CHAPITRE XV
apparente nouveauté aurait pu rendre suspectes à une foule d'autres. Il nous eût fallu trouver quelque autorité reconnue solide qui nous servît d'appui ; mais cette autorité, nous l'avions cherchée en vain. Un ouvrage publié récenunent nous la fournit telle que nous pouvions la désirer. Nous voulons parler du livre de M. Ernest Naville sur La logique de Vhypothhse (1), marqué d'un bout à l'autre au coin de cet exquis bon sens qui forme le cachet du vrai philosophe et justement loué à ce titre par les meilleurs juges. M. Naville laisse, il est vrai, à peu près entièrement en dehors de ses considérations la science historique; mais ce qu'il dit du rôle de l'hypothèse dans les sciences naturelles, dans la physique et la chimie, et même dans les mathématiques, ne trouve certes pas moins son application dans ce qui ressort du domaine de l'histoire.
Ainsi une de ces idées, que mes élèves doivent se souvenir m'avoir entendu exprimer bien des fois, mais que j'aurais craint de voir traiter de paradoxale si je l'avais énoncée trop ouvertement hors de mes entretiens avec eux, c'est qu'une faculté capitale, essentielle au critique complet, — je n'aurais pas voulu dire la plus importante, parce que, s'il n'a pas au même degré la justesse
(1) Paris/Germer-Baimère, 1880.
et la finesse du jugement, elle Fégarera dans la fantaisie, mais qui pourtant n'a guère moins d'importance pour lui que le jugement — c'est une vive imagination. Or, voici que je lis dans l'excellent traité de M. Naville cette phrase empruntée à un des savants les plus distingués de notre époque : * Dans une conversation sur la ** part que prend l'imagination aux travaux scien-
* tifiques, dit M. Liebig, un éminent mathémati-
* cien m'exprimait l'opinion que la plus grande
* partie des vérités mathématiques ne sont pas *^ acquises par déduction, mais par l'imagina-
* tion , (1). Et M. Naville ne craint pas d'ajouter z ** Au lieu de la plus grande partie, le savant fran- '^ çais aurait pu dire totUes sans commettre
* d'erreur. » Et il s'agit des mathématiques! La même pensée se rencontre sous la plume de Claude Bernard, qui écrit: ** Le mathématicien et le
* naturaliste ne diffèrent pas quand ils vont à la " recherche des principes. Les uns et les autres ^ induisent, font des hypothèses et expérimen-
* tent , (2). Un autre savant est plus énergique encore. * Le propre du génie, dit-il, c'est de
* découvrir, et il ne découvre rien d'essentiel
(1) Le développement des idées dans les sciences naturelles, p. 38. GUé par M. Naville, p. 27.
(S) Introduction à rétude dé la médecine expérimentale, p. 81, cité ibid.