet matériel dépend de ces trois dimensions , le son total de chaque syllabe dépend de sa durée , de son ton et de son articulation plus ou moins aspirée : c'est ce qu'ils appellent nQogqfâia ,
Accentus (aC'Cineref ad-caneré) , le chaut qui accompague la syllabe. — Accenlm dictus est ab accinendo, quodsit quasi quidam cujusque syllabae cantus : apud Graecos ideo nçoat^ôia dicitur, quod ngoa^ôetai raïs ookla/iaîç (!). — Accentuas avtem quasi adcantus dictus est, quod ad cantilenam vocis nos fadt agnoscere syllabas (2). Le mot nçogipâla , Accentus , avait doue daus le principe un sens plus large qu'aujourd'hui et pouvait s appliquer à tous les accidents de prononciation. Il est probable qu on a donné au son de la syllabe, envisagé dans ses trois dimensions , le nom de (^àr/^ cantus , chant, parce que de ces trois di* mensions du son dépend réellement Teuphonie du mot. — Est autem , dit Cicéron , in dicendo etiam quidam cantus (3). Avec le temps, tous ces termes ont reçu d autres significations, mais ce n est pas ici le lieu de s en occuper. Ce que je viens d en dire suffit pour mon sujet.
Aujourd'hui la Quantité d'une syllabe est cette modification du son qui résulte de la durée du temps qu'on met à la prononcer relativement au temps d'une autre syllabe. Ainsi, les monosyllabes tax:he et tâche diffèrent de Quantité, parce que je mets une demie seconde , par exemple,
(1) Diomcdes, ëdit. de Patach, \)ag. 425.
(2) Servias, ëdit. de Putsch, jmg. 1812. {Z) Orator, XYilL
pour pronoQcer l'un, et une seconde entière pour Tautre : fls sont dans le rapport de i à 2.
II va sans dire que dans les mois de chaque langue nous pourrions avoir des syllabes dont Tune serait trois, quatre, cinq fois plus brève qu'une autre ; mais comme ces dittêrences d'un tiers , d'un quart , d*un cinquième seraient à peine sensibles, on ne pouvait guère prendre des différences de durée si faibles , pour en faire des signes bien caracté» risés de plusieurs idées diverses. Aussi, pour tout ce qui regarde le sens des mots , Thomme ne paraît avoir eu égard qu'aux syllabes qui sont entre elles dans le rapport de 1 à 2 : longam esse duorum temporum , brevem unius , etiam pueri sciunt^ dit Quintilicn , IX, 4. Sans doute , si Ion examinait avec une oreille scrupuleuse toutes les syllabes, telles qu'elles se prononcent dans une phrase, on trouverait que leur rapport n'est pas toujours celui de 4 à 2 ; aussi le même rhéteur ajoute : et longis longiores , et brevibus sunt breviores syllabae. Mais quoi qu'il en soit de ces différences minimes , il est certain que dans aucune des langues où Ton distingue les syUabcs en brèves et en longues, on n'a tenu compte, pour le sens et pour le mètre , que de la différence de 4 à 2 , en considérant les brèves comme ayant la moitié de la durée des longues.
Les points à traiter ici au sujet de la Quantité se réduisent , ce me semble , à énoncer et à expliquer , si faire se peut , k s lois qui gouvernent la Quantité des syllabes ,
taot dans le discours ordinaire que dans le langage poétique en général.
Si , dans ce but , nous examinons plusieurs langues , nous trouvons dès l'abord que, relativement à cette qualité du son, elles se partagent en deux grandes classes :
l"" n y a des langues dans lesquelles la Quantité de la syllabe dépend de son élément logique , de son sens , de son importance dans le mot quand il est polysyllabique , et du rôle qu'elle joue dans le discours quand elle forme à elle seule un mot. A cette classe appartiennent les langues allemande, flamande ou hollandaise et l'anglais, du moins pour les mots qui sont d'origine teutonique.
Pour bien comprendre l'origine et la cause de la Otumtité dans ces langues, il est à observer qu'elles sont riches en mots composés et en mots dérivés qui se forment, en mettant tantôt avant tantôt après la racine, qui est le plus souvent monosyllabique , l'une ou l'autre syllabe qui ajoute quelque idée accessoire à l'idée fondamentale exprimée par la racine. Dans ces mots l'oreille distingue encore très-sensiblement la syllabe radicale , soit parce qu'elle est souvent employée à elle seule comme un mot monosyllabique , soit parce que les autres syllabes qui l'accompagnent , s'annoncent clairement comme des syllabes accessoires. De là il résulte que.la syllabe radicale conserve une importance spéciale , qu'on cherche, comme par un sentiment instinctif , à faire ressortir en prolongeant le son et en élevant la voix. Aussi, dans ces langues , la même
syllabe qui est longue a ordinairement Y Accent tonique, dont il sera bientôt question.
De ce qui vient d'être dit , il est facile de conclure que , pour les langues de cette classe , les règles do Quantité ne sont .ni nombreuses , ni diiiiciles à retenir , ni même sujettes à beaucoup d'exceptions. En effet, on peut les résumer comme suit :
à) Parmi les mots monosyllabiques , les substantifs, los adjectifs , les verbes attributifs et les adverbes forment une syllabe longue , à cause de l'importance des idées que ces parties du discours représentent ; tandis que les verbes auxiliaires , le verbe-substantif (être, comme copule), Tarticle, les pronoms , les prépositions et les conjonctions ne forment ordinairement qu'une syllabe brève , parce que les idées qu'ils expriment paraissent moins importantes.
b) Dans les polysyllabes dérivés, c'est la syllabe radicale qui est longue , et les syllabes prépositives et postpositives sont régulièrement brèves ; ainsi, d'après la prosodie de ces langues, on prononce : lie-b^n (ai-mér), gélîebt (ai-mé), bC-grei-fén (comprendre) vCr-gê-bCn (pârdôn-nér), bé-kôm-mto (ré-cê-vôir) , etc. Mais si le mot polysyllabique , au lieu d'être un mot dérivé , est un mot composé de deux ou plusieurs monosyllabes , encore souvent employés comme tels et longs d'après notre première règle , dans ce cas , chacune de ses syllabes sera longue, et on prononce : Rëit-pfêrd (lit-
téralemcnl : monte-cheval) ; Grôss-va-lér (grand-pèrô) ; ob-sètz-ën (dé-mél-tre) voëg-mh-mën (én-lê vèr) weg-géh-én (s'ên-âl-ler), etc. ; parce que les syllabes a6, loeg signifient autant que nos adverbes de là , en, et s'emploient
encore seules dans ce sens , comme le mot en dans fen viens ; allez-vous-en.
Je me borne ici à ces règles générales. Les particularités et tous les détails touchant la Quantité dans les langues de cette classe , appartiennent naturellement aux traités spéciaux de prosodie.
2'' Il y a beaucoup de langues dans lesquelles la Quantité de la syllabe n a aucun rapport avec sa signification , mais où la longueur et la brièveté se règlent d'après Télément matériel du mot , et dépendent soit de la nature du son, soit de l'euphonie, soit uniquement de l'usage. A cette classe appartiennent surtout le grec et le lalin , que j'ai particuUèrement en vue dans les observations qui vont suivre.
Comme le sens ou la signification constitue la partie principale du mot et résulte dans les langues polysyllabiques de la valeur individuelle des syllabes dont le mot se compose , on est porté à croire que , dans toutes les langues , la valeur logique est naturellement appelée à déterminer la Quantité de la syllabe. Tout le monde sait pourtant qu'il n'en est pas ainsi , ni en grec , ni en latin , ni dans plusieurs autres langues , où la prosodie se fonde uniquement sur l'élément matériel ou phonétique des syl-
labes. Quelle est la cause de ce fait ? Cela vient , je pense, de ce <[ue, longtemps avant Tépoque où les premiers poètes grecs et romains ont cherché à donner de Tagrément à leurs compositions par le mélange des sons lents et rapides, le peuple ne distinguait déjà plus la syllabe radicale des syllabes accessoires , ce qui arrive aujourd'hui dans la langue française, et suivait conséquemmcnt dans le discours ordinaire Tharmonie , qui résulte du rapport des sons entre eux et de leur conformité avec les organes , soit de celui qui parie soit de celui qui écoute.
Mais pourquoi la syllabe radicale a-t-elle cessé de se distinguer des syllabes accessoires chez les Grecs et les Romains plutôt que chez les Germains? Voici ma réponse. La Grèce et Tltalie, dans une haute antiquité, ont été sans doute peuplées de tribus et de colonies venues de divers pays, dont les unes ne comprenaient guère la langue ou du moins le dialecte des autres : toutes les traditions et tous les phénomènes Unguistiques viennent à Tappui de cette hypothèse. Ces peuples, étrangers les uns aux autres pour le langage, recevaient naturellement les uns des autres leurs mots tout formés , sans distinguer aucunement la syllabe radicale es syllabes accessoires , précisément comme on reçoit dans le commerce une monnaie courante, sans connaître l'alliage qui a servi à fixer la valeur de sa première émission. En supposant même que plusieurs de ces diverses peuplades n'y aient apporté dans le principe que des mots monosyllabiques , on conçoit pourtant que cet état
de première simplicité ne pouvait guère se prolonger. Sous le beau ciel de ces contrées, les facultés intellectuelles de rhomme se sont développées de très-bonne heure : il a dû bientôt saisir de nouvelles idées dont lexpression exigeait la formation de mots composés et dérivés de toute espèce , ce qui a fait perdre à ces langues leur caractère monosyllabique. De plus , dans la formation des mots composés et dérivés, les Grecs et les Romains , mais surtout les Grecs, -soit par Tinfluence du climat, soit à cause de la délicatesse de leurs organes, recherchaient Tabondance des voyelles. Il est arrrivé de là que dans leurs langues, à Tépoque où nous les connaissons , la racine des mots , en passant d*une peuplade à Tautre, avait déjà subi autant d'altérations que les mots latins dans les langues romanes ou néo-latines et ne se faisait plus sentir aux oreilles du peuple. Les langues germaniques se sont propagées et développées dans des circonstances tout autres.
