CHAPITRE VIll
DE l'ORTBOOEAPIE.
Pour achever cette première Partie, il me reste à faire quelques remarques sur ïorthographe, c'est-&*dire sur la représentation correcte et exacte des sons élémentaires de la langue parlée, par certains signes que nous appelons lettres (1) et dont lensemble s'appdle alphabet.
(1) L^tymologie da mot littera oa litera est bien incertaine. Priscien regarde ce mot comme une contraction de iegitera (mot compose de légère , lire , et Uer , Toie , chemin), eo quod legendi fier prœbeat ( parce que les lettres montrent la voie , la manibre de lire). D'autres le dérivent do litura (rature), guod plerumgtie m ceratiê tabuliê scribere êolebant et postea delere (parce que les Romains, disenî-ilj*, «écrivaient communément sur des tablettes couvertes de ciro et e/*açaitfn< ensuite ce qu'ils avaient ëcrit). J. C. Scaliger le de'rive do lineatura (ligne), et Vossius cherche à prouver que c'e>it un adjectif de la formo comparative du mot grec Itràç (minoe.
Les quei^ons à traiter daos une gramoiaire gênéraie à propos de Forthographe , me paraissent être les suivantes :
1* Quelles sont les conditions de Torthographe dans le langage en général?
2^ Pourquoi dans la plupart des langues ces conditions ne sont-elles pas remplies?
3"* Faut-il changer lorthographe généralement reçue pour la conformer à la prononciation en usage?
I. L'écriture phonétique ayant pour but de communiquer les idées, en indiquant au moyen des lettres les sons qui sont les signes de ces idées , il est évident que , pour mieux éviter toute confusion , le bon emploi de Técrituro , comme le dit la Grammaire générale de Port-Royal, exigerait :
a) Que toute figure (lettre) marquât quelque son ; c'est-à-dire quon n'écrivit rien qui ne se prononçât.
b) Que tout son fût marqué par une figure ; c'està-dire qu'on ne prononçât rien qui ne fût écrit.
c) Que chaque figure ne marquât qu'un son , ou simple ou double. Car ce n'est pas chose contraire à la
|>«tit) et qu'il fant soas-en tendre no<a (marque, note). Si aprë« leii eonjectures de ces sayants, qai me paraissent peu plausibles , je derais ëraettre «ne opinion sur Toriglne de ce mot , je dirais qu'il « vne grande ressemblance ayec le mot teutonique Lit ^ Let , OUed (membre , articulation), de manière que ces signes auraiimt rc^u le nom de lettrée , parce qo^on les aurait regardes comme les membres t les a^i^t dation» ^ les eA«lnon« du mot entier.
perfection de récriture quil y ait des lettres doubles, puisqu'elles la facilitent en Tabrégeant.
d) Qu un même son ne fût point marqué par différentes figures.
L'écriture qui remplirait ces quatre conditions serait évidemment très-parfaite comme moyen d'indiquer les sons, et satisferait à toutes les exigences de la raison ' humaine. « La fonction des lettres, dit Quintilien, I, 4, est de conserver la parole et de la rendre au lecteur comme un dépôt. »
En est-il bien ainsi de l'orthographe dans les langues que nous connaissons , soit anciennes, soit modernes ? C'est sans doute le contraire qui a lieu. Il n'est pas besoin d'un long examen pour s'apercevoir qu'il y a partout plus ou moins d'arbitraire dans l'emploi des lettres pour indiquer le son véritable, comme en français dans les mots : bec et flanc ; direct et respect; chef et clef; son et sont; champ et chant y etc. IL Quelle est la cause de cette confusion des signes de l'écriture dans les langues et surtout dans les langues modernes?
Cela vient sans doute de ce que la langue change dans la bouche du peuple , comme nous Favons vu précédemment , d'un siècle à l'autre et surtout quand les mots passent d'une nation à une autre, tandis que l'écriture , qui est d'un usage moins commun , reste stationnaire. De là résulte nécessairement après un
certain laps de temps, entre les sons d(î la langue parlée et récrîlure , une différence d'autant plus facile à concevoir que, dans la prononciation même de la langue écrite, les hommes de lettres sont souvent forcés, pour se faire comprendre , de se conformer à la langue parlés ; et ainsi , sans tenir compte de Técrilure , telle ou telle prononciation, qui élait dans le principe vicieuse , devient insensiblement générale et seule bonne, tandis que Tancienne tombe en désuétude et est regardée comme mauvaise.
