CHAPITRE XVII
Mais quoi ! n'avons-nous pas dit nous-même plus haut que les hypothèses, les conjectures doivent compter parmi les principaux agents du progrès de la science, qu'elles relèvent à peu près uniquement de l'insphration, et que Tinsphration ne reconnaît pas de règles ? Oui : mais il s'agissait là du premier état de la conjecture, du premier germe, qui n'offre encore qu'un espoir bien incertam de fécondité. Il n'en est plus du tout de même lorsqu'il s'agit d'accepter une conclusion à son parfait développement Celle-ci, pour être reconnue légitime, doit subir un examen rigoureux suivant des règles objectives et indépendantes de l'esprit où elle est née.
Nous admettrons en outre très volontiers que les hommes extraordinairement doués quant à la finesse et à l'étendue du coup d'œil, ceux qu'on appelle proprement les hommes de génie, ont quelquefois de ces intuitions puissantes qui leur font apercevoir, bien au-delà de ce qui forme l'horizon de la science de leur temps, des vérités encore imperceptibles pour des yeux plus faibles, Mais est-il besoin d'ajouter qu'on est mal venu à se poser en homme de génie de cette trempe et à faire accepter ses conclusions sur la seule autorité de sa parole, sans indiquer le chemin qui conduira les esprits moins transcendants à se mettre à portée de les saisir ? La défiance se justifie d'au-
tant mieux chez ceux-ci que même les hommes de génie, j'oserais presque dire surtout les hommes de génie, lorsqu'ils ne sont pas en même temps des hommes d'érudition et de critique, se laissent aisément égarer par d'étranges illusions. Voyant de haut et de loin, ils sont exposés à ne pas distinguer bien nettement et à négliger des détails qui, considérés de près, modifient singulièrement l'aspect des choses. Et comme d'ailleurs le sentiment de leur supériorité et l'habitude de ne jamais rencontrer de contradiction dans le cercle des satellites qui gravitent autour d'eux les rendent moins circonspects à lancer leurs grandes idées, celles-ci risquent assez souvent de n'éblouir qu'un instant comme de brillants météores pour aller se perdre bientôt dans le vide. Donc vénérons le génie, recueillons avec empressement ses oracles, mais réservons-nous de les contrôler avec soin, lors même qu'il faudrait nous résigner pour cela à de rudes travaux et à de longs détours. Et surtout, encore une fois, évitons d'affecter nous-mêmes des airs d'hommes de génie en tranchant d'un mot, sur une inspection sommaire, des questions qui font d/^^s longtemps l'objet des méditations et dei^J^^ussions de critiques sérieux. Ce serait nous exposer à tomber un peu rudement du piédestal où nous nous serions témérairement hissés.