Quant aux règles générales concernant la Qtuintité dans les langues de cette classe , elles se trouvent dans tout traité do prosodie. Je me contenterai do rappeler ici les suivantes :
à) Toute syllabe , considérée en elle-même indépendamment de celle qui suit, et terminée par une simple voyelle , est tantôt brève tantôt longue suivant le temps qa*on met à la prononcer. L'usage seul est ici le souverain
maître de la Quantité , comme dans pdfter, mater (1); musày musa ; legëre^ monêrcy etc.
b) La dipbthongue rend ordinairement la syllabe Ion* gue ; parce qu'il faut plus de temps pour faire entendre les deux voyelles dont elle se compose que pour en pn> noncer une seule. Cependant , par un grand exercice , on peut acquérir Thabitude de prononcer les diphthongues en un seul temps ; aussi , dans la poésie grecque , elles forment souvent une syllabe brève.
e) La syllabe terminée par une voyelle et suivie d'une autre qui commence par une voyelle dans le même mot , est plutôt brève que longue ; parce que si la première était prononcée avec quelque durée , il y aurait souvent un biatus et le mot aurait Tair d'être coupé en deux.
d) Les consonnes qui précèdent la voyelle n'exercent aucune influence sur la Quantité de la syllabe dont elles font partie : pràbare, strèpitare , etc.
e) La syllabe terminée peu* une seule consonne et con» séquemment facile à former , est tantôt brève tantôt longue 9 suivant le temps qu'on s'arrête sur la voyelle. L'usage seul , quelle qu'en soit d'ailleurs l'origine y est encore ici le maître, par exemple : legis, mones ; laudàt » laudas ; virtus^ manùSy génit. et plur. manf^Sy etc.
f) La syllabe qui finit pai* deux ou trois consonnes ou
(l)La syllabe qui est ainsi loDgae à cause de la longueur de sa voyelle , e»t appelée longue par nature (f v^ci, natura) ; mais qaand la syllabe s*emploie comme longue , tandis que sa voyelle est brève de sa nature, par exemple : pft-ter, pA-tres ; nî-ger, nl-gri, etc. y on dit que la syllabe est longue par position (^Uêty poiitione).
— iH -
une consonne double , est toujours longue : ars , stirps , JaXy nuXj etc. ; parce que leur formation exige qu'on s'arrête quelque temps sur la voyelle. U en est de même 4le la syllabe terminée par une seule consonne et qui est suivie par une autre commençant également par une con- .sonne ; par exemple : î7-/é, ar-may saUtus^ etc.
Une observation générale à ajouter à ces règles , c est ^u'il ne faut pas confondre la Quantité ou la durée de la syllabe avec le volume ou la qualité du son qui rend la voyelle sourde et pleine (grave) ou fine et légère (aiguë). Le son d'une syllabe peut être plus fin sans avoir pourtant moins de durée : seulement la voyelle sonne autrement. Ainsi le son du.mot clé peut avoir autant de durée que celui du mot chef; la première syllabe du mot or-rfre autant que le mot corps. Ces quatre syllabes pourraient être considérées comme ayant la même Quantilé, mais elles diEFërent par le son de leurs voyelles , qui est plus volumineux, plus grave dans corps que dans or-c^re, et moins volumineux, plus aigu dans clé que dans chef. La Quantité de la syllabe est donc tout à fait différente et indépendante du son plus ou moins grave et aigu de sa voyelle ; quelle que soit la qualité de la voyelle à cet égard , la syllabe peut être longue ou brève ; mais elle ne peut pas être longue avec un son bref, et comme c'est la voyelle qui représente le son , il est évident qu'à proprement parler, la voyelle d une syllabe longue est toujours longue ; car si la voyelle qui représente le son était brève, d où la syllabe recevrait-elle donc
sa longueur 1 car les consonnes ou les articulations , tout en donnant au son de la voyelle une autre forme , n'ajoutent pourtant rien à sa durée , pas plus que la forme ronde ou carrée n'ajoute à la substance matérielle qu'elle affecte. Si cependant dans l'analyse des éléments dont une syllabe se compose y nous disons, à l'exemple des anciens grammairiens , que la voyelle d'une syllabe longue est brève, comme dans ars, fax, necOy nix, nux, etc. , c'est que, comme eux, nous analysons ces syllabes d'après notre manière de les prononcer , tandis que les premiers poëtes romains les ont probablement prononcées autrement. Quoique dans la poésie française, où les syllabes sont comptées et non mesurées , on ne tienne aucun compte de la Quantité , une oreille attentive et juste s'aperçoit pourtant bien que toutes les syllabes ne se prononcent pas avec la même durée. Si le traité de prosodie de l'abbé d'Olivet a trouvé tant d'opposition , c'est qu'il n'avait pas suffisamment distingué entre la durée de la syllabe et le son grave ou aigu de sa voyelle ; ainsi, d'après sa doctrine, les mots patte, postCy pomme, juste , etc., seraient des syllabes brèves, et il en serait de même de la seconde sjUabe des mots pci^sonney couronne , etc. Par suite de cette inexactitude, il n'a pas toujoura bien consulté l'usage de la prononciation, et toutes ses remarques , plusieurs étant mal fondées, ue pouvaient conduine à aucun princi|)e, à aucun système régulier et complet, tel que celui des lan- :gues germaniques ou celui de nos langues classiques.
l/accent tonique est cette qualité de la syllabe qui résulte du ion élevé ou baissé dont elle est prononcée comparativement à une autre syllabe. Ainsi , on prononce en grec avÔQu noXvTQOTiov; en lalin, hômo^ hômines, héiior , lionôres; en allemand, liéberiy réden , bekommen; mais en français, aimer y parler , recevoir , etc. , en élevant tant soit peu la voix sur les syllabes marquées du signe Q.
Il ne faut pas confondre le ton avec le son plus ou moins volumineux , grave ou aigu, comme on dit communément. La voix d'une femme et d'un enfant est moins volumineuse que celle d'un homme, mais elle n'est pas pour cela d un autre ton ; de même le son des voyelles a, 0, ou est plus volumineux que celui de r>, é, i , mais leur ton peut être le même. Le ton est cette qualité du son qui lui fait occuper un degré plus ou moins élevé dans Téchelle de la gamme ; et ce degré d'élévation , d'après les physiologistes , dépend principalement de la tension plus ou moins grande des cordes vocales et de la force du souffle. Remarquons pourtant que le son volumineux (grave) devient ordinairement plus léger , plus fin (plus aigu) j)ar cela même qu'il est prononcé d'un ton plus élevé. C'est sans doute aussi pour cela que , dans le langage ordinaire et même scientifique, les mots grave et aigu s'emploient pour distinguer , tantôt le volume du son, tantôt son degré d élévation.
Les grammairiens grecs et latins, comme tout le monde le sait , avaient, trois signes pour indiquer le ton des syllabes : le signe (') , appelé accent aigu , marquait l'élévation , et Y accent grave C) rabaissement de la voix. Ayant observé en outre qu'il y a certaines voyelles très-longues sur lesquelles on s'arrête en élevant et en baissant la voix, comme seraient en français âàge , rdoley etc. , ils les marquèrent d'un double signe composé des deux autres C^), qui prit insensiblement la forme d'un v renversé (a) : c'est ce qu'on appelle accent circonflexe .
Aristophane de Byzance, célèbre grammairien et inspecteur de la Bibliothèque d'Alexandrie sous les premiers Ptolémées , est regardé comme l'inventeur des accents en grec ; mais il serait difficile de dire à quelle époque et jusqu'à quel poinl ces signes une fois fixés, soit pour conserver la bonne prononciation , soit pour la faciliter aux étrangers , sont devenus d'un usage plus ou moins étendu dans les siècles postérieurs ; car , parmi les plus anciens manuscrits grecs , venus jusqu'à nous , la plupart en sont entièrement dépourvus. Indépendamment de Quintilien , plusieurs anciens grammairiens latins, mais surtout Priscien (1), qui dirigeait une école à Constantinople au commencement du VP siècle de notre ère, et Isidore de Séville (2), mort en 633, nous ont laissé des remarques
(1) oy. Putsch, png. 1286 et snîv.
(2) Voy. Iflidori hispainnsis Origines sive Efymologiœ ^ lib, I, cap. 7, scqq.
