CHAPITRE XI
C'est d'abord celui de la fameuse tradition sur la papesse Jeanne. D s'agit là certes d'un fait éclatant Il était raconté comme ayant eu pour témoin toute la ville de Rome, où la prétendue papesse aurait porté la tiare plus de deux ans ; la catastrophe qui termina son règne devait avoir eu
lieu dans une procession solennelle, à laquelle
assistaient le clergé et le peuple. Il ne fallait pas de bien laborieuses recherches pour démontrer la complète fausseté de cette écœurante histoire. Et cependant personne n'y songea jusqu'après le milieu du xv" siècle. Et alors même, à peine si l'on rencontre chez deux ou trois auteurs quelque doute timidement émis au sujet de sa certitude. Bien plus, ce furent des écrivains très catholiques, et en particulier des membres de deux grands ordres religieux entièrement dévoués au Saint- Siège (1), qui la propagèrent. Jean Huss put s'en servir au concile de Constance comme d'un argument contre l'autorité pontificale (2), sans qu'aucun des Pères ou des théologiens du concile élevât la voix pour la nier. Pendant tout le cours
(1) Gomp. DôUînger, Papat-Fàbeltt,^, 16 et suiv. — Mais nous sommes loin de vouloir nous associer aux reproches et aux malveillantes suppositions que se permet le savant historien contre les Dominicains et les Franciscains d'alors. Ds n'avaient qu'un tort, qui ne semble pas si impardonnable : ils étaient de leur temps.
(2) Gomp. Hefele, Concilienffeschichte, t. VIII, p. 165.
du xv" siècle, les théologiens et les canonistes les plus distingués, parmi lesquels on peut citer le cardinal Jacobazzi et Adrien d'Utrecht, plus tard pape sous le nom d'Adrien VI, ne firent aucune difficulté de l'admettre, et elle était si universellement accréditée que le cardinal de Torquemada, Tun des plus savants et des plus ardents défenseurs du Saint-Siège à cette époque, n'hésitait pas à écrire : " Puisqu'il est certain qu'autrefois une femme a été regardée comme pape par tous les catholiques, il n'est pas impossible qu'un hérétique soit un jour tenu pour tel, quoiqu'il ne puisse l'être véritablement (1). „ Enfin l'odieuse fable paraît encore dans des livres imprimés à Rome, sous les yeux et avec privilège de l'autorité pontificale, jusqu'au milieu du xvi" siècle.
L'autre fait n'est pas moins frappant. C'est celui de la créance qu'obtinrent les fausses décrétales. Si jamais un événement a dû faire sensation dans le monde ecclésiastique et savant, ce fut la production, au milieu du ix" siècle, de cet ample recueil de pièces si importantes par leur antiquité, la qualité de leurs auteurs et leur contenu. Elles introduisaient dans la discipline ecclésiastique un changement considérable, en soustrayant le juge-
Ci) Gard, de Turrecremata, Summa de Ecclesia (Yenet., 1561), part II, lib. IV, cap. xx (p. 395).