CHAPITRE XIV
attachés à mettre en lumière ces deux points. D'abord, que Tauteur dont le silence est invoqué par eux comme une preuve de la fausseté du fait en question, n'aurait pu ignorer ce fait, s'il s'était réellement passé conmie on le raconte. En second lieu, que s'il ne l'avait pas ignoré, il n'aurait pas manqué de le citer dans tel ouvrage que nous possédons de lui. Plus ces deux points semblent certains, plus l'argument négatif a de force. S'il ne peut y avoir aucun doute à leur égard, on se juge pleinement en droit d'attribuer au silence d'un écrivain la même valeur qu'aurait un témoignage formel émané de lui et niant la vérité du fait.
Rien de plus rationnel que ce procédé. Tous les jours il est mis en œuvre dans nos cours de justice. Quoi de plus commun, dans les débats juridiques, que de voir renverser une imputation ou un moyen de défense par un témoignage purement négatif? Des hommes honorables sont cités, qui ' ont certainement dû avoir été témoins des faits allégués par une des parties adverses. S'ils affirment n'en avoir aucune connaissance, leurs dépositions sont regardées à bon droit comme des preuves positives de la fausseté des allégations. Eh bien! quelle différence peut-on marquer entre la valeur des témoignages de ce genre et celle de l'argument négatif dans les conditions que nous
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avons indiquées? Aucune, nous semble-t-il, si ce n'est que dans le premier cas les témoins disent formellement qu'ils ne savent rien, tandis que dans le second nous ne l'apprenons que par leur silence : mais ce silence, dans les circonstances données, est aussi significatif qu'une parole expresse. Ainsi, lorsque nous lisons dans la Chronique de Turpin certains hauts faits attribués à Gharlemagne, qui auraient dû avoir pour témoins .tous les grands personnages de son empire, et surtout ceux de sa cour, et que nous constatons d'un autre côté qu'Eginhard n'a pas dit un mot de ces exploits dans sa biographie du grand empereur, hésitons-nous à opposer ce silence au témoignage de l'auteur de la Chronique, et à nous déclarer convaincus que ce dernier a été mal informé ou qu'il a voulu .tromper ses lecteurs ? Ne se croit-on pas également autorisé à nier l'authenticité de la Pragmatique Sanction de saint Louis, malgré le témoignage produit au concile de Bourges en 1438, et cela à cause du silence gardé à son siyet par les légistes de Philippe-le-Bel et par les conciles gallicans du xiv^ siècle, à qui cette remarquable constitution n'eût pu être inconnue et qui n'auraient pas manqué de s'en servir comme d'une arme, les premiers contre Boniface Vin, les autres contre la cour pontificale d'Avignon? D serait aisé de citer bien d'autres exemples.
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Gomment s'expliquer après cela la confiance de ceux qui prétendent qu'un argument négatif ne peut jamais prévaloir contre un texte formel? Cette assertion ne nous semble pas même admissible par rapport à un texte fourni par un contemporain. Si celui-ci ne présente pas des garanties complètes et incontestables de science et de véracité, son autorité pourra très bien être affaiblie ou même détruite par le silence d'un écrivain plus sûr et plus prudent. Reprenons notre comparaison de tout à l'heure. Combien de fois n'arrivet-il pas, devant les tribunaux, que la déposition d'un témoin oculaire ou auriculaire est mise en suspicion ou même complètement écartée, à cause de la déposition d'un autre témoin qui, s'étant trouvé tout aussi bien ou mieux que le premier à portée de tout voir et de tout entendre, déclare n'avoir rien vu, rien entendu ? Il doit en être de même dans lesprocès historiques, chaque fois que, par un concours de circonstances bien constatées, le silence d'un auteur équivaut à une déclaration de ce genre.
Il faut reconnaître aussi que Mabillon se trompe lorsqu'il dit qu'on ne peut se servir de l'argument négatif, qu'à la condition d'avoir lu tous les ouvrages de tou^ les auteurs du temps. Bien au contraire, un seul ouvrage d'un seul auteur fournira dans certains cas la matière d'un argument néga-
tif très solide. Mais, d'un autre côté, Launoy n'est pas mieux fondé à dire que le silence universel des écrivains pendant une période d'environ deux siècles forme une preuve suffisante de la fausseté des faits qu'on ne trouve pas mentionnés chez eux; car il est très possible qu'aucun des auteurs qui ont écrit dans cet intervalle n'ait été amené par les nécessités de sa matière à alléguer ces faits. Leur silence en ce cas n'a pas du tout la signification d'un témoignage contradictoire.
Cependant, dira-t-on, les meilleurs critiques n'ont-^s pas souvent appuyé sur cette seule circonstance du silence universel des écrivains pendant un temps considérable, pour révoquer en doute un fait affirmé par des écrivains postérieurs ? Oui ; mais c'est qu'alors ils parlaient d'une époque soigneusement étudiée et consciencieusement décrite par plusieurs historiens, et que de plus le fait avait eu une telle publicité, était de telle nature et de telle importance qu'il est impossible de supposer, chez tous ces historiens, soit l'ignorance, soit une omission volontaire. Dès lors les deux conditions exigées se rencontrent pour rendre le silence inexplicable, et par conséquent l'argument négatif a toute sa force, et ime force d'autant plus grande que le nombre des témoins est plus considérable.
On ne raisonnera plus de même évidemment