— Ii5 -
très étendues sur Y accent tonique des mots latins , et la manière dont ces grammairiens s'expriment sur les signes usités de leur temps pour l'indiquer , porte à croire qu*ils avaient sous les yeux des manuscrits où les accents étaient marqués avec autant de soin que chez les Grecs ; mais, soit négligence des copistes , soit ignorance des siècles postérieurs , aucun de ces manuscrits accentués ne nous est parvenu, en sorte qu'aujourd'hui nous ne connaissons plus qu'imparfaitement l'accent tonique de la langue des Romains.
n est presque superflu de faire remarquer que les accents de l'écriture en français n'ont aucun rapport au ton de la syllabe, dont il s'agit ici, mais suppléent au manque de caractères et font voir que la même voyelle représente successivement deux ou trois voix différentes , telle que é, è, êj etc.; leur nombre pourrait même être plus grand pour distinguer également les sons divers de toute autre voyelle, et l'écriture en serait d'autant plus exacte.
La place que Vaccent tonique occupe dans les mots de plusieurs syllabes , varie d'une langue à l'autre , et, dans le langage familier, souvent d'une ville à l'autre. Ainsi, en français, l'accent tonique est toujours sur la dernière syllabe quand elle est masculine , c'est-à-dire pleinement prononcée, et il est sur l'avant-dernière , quand la der-
nîère est féminine , c'est-à-dîro terminée par un e muet ; en allemand et en flamand , il est ordinairement sur la syllabe radicale ; en grec, sur une des trois dernières ; en latin, jamais sur la dernière (1) ; en hébreu, souvent sur la dernière, et en arabe, jamais ; en sanscrit , très-souvent sur la première. En anglais , en espagnol, en italien et en d*autrcs langues, peut-on dire quelle est la syllabe qui lui convient ?
En présence de ces divergences innombrables , tout ce qu'on peut établir en général relativement à la place de l'accent tonique dans les diverses langues , se réduit aux deux observations suivantes :
1" Dans les langues où chaque syllabe des mots est encore significative pour l'oreille du peuple , comme , par exemple, la première des mots gendarme, lieutenant, etc., l'accent tonique se détermine d'après l'importance de la valeur logique attribuée à la syllabe par le sentiment de celui qui parle , parce qu'il est dans la nature de l'homme de faire ressortir l'importance et la vivacité de ses sentiments par l'élévation du son qui en est le signe. Aussi , dans ces langues, l'accent tonique est presque toujours sur la syllabe radicale, qui , renfermant l'idée principale ,
(1) Foj^. Qaintilien , Xn, 10. — Diomedes , <*dît. de Putsch, pag. 425 et saiv. En latin, dans les mots de deux syllabes, Vacccnt tonique est toujours sur la première ; et dans les mots do plus de deux syllabes , il dëpond de la Quantité de rayant-dcmièrc : si elle est longue, elle a aussi Taccent tonique ; mais si elle est brève « Taccent toniqne est rc^gulièrcment sur rantëpënultiëme.
doit dominer sur les syllabes de dérivation et d'inflexion.
2'' Dans les langues où les syllabes d*un mot ont perdu leur valeur individuelle , comme en français et dans d'autres langues (§ 21), la place de l'accent tonique dépend uniquement de l'usage , dont la première forme et les changements successifs résultent de tant de causes diverses , harmonie, cUmat , sensibilité d'organisation , etc. , que ce serait probablement peine perdue d'en vouloir rechercher seulement la plus vraisemblable. L'harmonie , sans doute, y est pour beaucoup, mais , dans ce cas , il faut bien avouer aussi que chaque peuple a la sienne , dont il est satisfait , glosant sur celle des autres.
Ce qui mérite stulout notre attention , c'est que les changements qu'éprouvent les mots , en passant d'une langue à une autre , dépendent plus qu'on ne le pense de la place de l'accent tonique. Pour bien appuyer sur une syllabe on passe plus légèrement sur ses voisines: onabrége leurs voyelles, on adoucit leurs consonnes ; or, une syllabe faiblement articulée et peu accentuée est sans contredit plus exposée à^ se perdre que celle qui se prononce d'un ton plus élevé. C'est probablement pour cette raison que les désinences qui marquaient les cas en latin et n'étaient jamais accentuées 9 se sont insensiblement altérées et aflEadblies dans les langues néo-latines , au point qu'ayant enfin perdu leur valeur pour l'oreille du peuple , elles furent remplacées
par des prépositions , afin de rendre au discours toute sa clarté , en exprimant , par cette classe de mots , les différents rapports qui auparavant avaient été indiqués parles terminaisons casuelle.s.
U n y a rien de plus difficile que de s'approprier VaccerU tonique d une langue étrangère. Depuis notre enfance nous sommes habitués à la modulation qui est propre à notre langue maternelle , et , en parlant une autre langue, nous retombons sans cesse dans ce chant qui nous est le plus familier. Le célèbre grammairien Vaugelas conserva , dit-on, toute sa vie l'accent de sa nourrice. C'est, sans doute, aussi à la même difficulté qu'il faut rattacher l'anecdote suivante : Théophraste , natif de l'île de Lesbos, était établi depuis plusieurs années à Athènes. Un jour qu'il débattait avec une femme du peuple le prix d'un objet exposé en vente : Etranger , lui dit-elle, tu ne l'auras pas à moins. Piqué au vif de cette réponse, il lui demanda le lendemain comment elle s'était aperçue qu'il était étranger. C'est, dit-elle , que vous avez parlé trop bien(l).
n va de soi que l^etccent tonique , dont il s'est agi dans ce paragraphe , diffère essentiellement de l'accent oratoire qu'on appelle aussi pathétique.
m U y a en second lieu , dit l'abbé d'Olivet , un accent oratoire , c'est-à-dire une inflexion de voix qui résulte ,
{I; Voy. CWron, Brutus, XLVl, et Quintilien, VIU, 1.
non pas de la syllabe matérielle que nous prononçons , mais du sens qu elle sert à former dans la phrase où elle se trouve. On interroge, on répond , on raconte , on fait un reproche , on querelle , on se plaint : il y a pour tout cela des tons différents ; et la voix humaine est si flexible qu elle prend naturellement et sans efibrt toutes les formes propres à caractériser la pensée ou le sentiment. Car non seulement elle s'élève ou s'abaisse ; mais elle se fortifie ou s'aflaibUt ; elle se durcit ou s'amoUit ; elle s enfle ou se rétrécit ; elle va même jusqu'à s'aigrir. Toutes les pas« sions y en un mot, ont leur accent ; et les degrés de chaque passion pouvant être subdivisés à l'infini, de là il s'ensuit que l'accent oratoire est susceptible d'une infinité de nuances, qui ne coûtent rien à la nature, et que l'oreille saisit, mais que l'art ne saurait démêler (1). »
On voit par là que l'accent oratoire renferme cet ensemble de ton , de durée, de rapidité, de résonnance, etc., que reçoivent nos paroles pour exprimer les sentiments qui accompagnent nos idées et nos jugements , comme dans une simple proposition, où nous appuyons tantôt sur' le sujet , tantôt sur le verbe , tantôt sur l'attribut. Quel-^ * quefois même cet accent remplace l'une dft Vautre forme grammaticale , par exemple : faire cela (fais cela) ; faire cela ! faire cela ? etc. ; parce que l'inteUigence en est dans le cœur, dans l'organisation de tous les honmies. L'accent
(1) Voy. Prosodie françaUe , Article ^ocond.
tonique de son côté n a rapport qu'à Télément matériel de chaque syllabe d'un mot (1).
(1) Sur Taccent tonique et snr ses effets dans les langues en génëral, Toyes surtout M, L. Bcnloew, Accetituation dans les langues indoeuropéennes tant anciennes que modernes. Paris , 1847. — H. Weil etL. Benloew y Théorie générale de V accentuation latine, Paris, 1855. •— Fr. Bopp, Vergleiehendea Aecentuations'Syatem des Sanscrit ond Qriechitchen, Berlin , 1854. — M. Ed. du Meril, Essai philosophique sur la formation de la langue française, Paris, 1852, pag. 275 et suiv.
CHAPITRK VI
Bt L ORIGINE DU LANGAGE.
Uorlhograplie ayant par sa nature une liaison intime avec les lettres et les syllabes , ce serait bien le moment de nous en occuper ; mais nous devons , ce me semble , examiner auparavant Y écriture en général. Pour mieux apprécier les diverses opinions qu'on a émi^s cur loriginc et les progrès de celle-ci , commençons par quelques réflexions sur l'origine et le développement du langage lui-même, dont l'écriture n'est que la représentation. P L'occasion ne nous manque pas devponstaîer la manière dont le langage se communique aujourd'hui d'individu à individu et se transmet d'une génération à l'autre. Ce sont communément les parents qui mettent tel ou tel objet en présence de l'enfant , ses organes en sont affectés , il
Ji
éprouve dans son Àme une certaine sensation qui attire son attention vers Tobjet, il s'y arrête et, en le distinguant des autres objets, il s'en forme une idée ou une image plus ou moins obscure. Peu à peu un geste de ses parents ou toute autre circonstance l'avertit que ceux-ci désignent l'objet par tel ou tel son ; le mot frappe son ouïe et il le retient comme le signe de l'idée qu'il a de l'objet, ou plutôt comme le signe de l'objet lui-même. Que ses facultés intellectuelles soient assez développées pour répéter avec clarté ces observations qu'il a faites d'abord confusément, tel son , comme signe de telle idée , se liera si étroitement avec celle-ci dans son esprit , que l'idée lui rappellera le mot, et le mot l'idée ; de sorte que , si ses organes vocaux sont formés , au lieu d'indiquer l'objet par le geste , il le désignera désormais par le son de sa voix.
