CHAPITRE XIU
" aucun monument qui en ait transmis la mémoire^
* durant une période d'environ deux cents ans, à
* partir du temps auquel le fait est dit avoir eu
* lieu, il doit être regardé comme faux , (1). On sait d'ailleurs avec quelle intrépidité le fougueux gallican a appliqué son principe aux actes des martyrs et à d'autres documents semblables : ses exploits en ce genre lui ont valu le surnom caractéristique de dénicheur des saints.
Ne chicanons pas sur la limite précise de deux cents ans.Launoy lui-même, dans les observations ajoutées ensuite à sa lettre sur l'autorité de l'argument négatif, fait assez entendre que, s'il a accordé un terme aussi long, c'est pure générosité de sa part, et qu'il ne verrait aucune difSculté à le réduire d'une cinquantaine d'années. Ce qui est plus intéressant, c'est de voir comment il justifie sa règle. On peut ramener les preuves à trois principales. D'abord vient l'autorité de cent cinquante personnages illustres, — en tête desquels se trouvent Jésus-Christ lui-même, et après lui, les apôtres saint Pierre, saint Paul, saint Jean, avec presque tous les saints Pères, — qui se sont servis de l'argument négatif ou en ont même expressément reconnu la valeur démonstrative.
(1) De auctoritate negantis argumerUi, extr. Opp., t. II, Part. I, p. 43.
Puis Launoy fait remarquer qu'un auteur écrivant à deux cents ans de distance des faits qu'il raconte, et ne pouvant invoquer aucun témoignage, aucun monument plus ancien, est évidemment dépourvu de tout titre à notre créance.
Enfin, il défie ses adversaires de lui apporter un seul fait, se trouvant dans les conditions énoncées, et qu'on soit obligé de tenir pour véritable.
Ces raisons sont loin d'être péremptoires. Quant à la première, il est facile de se convaincre, en parcourant la longue liste des textes ramassés par le docteur parisien, qu'il y en a extrêmement peu qui aient rapport à l'argument négatif tel qu'il est compris par la critique. Et ceux-ci mêmes permettent tout au plus d'affirmer que l'argument négatif n'est pas toujours sans valeur, mais non de conclure à la règle générale et si catégorique que nous discutons ici. Cette preuve capitale est donc, en ce sens, complètement nulle.
La seconde n'offre guère plus de solidité. Elle affirme implicitement que l'auteur dont il s'agit n'a pas eu sous les yeux d'autres documents que ceux que nous connaissons, et de plus, que la tradition orale ne suffit pas pour conserver le souvenir fidèle d'un fait pendant deux siècles. Mais c'est là supposer tout juste ce qui est en question, et tomber par conséquent dans le vice de raisonnement que les logiciens appellent pétition de principe.
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Le même cercle vicieux se rencontre dans la troisième preuve. L'habile avocat de l'argument négatif demande qu'on lui prouve la certitude de faits sur lesquels on s'est tu pendant deux siècles, à partir de leur accomplissement, et il récuse d'avance tous les témoignages plus modernes, aussi bien que l'autorité de la tradition orale. En vérité, c'est se donner trop facilement le plaisir de chanter victoire.
D y avait cependant moyen de répondre au défi. C'était de montrer que certains faits de ce genre ont pu être établis dans la suite, grâce à des découvertes nouvelles, sur l'autorité de témoins contemporains et irrécusables ; de sorte que les érudits, qui s'en seraient tenus à la règle proposée, auraient dû longtemps regarder conune faux ce qu'il a fallu ensuite admettre conmie certain.
Launoy' ne s'est pas tout à fait dissimulé cet inconvénient II a vu qu'en appliquant rigoureusement son principe, on s'exposait à rejeter parfois des faits véritables. Cependant il ne se crut pas obligé de le modifier pour cela. Ces cas seront tou- v jours très rares, dit-il; au lieu que si l'on regarde conmie suffisant, pour affirmer un fait, le témoignage d'un écrivain postérieur de plus de deux siècles, on s'exposera bien plus à accepter comme vraies une foule de choses entièrement fausses. Or, entre deux maux, il faut choisir le moindre, et
c'est Toccasion de répéter avec saint Augustin : il n'y a jamais moins de péril à se tromper que lorsqu'on se trompe par un amour trop ardent de la vérité. Dans les causes capitales, dit-il encore, on regarde comme n'ayant pas eu lieu le crime qui n'est pas prouvé par des témoignages convaincants, et Taccusé est renvoyé libre et absous. Pourquoi cela? Parce que le législateur a cru qu'il valait mieux laisser beaucoup de crimes impunis que de s'exposer à faire mourir un innocent. Raisonnons de même. Ce sera de la prudence de nous fermer la voie à la connaissance de tel ou tel détail véritable, plutôt que d'ouvrir une large porte à une infinité de faussetés et d'impostures (1).
Mais évidemment de telles maximes ne font pas le compte de la science. Son objet est la vérité, rien que la vérité, et, autant que possible, toute la vérité. Il y a un milieu entre affirmer un fait conmie certainement vrai et le rejeter comme certainement faux : c'est de le regarder comme douteux ou comme probable. Et si dans les choses pratiques le mieux est souvent l'ennemi du bien, s'il ne faut pas craindre d'y commettre parfois quelque légère méprise plutôt que de suspendre indéfiniment son jugement, il n'en est pas du tout
(1) Animadv. VI, extr. 0pp. tom. cit.» p. 54. »