Je viens de dire que l'orthographe reste stationnai' re. On pourrait demander pourquoi les savants ou les hommes qui se servent de l'écriture , ne changent pas Torlhographe à mesure que change la prononciation du mot. Le motif en est simple et naturel : la prononciation ne change pas subitement et la nouvelle ne devient pas tout d'un coup générale ; tandis que s'opère insensiblement une pareille transformation dans la langue parlée , on continue à écrire le mot comme on l'a toujours écrit , parce qu'on s'adresse à des absents et qu'on ne veut pas s'exposer à ne pas êtiX3 compris , sacihant d'ailleurs que la prononciation varie d'une province à l'autre.
Ce qui rend encore l'orthographe imparfaite et défectueuse, c'est que nous n'avons des lettres que pour représenter les voyelles principales et les articulations
les plus sensibles ; les nuarici^s des modificaitious dont
les unes et les autres sont susceptibles, échappent à récriture où Ton se contenta de les représenter tant bien que mal par deux voyelles ou par deux consonnes. Ainsi dans les mots ordre y mort, etc., le son de la même lettre o n'est pas le même ; nous écrivons boire y voir y etc. , avec un { , quoique dans la prononciation nous ne fassions pas entendre un i; le cA représente sans doute bien mal Tarticulation de la voyelle a du mot chapeau , et les trois lettres rendent plus mal encore le son final.
III. Après ces observations sur Timperfection de récriture, vient la question de savoir. s'il faut changer lorthographe généralement suivie dans une langue^ pour la mettre en harmonie avec la prononciation, c'està-dire exprimer chaque élément du son par un signe propre et de manière qu'aucune lettre ne soit 'superflue.
Remarquons d'abord que la parole et l'écriture n'ont pour l'homme qu'un seul et même but, qui est de communiquer ses pensées. Si la langue parlée avait donc été formée d'après un principe immuable, établi par la réflexion et le raisonnement dans les cabinets des savants , en sorte que chaque idée et chacune de ses modifications fut exprimée par un son bien distinct , cette langue , comme moyen de communications d'idées , serait à notre jugement plus parfaite qu'aucune de celles que nous connaissons ; et dans ce cas il serait sans doute aussi à souhaiter que l'ortho»
graphe répondit entièrement à la prononciation. Mais eommc les langues se sont formées dans la bouche du peuple et par lusage. qui est de sa nature très-varié et très-inconstant , elles sont bien loin d'avoir cette haute perfection , qui n'est d'ailleurs nullement nécessaire, parce qu'en parlant on est toujours présent pour s'expliquer quand on n'est pas suffisamment compris.
En tenant compte de cette împerfeofion de toute langue parlée , on ne peut pas admettre qu'il faille?" conformer partout et toujours l'écriture à la prononciation ; car en suivant rigoureusement ce prin- -cipe , la langue écrite deviendrait souvent plus difficile ^ comprendre et répondrait moins bien à son bat , <{m est de communiquer la pensée avec clarté , avec précision et d'une manière très- intelligible pour le lecteur. Ainsi , en écrivant en français : cher , chair , chaire ; ver y verre, vers, vert ; il parle et ils parlent ; temps et tant; cœur et chœur; autel ei hôtel; champ ^t chant, etc., l'orthographe supplée réellement à l'imperfection de la langue parlée.
Je crois donc que l'orthographe une fois généralement reçue doit être conservée quand elle contribue à la clarté de lexpressiou des idées , ou quand elle a un avantage réel pour faire connaître et pour conserver l'étymologie des mots , qui est souvent d'un grand intérêt , surtout dans les connaissances historiques ; mais dans le cas où elle est absolument con-
traire à la prononciation et u'oCTre aucun de ces avantages, ce qui est, pour le dire en puissant, assez rare, je pense qu'il est à souhaiter qu elle soit changée , comme on la d'ailleurs déjà fait en français, et comme on pourrait aussi le faire pour bien des mots anglais. Toutefois, dans ce genre de réforme , il faut procéder avec circonspeclion.
11 y a des personnes qui croient qu'il serait nécessaire d'augmenter le nombre de nos lettres , afin de représenter plus exactement toutes les nuances des voyelles et des articulations. Cette nécessité , à mon avis , se fait peu sentir , car l'usage et la mémoire suppléent facilement à ce qui manque à nos lettres , qui représentent assez bien les voyelles et les consonnes principales.