Nous voyons par là qu'aujourd'hui l'enfant ne forme pas lui-même son langs^e , mais qu'il l'apprend de ses parents ; car ce sont bien leurs mots qui lui servent comme d'un modèle qu'il imite ; ce sont eux aussi qui lui font sentir que tel mot est le signe de telle idée ou, si l'on veut , de tel objet ; enfin, en examinant bien tout ce pro- "^èédé chez les enfants , il est facile de se convaincre que , pour pouvoir parler ^ indépendamment d'organes sufllsamment formés, il faut deux choses :
1* Des idées ;
2*" La conscience que tel ou te) ni<it est le signe de tell» ou telle idée.
Les documents historiques et littéraires qui sgnt venus
^e Tan tiquité jusqu'à nous , ne nous font connaître aucun ouvrage où la question de lorigine du langage ait été posée avec précision et traitée ex professa. Probablement que les anciens philosophes n ont pas senti le besoin d en faire un objet spécial de leurs recherches, parce qu'elle trouvait «a solution dans leur doctrine sur lorigine du monde ou du genre humain. Aussi de tout ce qu ils peuvent avoir pensé sur cette question , il ne nous a été conservé que quelques notions éparses dans leurs ouvrages relatifs à la cosmogonie ; elles suffisent pourtant , je pense, pour constater d'une manière générale la croyance qu'avaient les divers peuples de l'antiquité sur l'origine même du langage.
Chez le peuple hébreu , le langage respire une origine plutôt divine qu'humaine ; car non seulement Dieu crée la lumière, le firmament, la terre et la mer , mais c'est aussi Dieu lui-même qui donne à ces grandes œuvres leur nom, comme si cette tâche était au-dessus des forces de Thomme ; et s'il laisse à l'homme le soin de nommer les animaux , celui-ci ne s'en acquitte que par manière d'exercice sous la direction de Dieu qui, dans ce but, fait passer les animaux sous ses yeux (1). Les Indiens ont
(1) Genèse , chap. I; et II, v. 19-21.
aussi de tout temps regardé, à ce quil parait, le langage oomme ayant une origine divine ; ils Tattribuent à Tune de leurs plus puissantes divinités , appelée Yatschy loyoç , vox, voix (1). Au contraire , pour les Egyptiens , pour les Grecs et après eux les Romains, le langage était une invention purement humaine (2). Il n en pouvait guère être autrement , vu leurs croyances sur la première formation du monde et de tout ce qu'il renferme. On conçoit facilement que , depuis la naissance du christianisme , Topinion de lorigine divine du langage devait nécessairement prévaloir sur celle des Grecs et des Romains , parce que , plus conforme à la lettre et à Tesprit de tout le récit de la Genèse, elle avait l'autorité de la révélation en sa faveur. Mais , dans le courant du dernier siècle y plusieurs savants, philosophes y historiens, critiques ont cherché à faire valoir de nouveau lopinion opposée ; et c'est depuis cette époque qu'on a soulevé la question de savoir si Thomme ou plutôt le premier couple, par ses seules facultés naturelles , pouvoit former lui-même son langage. La question ainsi posée . a été transportée, on le voit, du domaine de l'histoire dans celui de la philosophie.
(1) Voy Bopp, Cofijagationn Syntem {Ànhang); et W. A. ▼. Schlegel, IndUche Bibliothek, I, p. 355-359.
(2) Voy. Uërodote, II, § 2 ; — Diodore de Sicile , 1, 8 ; — Lucrèce , V, V. 1027... et V. 1090...; — Vitrure 11,1;— Horace , 5o#. I, S, 99—103.
Avant d adopter Tune des solutions contraires que la question ainsi posée reçoit tous les jours dans nos écoles , rappelons -nous d abord et ne Toublions pas que parler nesi autre chose qu'exprimer ses connaissances au moyen de la voix , et qu'il faut pour cela , iudépendamiuent des organes vocaux, deux choses, mais seulement deux choses : des idées et la conscience que tel ou tel son est le 5igne de telle idée (§ 24).
Les idées les plus faciles à former sont sans doute celles des objets matériels qui nous entourent. L'homme ou lenfant qui ne parle pas encore, peut-il parvenir, par ses seules facultés naturelles et sans entendre parler , à se former des idées ou des images de ces objets matériels ? Je ny vois aucim^ obstacle. Que faut-il en effet pour se faire ridée ou l'image d'un objet matériel? Evidemment , il suffit d'une impression de l'objet sur nos organes et d'une attention suffisamment appliquée à Tobjet pour le distinguer de tout autre. Or, combien d'objets du monde extérieur , par leur couleur, par leur forme ou par leur mouvement, n'attirent pas Tatlention de tout homme, au point de lui permettre de les distinguer et de s'en faire une image ! De là je conclus que nous devons nécessairement admettre qu'un homme qui ne parlerait pas encore et qui n'aurait jamais entendu parler , serait cependant (« état de se
former des idées par ses seules facultés naturelles ou innées, et ne manquerait pas de le faire, fût-il même privé de toute société humaine.
Supposons ensuite que Fobjet dont cet homme s est déjà fait une idée par le moyen de ses yeux , fasse entendre un cri , que loiseau chante , que le chien aboie, que le Uon rugisse , que le serpent silBe , etc. , évidemment ce cri attirera de nouveau Tattention de cet homme , il sera pour lui une qualité, une marque spéciale et inséparable de cet animal ; de sorte que dans la suite le cri rappellera naturellement l'idée de lanimal, comme Tidée réveillera le cri. Cette supposition d'ailleurs n'est pas gratuite , car l'homme vit nécessairement dans le monde et conséquemment entouré d'animaux et de toutes sortes d'objets qui font du bruit. Pourquoi donc, une fois qu'il aurait entendu le cri de cet animal, ne pourrait-il pas le retenir comme signe de tel animal? et si ses organes sont suffisamment formés, pourquoi n'imiterait-il pas ce cri? puis en revoyant le même animal une seconde, une troisième fois, pourquoi ne répéterait-il pas le même son ou plutôt le même mot , en le conservant ainsi à l'avenir comme nom de l'animal ? Je ne puis rien trouver qui s'y oppose. Au contraire, il me semble que de cette façon l'homme pouvait apprendre à parler , comme il Tapprend encore aujourd'hui, avec cette différence qu'aujourd'hui il imite les sons des parents, tandis que , dans notre hypothèse , il imite les sons des objets eux-mêmes ; aujourdliui , ce sont les parents qui
lui montrent les objets avec leurs noms ; dans notre cas , ce sont les objets qui se présentent à lui avec un son , dont lui-même fait un nom, et cela naturellement et sans aucune difficulté.
Nous devons donc , ce me semble , admettre qu'un enfant ou plutôt un couple d'enfants , abandonnés à euxmêmes sous la garde de la Providence créatrice, non seulement pourraient , mais ne manqueraient même pas de se faire une langue propre et primitive : les sensations qu'ils éprouveraient par Faction des objets extérieurs sur eux , provoqueraient l'usage de leurs facultés intellectuelles, ils distingueraient les objets et en imitant les cris des uns et le bruit des autres, ib en feraient naturellement des mots, c'est-à-dire des sons employés comme signes de telle idée ou plutôt de tel objet Au reste, tout le monde admet que l'homme marche naturellement en vertu de son organisation corporelle , pourquoi donc ne pourrait- il pas parler naturellement , je veux dire en vertu de sa nature intellectuelle , de ses facultés , de ses sentiments , de ses penchants? Et si jusqu'à présent aucun animal n a jamais parlé, comme aucun ne le pourra jamais, c'est précisément parce qu il leur manque la conscience , qui est le privilège de Târae humaine. Les animaux ont bien aussi des idées ou des images d'objets , mais ils ne savent pas qu'ils les ont.
Sans doute , une langue ainsi formée serait trës-pauvrcr à son origine et mériterait à peine ce nom ; car » à part quelques cris de joie et de douleur, elle ne se composerait que à^ onomatopées ( 1 ) , c est-à-dire de mots formés par imitation, soit du cri naturel aux animaux, soit du son propre à d'autres objets matériels ; néanmoins ce petit nombre do sons ainsi imités et employés comme signes d'idées ou d objets , seraient de véritables mots , créés comme tels par celui-là même qui le premier en auràitiait des signes, et constitueraient conséquemment les éléments de sa langue.
Il nous est impossible aujourd'hui d'éuumérer et de déterminer avec quelque précision les différents moyens que rbomme pouvait avoir à sa disj)osition pour aller aunîelà de l'onomatopée et arriver insensiblement à se faire comprendre , en nommant des objets dépourvus eux-mêmes de son. Cependant, dès que Ton accorde à Thomme un petit nombre de mots formés par onomatopée et pour ce motif aisément compris , le développement ultérieur de la langue, à mon avis, se conçoit assez bien. En effet:
(l) Lo iiiot ^vo/iaTo.-o(£a signifie h lu lettre : format io a de nom ; les Latins le rendent pur nuf/ten facft7ium. La signification cxprcssireet énergique de cette espèce de mots provient de ce que leur son produit jsn nous la même sensation que le cri ou le bruit de Tobjet dont ils sont les signes*
1* Ces premiers mots , si petit qu en soit le nombre , une fois gravés dans Tesprit de Thomme, seront pour lui un moyen très-puissant pour se rappeler à chaque instant les objets eux-mêmes , et , en s'occupant des idées qu'il en a , il exercera ses facultés intellectuelles , la mémoire , rinuupnation , la réflexion, le jugement , etc.
2^ Cet exercice fortifiera ses facultés à tel point que dans la suite il pourra former des id(H3splus claires, en distinguant mieux non seulement les qualités de chaque objet , mais aussi les quaUtés elles-mêmes lune de lautre.
3"* Une fois qu'il aura saisi le noir du corbeau, le vol rapide de Toiseau, le mouvement caressant du chien , les manières innocentes de Tagneau, Faction cruelle du lion , etc., rien ne s'oppose à ce que l'homme se fasse compren* dre , en désignant ces diverses quaUtés par le nom même de l'animal chez qui ses compagnons ou du moins sa compagne aussi bien que lui ont déjà remarqué et remarquent tous les jours la même qualité. Pourquoi donc ne serait-il pas compris s'il employait les noms de corbeau , d'oiseau , d'agneau^ de lion , etc. , pour désigner les idées que nous exprimons par les mots noir, rapide, innocent , cruet^ etc. ? On me dira peut-être que l'homme qui ne parle pas n'est pas en état de se former des idées qui représentent ces qualités. Mais, je le demande , que faut-il donc pour que l'homme se fasse l'idée de telle qualité qui se trouve constamment dans tel objet matériel et sensible? ne suffit-il pas , comme je Tai dit plus haut , de
Inaction de Tobjet sur ses organes et de ruttention de soq esprit?
ht"" Dès qu'il est en possession de plusieurs idées simples dont les unes représentent des êtres matériels et les autres des qualités , il pourra non seulement se former des idées composées par la réunion de deux ou plusieurs idées simples , mais aussi les exprimer par la réunion de mots d^& connus. Pourquoi, par exemple, après avoir formé l'Idée d'un homme doux et innocent ou d'un homme cruel , ne se ferait-il pas comprendre par les mots homme-agneau , homme-lion^ etc. ?
S"" Les gestes, le ton, Li liaison des idées et d'autres circonstances pourraient en bien des occasions suppléer à ce que le mot seul aurait d'obscur pour celui auquel il est adressé.
Telles sont les considérations qui me déterminent à adopter , sans aucune hésitation , lopinion des savants qui croient que les deux premiers individus de noire espèce, par leurs propres forces, par les facultés inlellectuellés inhérentes à leur nature , enfin par cela seul qu'il y avait en eux une àme humaine , pouvaient former ou crâer eux-mêmes leur langage depuis le premier mot jusqu'au dernier , sans aucune intervention extraordinaire du Créateur. Les objets extérieurs dont ils étaient nécessairement entourés , pouvaient très-bien leur servir de maître pour se faire comprendre, sans qu'il y eût besoin ni de convention ni de divination.
Quant à la quosUoa de savoir si Thomme a réellemeM formé son lai^ge lui-même , c'est une question de fait , elle est purement historique , et en quelque sens qu elle soU résolue, elle n'a aucune importance pour la grammaire. En effet, que le premier couple de notre e^lfece ait formé lui-même jusqu'au premier mot de sa langue , ou que le Créateur lui ait donné , avec quelques idées toutes formées , un petit nombre de mots comme signes de ces idées dont Texpression pouvait lui être absolument nécessaire dans son état primitif, les lois qui ont présidé au développement ultérieur du langage et à toutes ses vicissitudes, n'en seront pas moins dans Tun et lautre cas absolument les mêmes.
Quelque peu qu'on réfléchisse sur l'origine réelle du langage , il est aisé de se convaincre que cette question est dominée entièrement par celle de l'origine du genre humain. La solution de la première se ressentira toujours de celle de la seconde, si même" elle n'eu dépend pas entièrement. Ainsi , celui pour qui le premier couple a été créé doiié âe facultés humaines en germe, qui ne se seraient développées en lui ou en ses descendants qu'après un certain intervalle de vie sauvage , durant laquelle les cris et les gestes auraient seuls servi de signes à un petit nombre d'idées et de sentiments, celui-là doit nécessairement ad-
mettre que les deux premiers individus ont formé euxmêmes leur langage. Au contraire, celui qui, par croyance religieuse ou pour des motifs philosophiques croit fermement que le premier couple est sorti des mains du Créateur avec la plénitude de ses facultés physiques, intellectuelles et morales , tel enCn qu'il nous est représenté par le récit de la Genëse, no peut pas, ce me semble, en bonne philologie et en bonne logique , soutenir que ces deux premiers individus ont formé leur langage eux-mêmes par leurs propres efforts et sans aucune intervention directe du Créateur : non pas que les facultés innées à Thomme ne soient pas suffisantes pour penser et pour parler ; mais un usage quelque peu étendu de ces facultés suppose une langue déjà parvenue à un degré de formation , où le premier homme , à mon avis, autant du moins que nous pouvons juger de sa nature par la nôtre, n'aurait pu atteindre par ses seules forces qu'après plusieurs siècles d'expérience et de i&fonnement (1).
(1) Sur la question de Torigine da langage, on peut consulter : Rousseaa, discours sur Vinéçalilé • etc. — Sunsmilch, Beweiê , dctêé der Ursprunff der menschlichen Sprache gottlich sey. Berlin, 1766. — Herder, Ahhandlung iiher den Ursprung der Sprache (Dissertation couronnée par l'Acade'mie do Berlin, en 1770).— De Bonald, ^eeherehes philosophiques et Législation primitive. — M. Clëment, Hssaiêur la science du langagetParlSf 1843. — Kersten , £sêa% sur r activité du principe pensant, cto. Li^ge , 1851. — J. Grimm, Ueber den Ursprung der Sprache, Berlin, 1852. — £. Renan, De V origine du langage, Paris, 1858.
A l'occasion de Forigine du langage , on a Thabitude de soulever aussi la question de savoir laquelle de ces langues si nombreuses et si variées qui se partagent le globe, peut avoir été celle des premiers hommes.
Hérodote, le plus ancien des historiens grecs (V* siècle avant notre ère), nous apprend que Psammétique, roi d'Egj'pte au VII* siècle, ayant accordé à ses troupes mercenaires de Grèce et de Carie, qui parlaient une langue étrangère , Fautorisation de s'établir en Egypte, voulut approfondir quelle était réellement la race d'hommes la plus ancienne. C'est, à ce sujet , que Fhistorien grec nous rapporte ce qui suit :
« Les Egyptiens se croyaient , avant le règne de Psammétique, le plus ancien peuple de la terre. Ce prince ayant voulu savoir , à son avènement à la couronne , quelle nation avait le plus de droit à ce titre , ils pensent , depuis ce temps-là, que les Phrygiens sont plus anciens qu eux , in<iis qu'ils le sont plus que toutes les autres nations. »
« Psammétique, n'ayant pu découvrir par ses recherches , quels étaient les premiers hommes , imagina ce moyen : il prit deux enfants de basse extraction, nouveaunés, les remit à un berger pour les élever parmi ses troupeaux, lui ordonna d'empêcher qui que ce fût de prononcer un seul mot eu leur présence , de les tenir enfermés dans
une cabane dont Tentrée fût interdite à tout le monde ^ de leur amener , à des temps fixes , des chèvres pour les nourrir, et, lorsqu'ils auraient pris leur repas, do vaquer à ses autres occupations. En donnant ces ordres, ce prince voulait savoir quel serait le premier mot que prononceraient ces enfants , quand ils auraient cessé de rendre des sons inarticulés. Ce moyen lui réussit. Deux ans après que le berger eut commencé à en prendre soin , comme il ouvrait la porte et qu'il entrait dans la cabane , ces deux enfants , se traînant vers lui , se mirent à crier Décos (1), en lui tendant les mains. La première fois que le berger les entendit prononcer cette parole , il resta tranquille ; mais, ayant remarqué que, lorsqu'il entrait pour en prendre soin, ils répétaient souvent le même mot, il en avertit le roi, qui lui ordonna de les lui amener. »
« Psammétique les ayant entendu parler lui-même , et s'étant informé chez quels peuples on se servait du mot Bécos , et ce qu'il signifiait , il apprit que les Phrygiens appelaient ainsi le pain. Les Egyptiens , après de mûres réflexions , cédèrent aux Phrygiens l'antériorité, et les reconnurent pour plus anciens qu'eux (2). »
Quoi qu'il en soit de cette anecdote , nous y voyons
(1) Ces enfants, suivant toutes les apparences , tuchalcnt (riinitcv ]e cri des chèvres, en prononçant le mot htc, bèc^ comme Tobscrvo très* bien un scholiaste, Oè étant uno terminaison particulière a la langue grecque et ajoutée par Hérodote. (Note de Larcher)
(2) Hérodote, II?. H, §. 2 et 154, traductinn de Larcher.
fjue notre question a tenté la curiosité* humaine dès une assez haute antiquité , et qu'avant celte époque les Egyptiens avaient cru leur langue et leur race les plus anciennes de la terre.
Dans les siècles postérieurs , les rabbins ont cherché à revendiquer cet honneur pour la langue hébraïque. Leur opinion a même été adoptée par plusieurs savants modernes , quoiqu'elle ne sappuie pas sur des arj^uments bien concluants (1).
On a posé d'abord en principe que la cause de la diversité des langues se trouve dans le récit de la Genèse, chap. XI, qui Tattribue au mécontentement de Dieu à cause de la construction de la tour de Babel. Tout en admettant Tautorité de ce récit, on peut néanmoins se demander quelle était Id langue commune avant la confusion; or, il n est dit nulle part que ce fût la langue hébraïque. « La prétention de faire de Thébreu la langue primitive , remarque trèsbien un de nos savants compatriotes, n est pas entrée dans lespril des écrivains sacrés ; on peut donc sans crainte loi refuser un titre , que TEcriture elle-même na point revendiqué pour lui (2). » Aussi les aliments auxquels les partisans de cette doctrine ont recours , sont bien loin àe la prouver. Ainsi on dit :
(1) Voy. \V. Gcscniiis, CtêthiMe der hebrSUôhen Spracht, LetpKÎg, 1815, §. 6 et 18.
(2) F. Nbrc, Introduction h VhUtoire générale det Uttératureg ^nevtaUê. Lourain ,1844. pag. 35.
l"" Que les* iiouis propres du temps qui précède la confusion des langues sont empruntés à Thébreu , parce que leur origine s explique par le sens de la racine hébraïque d où ils sont tirés ; par exemple : le premier homme qui fut formé de terre ( no"u< , adamah) , reçut le nom Adam ( d"ïk , adàmy comme qui dirait terrestre); son nom et celui de la terre sont tirés luu et lautre d'une même racine : en» , adam , être rouge ; or, cette racine est hébraïque; donc le nom d'Adam appartient à la langue hébraïque , qui se trouve ainsi être celle que parlaient les hommes avant la confusion. On raisonne de même sur le nom de la première femme , Eve ( nm , vhavvach , la vivante) ; sur celui d' Abel (73n , hebel , vanité) et sur quelques autres (1).
Quelque sohde que soit ce raisonnement en apparence, il ne prouve pourtant pas plus que si du nom de lapôtre saint Pierre on tirait la conclusion que Jésus-Christ a parlé grec ou latin ou même français ; car le nom de Pierre a également sa raison étymologique daus las mots nhQa , petra , piètre. Qui ne voit pas que les Hébreux y pour rendre ces noms propres dans leur langue, peuvent les avoir transformés ou changés, précisément comme celui de Céphas , qui en syriaque signifie pierre, a été changé par les Grecs et les Romains en celui de îlivpoç etdePetrus(2). Ces paronomases ou jeux de mots dont
(1) Oenèie , chap. I et II ; III ▼. 20 ; IV, r. 2.
(2) h'vanff, de saint Jojir , ( hap. I, t. 4*^.
nou s faisons forl peu de cas daiis nos idiomes modernes , ont plu de tout Icmps aux peuples orientaux.
2» On insiste et Ton dit que dans toutes les langues on rencontre des racines hébraïques. — Cela est très-vrai pour les autres langues sémitiques et jusqu'à un certain point pour les langues indo-européennes , par exemple , le sanscrit ; et on peut aussi, si Ion veuf, Tadmcllre pour les langues tartares , telle que le chinois, etc. INIais do ce fait, fût-il même bien constaté, il ne résulte nullement que l'hébreu soit plus ancien que le sanscrit ou le chinois; tout ce qu'on en pourrait déduire , c'est que ces trois vieilles langues , dont chacune a son type d'ancienneté bien caractérisé , paraissent avoir eu une origine commune.
En résumé , nous n'avons pas de renseignements historiques pour décider notre question. Et comme les langue» les plus anciennes ne nous sont connues qu'à dater d'une époque où elles sont déjà écrites , et que c'est précisément avant d'avoir été iîxées par l'écriture que les langues éprouvent leurs plus grands changements , il ne nous est plus possible aujourd'hui de constater par des observations philologiques, quelle peut avoir été la langue primitive. • C'est une question, dit très-bien M. de Brosses, sur laquelle la littérature peut s'exercer en dissertations infinies , sans que le fait en soit par là mieux vérifié. »
CHAPITHK VII
DE L*ÉCniTURK.
L*homme est né pour vivre en société ^ en communiquant ses idées et ses sentiments à ses semblables ; aussi pouvons-nous admettre qu'il n a pas joui longtemps des avantages de la parole fugitive et passagère , sans éprouver le désir, soit de conserver le souvenir de quelque fait intéressant , soit de transmettre ses connaissances et ses pensées aux absents et même aux générations futures par le moyen de signes fixes , tracés n importe de quelle manière. Ainsi, l'histoire nous représente les peuples les plus anciens plaçant des signes simples sur la tombe de leurs aïeux et dans les lieux- qui avaient été le théâtre d'actions importantes (1). Ces premiers essais , quelle que
'1) Genète, chap. XXXÎ, t. 44 cl j'uir.
fût la relation ou la connexité entre les signes et les idées qu il s'agissait d exprimer^ peuvent être regardés comme
^— M ■■,li fc
le commencement de Yécriture.
Cela ne signifie pas que Thomme ait inventé tout d'un coup notre écriture phonétique d aujourd'hui , c'est-à^ire celle où les lettres, les caractères représentent le son. Avant d'arriver à ce point, il fallait, non seulement avoir analysé le son en deux éléments , voyelles et consonnes , mais encore avoir imaginé des signes particuliers pour peindre tous ces sons avec toutes leurs modifications.
Tous les arts humains ont commencé par les éléments les plus simples et les plus grossiers poii)' se perfectionner ensuite graduellement. Nous sommes donc à peu près certains que l'écriture n'a pas commencé par être phonétique ; aussi voyons-nous que celle des Mexicains et des Péruviens, lors de la découverte de l'Amérique, n'était pas encore parvenue à ce point de perfection , malgré le nombre des siècles d'existence de ces peuples. Il en est encore de même aujourd'hui de l'écriture chinoise.
Ce sont ces réflexions qui, déjà dans l'antiquité , ont fait soulever la question de savoir quelle a été l'origine de l'écriture phonétique actuelle et comment on y est parvenu.
L'histoire ancienne ne nous apprend rien sur l'origine
de récriture actuelle ; elle ne nous fait ccmnaltm aucune époque où l'écriture phonétique n'ait pas existé. Nous sommes donc réduits sur ce point à de simples conjectures» qui peuvent pourtant acquérir un certain degré de vraisemblance par le raisonnement et le rapprochement de quelques écritures des plus anciennes.
Parmi les différents moyens que l'homme avait î\ sa disposition pour communiquer ses idées par lun ou l'autre signe fixe et visible , celui qui se présente comme de lui-même en premier lieu, c'est la peinture ou le dessin de la figure des objets dont on voulait transmettre l'idée ou consei*ver le souvenir : comme encore aujourd'hui tel voyageur , parvenu dans des contrées dont il ignore le langage, se met à peindre aux yeux ce qu'il essaierait vainement de faire connaître par des sons. Ce genre de communication s'appelle écriture figurative.
Quelle que soit la durée qu'on assigne à cette écriture primitive, il est certain que par la peinture ou le dessin des objets l'homme s'habituait à^e les rappeler à la seule vue d'une figure ; ses facultés devaient se développer et ses connaissances s'augmenter par l'expérience : les lions et les agneaux n'étaient plus pour lui de simples animaux , mais les uns féroces et les autres innocents , au point que leurs figures rappelant nécessairement leurs qualités principales , absolument comme leur nom dans le langage , pouvaient servir à designer tout à la fois et ces animaux et leurs qualités. Cette seconde espèce d'écriture s'appelle
symbolique ou hiéroglyphique (1). Ici le signe ii^indique plus lobjet qu il représeote, mais Tune ou lautrc idée que la figure du signe rappelle pur une allusion facile à saisir, à cause de la liaison intime de lobjet figuré avec Tidée qu ou veut exprimer. Ainsi, on pouvait très-bien indiquer la mtesse par la figure d*un oiseau ; la direction par une flèche; la prévoyance far un œil ; ïaction et la puissance par une fnain et un bras vigoureux ; la convention par deux mains jointes ; le couraqe , la grandeur (fâme par le lion y ce roi des animaux , etc. « Les Egyptiens surent les premiers, dit Tacite, représenter la pensée avec des figures d*ammaux (2). »
Cette écriture symbolique ou hiéroglyphique est déjà plus complète que récriture figurative. Elle est également un moyen de communication très-naturel, il n y a là rien de conventionnel, mais elle laisse évidemment aussi beaucoup à désirer ; et Timperfection la plus sensible de Tune et de lautrc consiste sans doute en ce que la peinture ou le dessin des objets demandait trop de temps et trop de place.
Pour remédier à cet inconvénient , que fallait-il ? On n avait qu'à abréger ces mêmes figures, eu conservant toutefois de chacune un trait assez saillant , assez caracté-
(1) Mot ooinposé de Upàç, êacré et de yAû^u graver. Cette t'cri* tnre est probablement ainsi nommée parce que les ) rêtrcs continuerent k s*en servir dans les choses qui rcgarJaii^nt la religion, après qao rc'critiiro vulgaire eut été invontëe.
{2) AnnaU$,XU 14.
ristîque pour ne pas les confondre : au lieu de dessiner un homme , on n avait qu'à dessiner une tête humaine ; au lieu d'un taureau , sa tèle ou seulomcnt ses cornes ; au lieu d un lion , sa griffe ou sa queue , etc. Ce genre d'écriture, nouveau pour la forme abrégée de ses signes et par la même plus commode, n'était encore au fond qu'une écriture figurative ou symbolique , lant que ces traits saillants rappelaient et remplaçaient to»i!o la figure ; mais on conçoit que, par Tusage , c^s abréviations des premières figures pouvaient insensiblement se transformer de telle sorte qu'on n'en reconnaissait plus l'origine , tout en continuant à y attacher la même valeur, de manière que, pour les générations suivantes, ces caractères ou ces esquisses tronquées marquaient des idées sans rappeler les objets dont les figures avaient donné lieu à Forigîne de ces signes. Cette espèce d'écriture s'appelle écriture idéographique y ainsi nommée parce que les signes ou les c^iractères ne marquent nullement les sons , et ne rappellent nullement les objets matériels dont ils sont la figure abrégée , mais expriment directement lune ou Vautre idée , ou , si l'on aime mieux , l'un ou l'autre objet : c'est pour ainsi dire une écriture de numéros , i\ étiquettes y de signes arbitraires qui n'ont plus aucun rapport avec la chose signifiée. Telle est encore aujourd'hui l'écriture chinoise ou , pour prendre un exemple mieux connu, l'écriture de nos chiiTi^es soit romains soit arabes ; car les signes V, X,2, 5, etc., ne marquent pas
immédiatement le son, mais les idées ou la valeur ; et la preuve, c'est que chaque nation y attache la même idée, la même valeur, tout en les prononçant différemment. Ce n*est pas, ou du moins ce n'est plus une écriture figurative ou symbolique, parce que la forme de ces signes ne is^pelle plus aujourd'hui celle d'aucun objet, quoique, dans le principe pourtant, ces chiffres fussent probablement une écriture figurative ou symbolique (1).
Maintenant, quant à la question de savoir quand et comment Thomme est parvenu de l'écriture idéographique à notre écriture phonétique , qui représente immédiatement les sons du langage parlé et les idées au moyen de ces sons , il est bien difficile, si non impossible, de la résoudre.
Que l'écriture phonétiqtie rémbiite à une très-haute antiquité, cela est certain. Ainsi le Décalogue ou les dix commandements de Dieu , donnés par Moïse au peuple hébreu peu de temps après la sortie d'Egypte (vers 1600 avant J. Chr.), étaient sans aucun doute écrits phonéti-
(l)Le g^and inconvénient de r«jcritar6 idéographique conniste en ce que, pour la comprendre ou pour en faire rapplication , il faut le même travail et la même ^tudo que si l'on ne connaissait rien de la langue parlëe ; mais, d*autre part, elle est de nature à se faire com- ]n-eodre sans qu^on connaisse la largue de celui qui s\i\ sort.
quement, comme ils le sont encore aujourd'hui (1). Mais rhistoire ne nous apprend rien sur l'origine de cette écriture , et même les traditions n'ont là-dessus rien de précis ni de bien assuré.
Voici ce qu'Hérodote nous rapporte, à l'occasion de l'origine des Géphyréens , sur l'usage de l'écriture chez les Grecs ;
■ Pendant le séjour que firent en ce pays (la Béotie) les Phéniciens qui avaient accompagné Cadmus (vers 1550), et du nombre desquels étaient les Géphyréens, ils introduisirent en Grèce plusieurs connaissances, et entr^autres des lettres qui étaient, à mon avis, inconnues auparavant dans ce pays. Il les employèrent d'abord de la même manière que tous les Phéniciens ; mais, dans la suite des temps , ces lettres changèrent avec la langue et prirent une autre forme. Les pays circon voisins étaient alors -occupés par les Ioniens ; ceux-ci adoptèrent ces lettres que les Phéniciens leur avaient enseignées ; mais ils y firent quelques légers changements. Us convenaient de bonne foi, et comme le voulait la justice , qu'on leur avait donné le nom de lettres phéniciennes parce que les Phéniciens les avaient introduites dans la Grèce. Les Ioniens appellent aussi , par une ancienne coutume , les Hvres des dipthères (ou peaux) , parce qu'autrefois , dans le temps que 1%
{]) Fxoi/e, chni^, XXXII, ▼. 15, 32; XXVIIT, y. 9, 36; XXXIV, ▼. 37 et 28.
biblos (1) était rare, on-écrivait sur des peaux de chèvre et de mouton ; et encore à présent , il y a beaucoup de barbares qui écrivent sur ces sortes de peaux (2). » . Une autre tradition concernant Tinvention de l'écriture nous a été conservée par Platon , né en 427 avant notre ère, dans son dialogue de Phèdre , où il met dans la bouche de Socrate le récit suivant :
■ J ai entendu dire que près de Naucratis (ville du Delta) en Egypte , il y eut un dieu , Tun des plus anciennement adorés dans le pays , et celui-là même auquel est consacré loiseau que Ion nomme 76/5. Ce Dieu s'appelle Theuth. On dit qu'il a inventé le premier les nombres , le calcul , la géométrie et l'astronomie, les jeux d'échecs , de dés et Yécrilure. L'égypte tout entière était alors sous la domination de Thamus^ qui habitait la ville capitale de la haute Egypte (la ville de Thèbes). Theuth vint donc trouver le roi, lui montra les arts qu'il avait inventés, et lui dit qu'il fallait en faire pari à tous les Egyptiens, (ielui-ci lui
(1) Cequ^on appelle en grec ^ùfiXoç, iA, est une plante qui croit surtout dans Icd lieux marécageux de TEgypte. La tige en esi de la grosneur du bras d^un homme, elle est triangulaire et s^olève h quelques nietrea au-dessus de Teau. La même plante s'appelle aussi en grec nânvpoç et en latin papyrus. Mais Thëopbraste distingue entre ces deux noms et il emploie le mot fiû^Xoç pour designer la plante et celui de Tcxnvpoç pour la pellicule qui est sous Técoi ce et qui s'appelle en latin liber. Le papier qui se fabrique avec le liber «^appelle X^iC^ii charta. Voy. VEaai sur V origine de V écriture , par le Marquis da Fortia d'Urban , Paris, 1832, pag. 174. — JJémoireê de CAcad. dn$ 1ns rript. ,U>m, JCXYl, pag. 275.
(2) Hërodota, V. §. W, traduction de Larcher.
demanda de quelle utilité serait chacun de ces arls et se mit à disserter sur tout ce que Theutfa disait au sujet de ces inventions, blâmant ceci, approuvant cela. Ainsi Thamus allégua , dit-on , au dieu Theutfa beaucoup de raisons pour et contre chaque art en particulier. Il serait trop long de les parcourir ; mais lorsqu'ils en furent à Yécriture : Cette science, ô roi ! lui dit Theutfa , rendra les Egyptiens plus savants et soulagera leur mémoire. C'est un remède que j'ai trouvé contre la difficulté d'apprendre et de savoir. Le roi répondit: Industrieux Tfaeutfa, tel faomme est capable d'enfanter les arts, tel autre d'apprécier les avantages ou les désavantages qui peuvent résulter de leur emploi ; et toi, père de l'écriture, par une bienveillance naturelle pour ton ouvrage , tu l'as vu tout autre qu'il n'est : il ne produira que l'oubli dans l'esprit de ceux qui apprennent , en leur faisant négliger la mémoire. En effet, ils laisseront à ces caractères étrangers le soin de leur rappeler ce qu'ils auront confié à l'écriture, et n'en garderont eux-mêmes aucun souvenir. Tu n'as donc point trouvé un moyen pour la mémoire , mais pour la simple réminiscence, et tu n'offres à tes disciples que le nom de la science sans la réalité ; car , lorsqu'ils auront lu beaucoup de cfaoses sans maître , ils se croiront de nombreuses connaissances , tout ignorants qu'ils seront pour la plupart , et la fausse opinion qu'ils auront de leur science les rendra insupportables dans le commerce de la vie. » (Traduction de M. (lousin.)
Ou ue sait pas d'abord à laquelle de nos quatre espèces d*écriture se rapporte cette tradition , 4iui avait , à ce qu il paraît, pleinement cours chez les Grecs; mais par un autre dialogue, intitulé Philèbe, où Platon fait répéter à Socrate la même tradition avec quelques détails , nous voyous qu*il fl*agit de l'écriture phonétique.
Les traditions en vogue chez les Romains sur l'invention de l'écriture se trouvent consignées , je pense, dans les deux passayes que je vais rapporter , l'un de Tacite, l'autre de Pline (fin du premier siècle de notre ère).
« Les Egyptiens, dit Tacite , surent les premiers représenter la pensée avec des figures d'animaux , et les plus anciens monuments de l'esprit humain sont gravés sur la pierre. Ds s'attribuent aussi l'invention des lettres. Les Phéniciens, disent-ils, plus puissants sur mer, les portèrent dans la Grèce , et eurent le renom d'avoir trouvé ce qu'ils avaient reçu. La tradition veut en effet que Cadmus, arrivé sur une flotte de Phénicie, les ait enseignées aux Grecs encore barbares. Quelques-uns prétendent que Cécrops l'athénien (vers 1550), ou Linus le thébain, ou, au temps de la guerre de Troie (vers 1200), Palaraède d'Argos , en inventèreot seize, et que d'autres ensuite, principalement Simonide, ajoutèrent le reste. En Italie, les Etrusques les reçurent du corinthien Démarate (vers 650 avant J. Chr.), et les Aborigènes de l'arcadien Evandre ; et l'on voit que nos loltres ont la forme des plus anciens caractères grecs.
Au commencement aussi nous en eûmes peu ; le nombre fut augmenté plus tard. Claude , d*après cet exemple , en ajouta trois , qui , employées sous son règne et tombées depuis en désuétude y se voient encore aujourd'hui sur les tables d'airain posées dans les temples et les places pour donner à tous la connaissance des actes publics (1). »
Voici ce que Pline nous apprend dans son Histoire naturelle :
< Je pense , dit-il, que les lettres ont de tout temps été connues des Assyriens ; mais cette découverte serait due à Mercure chez les Egyptiens , suivant les uns , par exem-
(I) Tacite, AnnaUê ^ XI, 14, traduction de M. Buniouf.
Ce savant grammairien fnit d*abord trës-bien observer dans ses notes que a la main des Phéniciens apparaît évidemment dans la forme ancienne , dans les noms et même dans le nombre primitif et dans l'ordre des lettres grecques ; en sorte que, par un phénomène remarquable, cet idiome, puisant à deux sources différentes, tient à la fois aux langue» sanscritùjues par ses racines et ses inflexions grammaticales, et aux langues êémitiques par son système d'écriture; )» puis il ajoute : tf Claude, encore simple particulier, avait composé un livre sur la nécessité de compléter TalphabeL Devenu emperear (41 — 54 après J. Chr.) , il usa de son autorité politique pour faire adoptPT sa théorie littéraire (Suétone, Claude 41). La première lettre ajoutée par lui fut, sans aucun doute, le digamma éoligue (Quintilieo, I, 7 ; XII, 10) ; ce signe devait représenter le V consonne pour lequel les Komains n^avaient point de caractère distinct de F voyelle. Quintilien regrette qu*on ait renoncé à cette nouvelle lettre : on la trouve dans les inscriptions sous la forme de F renversé. Beaacoup moins utile, le second caractère de Claude tenait lieu do f grec, PS, et se peignait par deux C adossés (00) î on Tappelait anti^tigma. On ignore quel était le troisième. >
pie Gellius; chez les Syriens, suivant les autres. Dans fous les cas , on assure qu elles ont été apportées en Grèce de Phénicie, par Cadmus, au nombre de seize ; que durant la guerre de Troie Palamède en ajouta quatre, ainsi figurées 0, Sj <Z), A'' ; qu'après lui Simonide, le poëte lyrique , en augmenta le nombre d'autant, que voici : Z, //, V^, Si. La valeur de toutes ces lettres se retrouve dans les nôtres. D'après Aristote , les anciennes étaient au nombre de dix-huit ; les voici : -/, H, T, J, E, Z, I, /C, ./, II, N, (), n, Pj JS, T, y, O ; il aime mieux attribuer à Epicharmo qu'à Palamède l'addition des deux lettres 0, A'. Anticlides prétend qu'un c(»rtain Ménon inventa les lettres en Egypte, quinze ans avant Phoronéc, le plus ancien roi de la Grèce , et il s'efforce de prouver son dire par les monuments. Au contraire , Epigène , autorité particulièrement respectable , assure que chez les Babyloniens des observations astronomiques de 720,000 ans sont inscrites sur des briques cuites ; ceux qui réduisent au minimum cet espace de temps , Bérose et Critodème , l'évaluent à 490,000 ; d'où il résulte que l'usage des lettres est de toute éternité. Les Pélasges les apportèrent dans le Latium (1). »
Quelque peu d'importance qu'on veuille attacher à ces tradilions , il en résulte toutefois que l'antiquité en général attribuait Tinvention de l'écriture phonéti-
fn Lîy. Vif. cliap. 57, tr/idiiction de M. K. ÎJttru. (Collection de» Miteurs latin» par M. Ni^^nrd.)
que îi l'Egypte. Ce qui donne à ces traditions une assez grande apparence de vérité , c'est qu'en Egypte et seulement en Egypte, Ton rencontre dès une haute antiquité trois espèces d'écriture, Tune hiéroglyphique, l'autre idéographique et la troisième phonétique , qui étaient d'usage en même temps, comme il est constaté par la comparaison des inscriptions des monuments publics, par les papyrus qu'on a découverts dans les tombeaux avec les momies, et par Qément d'Alexandrie dans son traité , intitulé Stromata , liv. V, § 9. En effet , le seul moyen de bien expliquer l'usage simultané de cette triple écriture chez une même nation, c'est d'admettre qu'après avoir employé l'écriture hiéroglyphique et idéographique pendant n'iibportc combien de siècles, cette même nation est parvenue à inventer récriture phonétique , et que , malgré ce grand perfectionnement , elle a pourtant conservé son ancienne écriture pour la dédicace des monuments publics, pour la transcription des textes, enfin pour tous les sujets religieux. « Les vieux usages , dit le président de Brosses, se retiennent toujours partout pour les choses de religion, tant par respect que parce qu'ils ont l'air de mystère , qui lui est convenable. » N'est-ce pas par le même sentiment que nous employons encore aujourd'hui , dans l'occasion , la langue latine et les chiffres romains plutôt qu'une langue moderne ou les chiffres arabes? Remarquons aussi que le peuple hé-
breu était en possession de l'écriture phonétique à sa sortie d'Egypte ; mais nous no savons pas s'il en était de même avant son entrée dans ce pays. Sans doute, on pourrait aussi se rendre compte de cet emploi simultané des trois espèces d'écriture en Egypte , en admettant que l'écriture phonétique y fut apportée d'un pays étranger ; mais aucun fait historique ni même aucune tradition ne nous autorise à faire cette supposition.
Si nous connaissions la langue dans laquelle les anciens Egyptiens , d'après ces traditions , se sont vraisemblablement essayés et exercés à écrire phonétiquement, nous pourrions saisir ou du moins deviner avec quelque probabilité, comment de l'écriture idéographique on a été conduit à l'écriture phonétique , en représentant les sons et leurs articulations. Mais quelle était cette langue ancienne de l'Egypte ? Elle paraît avoir eu plus ou moins de ressemblance avec le copte , tel qu'il se parlait au temps des Grecs et qu'on connaît encore aujourd'hui ; mais il est également certain qu'elle en différait beaucoup , car, malgré les efforts et les travaux de plusieurs savants , elle est restée, jusqu'ici complètement inconnue.
Dans cet état des choses , nous ne pouvons faire sur l'origine de l'écriture phonétique que de simples conjectures. Pour les personnes qui voudront en tenter une nouvelle, ou rendre l'une de celles qui ont déjà
été faites (1) plus plausible , je me permets d'ajouter les remarques suivantes :
1" Tout porte à croire que, dans Fenfance du langage, les mois étaient monosyllabiques comme aujourd'hui chez nous les mots : pied y bras , rnain , doigt , dent y œil, tête, flèche, etc. ; conséquemment, dans récriture idéographique un seul signe pouvait très -bien suffire pour représenter chacun de ces objets , comme chez nous /"pourrait indiquer une flèche ; tv , un pied; d un doigt z une table , c un croc, etc.
2"* IjO besoin de communiquer pnr Técrilure idéographique les noms propres était bien de nature à faire sentir à Thomme que le son peut être représenlé par récriture ; car ici le son ou le nom forme le signe caractéristique et distinctif de l'individu, comme la figuro pour les autres objets. Qu il s'agisse d'exprimer dans l'écriture idéographique les noms propres de Léon , Pierre, Rose , etc., le seul moyen qu'offre cette écriture, c'est de se servir , comme le font encore aujourd'hui les Chinois , des signes qui représentent Vidée d'un lion , d'une pierre , d'une rose , etc. En faisant cela, on écrit déjà phonétiquement, parce que le signe est ici réellement employé pour indiquer le son ou le nom. On peut morne admettre que pendant plusieurs siècles la môme nation a ainsi écrit phonétiquement
(?) Los principaux pvstcmcs relatifs k l*orîgîno de l'écriture PC tronvent dans le Montre primitif de Court de Gebeîîn , vol. II, pag. 301 et 8U!T.
les noms propres , tandis qu elle représentait encore idéographiquement toutes les autres idée^ ; mais la première réflexion sur cette manière d*écrire les noms propres devait faire sentir que le même procédé était applicable à toutes les autres idées et, dès ce moment, on était sur la voie de Tinvention d'une écriture phonétique.
3" Pour un peuple qui avait Thabitude de l'écriture idéographique et qui écrivait déjà les noms propres phonétiquement , la formation d'une écriture phonéti* que n offrait plus de grandes difficultés. Pour représenter une syllabe, une consonne ou une voyelle, il pouvait se servir d'un signe idéographique représentant un objet dont le nom, dans la langue parlée, formait cette syllabe , ou commençait par cette consonne ou par cette voyelle. Il est même possible que récriture phonétique ait commencé par être syllabiquey <»'est-à-dire qu'une seule lettre ait représenté une consonne et une voyelle , et qu'elle ne soit devenue qu'insensiblement littérale ou alphabétique , c'est-à-dire que la consonne et la voyelle aient été représentées , chacune par une lettre séparée.
Enfin , remarquons-le bien, l'écriture en général est le travail collectif de l'esprit humain ; c'est l'ouvrage du besoin, de l'observation et surtout du temps, qui, après les essais et les tâtonnements, fait beaucoup dans l(\s rboses humaines.