‹ Principes de la critique historiqueChapitre 20 sur 146 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les textes sont pour l'histoire ce que les observations et les expériences sont pour la science d^ là nature. Le caractère dîstinctif de toute connaissance scientifique se trouve dans l'évidence aussi parfaite que possible par rapport à son objet propre ; cette évidence doit d'ailleurs s'appuyer^ sur la perception claire et distincte des motifs en vertu desquels elle s'impose à la raison. Or l'objet propre de l'histoire, ce sont les faits contingents, et le fondement de sa certitude est l'autorité du témoignage humain.

Impossible donc d'arriver à la science historique sans une étude consciencieuse des documents où se trouvent consignés les témoignages propres à éclaircir les faits. Avant cette étude, on pourra acquérir des notions plus ou moins justes en adoptant les conclusions d'hommes distingués par la pénétration de leur intelligence et qui se seront rendu compte par eux-mêmes de la force des témoignages, mais on n'aura pas l'évidence, et partant pas de connaissance scientifique. De plus on ne possédera jamais qu'une certitude incomplète et flottante. Il suffira de rencontrer un maître d'un avis opposé à celui des premiers pour ne plus savoir à quoi s'en tenu*. Dès lors, à moins d'aller à l'étude des textes, il n'y a que deux partis à prendre. Ou bien renoncer à toute prétention à la science historique: ce serait le plus sage; mais

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alors il serait sage aussi de ne pas vouloir se venger en répétant avec dédain qu'elle est tout illusoire. Ou bien se déterminer au hasard ou d'après ses affections et ses préjugés: et c'est malheureusement ce que fait le plus grand nombre et d'où résulte le principal obstacle au progrès. En histoire comme dans toutes les autres branches des connaissances humaines, il ne faut accepter les maîtres que comme des guides. Ils doivent nous faire remarquer tous les monuments qui peuvent nous mener à la vérité, nous aider à en saisir la valeur et nous faire arriver de cette manière, par une route droite et facile, à l'évidence que les premiers explorateurs n'ont atteinte que par de longs détours et au prix de pénibles travaux. Là se borne leur rôle. Celui qui reçoit ainsi leurs leçons, loin d'être jeté dans la perplexité par l'opposition de leurs manières de voir, trouvera toiyours, du moins après quelque temps, un grand avantage à entendre des enseignements contraires; car il sera plus assuré de ne perdre aucune des indications qui peuvent éclairer son jugement A mesure qu'il avancera, il s'accoutumera à tout examiner par lui-même, à ne rien admettre que sm* bonne preuve, et bientôt son esprit, développé et fortifié par l'exercice, pourra s'aventurer seul dans le champ des découvertes historiques, signaler des monuments et des aspects encore. inconnus,

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éclaircir, rectifier sur bien des points les vues de ses devanciers et reculer les bornes du domaine de la science.

Dira-t-on qu'il y aurait de la témérité à se croire plus capable de juger les choses que ces grands génies auxquels la vénération de leurs contemporains et même d'une longue suite de siècles a décerné le sceptre des intelligences, et qu'il serait bien plus prudent de s'en remettre à leurs lumières et de regarder toute idée nouvelle comme suspecte? Qu'on ne croie pas que nous nous plaisons ici à évoquer un vain fantôme pour nous donner le facile plaisir de le faire rentrer sous ten*e d'un mot. Cet argument de Yipse dixit nous a été opposé déjà plus d'une fois, et peut-être quelques-uns de nos lecteurs se trouveraient-ils embarrassés d'y répondre aussitôt d'une manière pleinement satisfaisante. Il ne sera donc pas hors de propos de l'examiner sérieusement, et de montrer combien il serait peu raisonnable de vouloir réduire l'étude de l'histoire à la connaissance des assertions de ceux qu'on regarde comme des mitres, sans pennettre de contrôler le poids de leurs arguments.

Prétendre qu'il est toujours téméraire de préférer, dans la solution des questions scientifiques, nos lumières à celles des grands hommes qui nous ont précédés, c'est méconnaître un fait

incontestable pour quiconque s'est quelque peu familiarisé avec les productions du génie de l'homme. Pour le genre humain comme pour les individus qui le composent, la capacité de juger sainement augmente avec le nombre des années, à moins que de malheureuses circonstances ne viennent accidentellement arrêter ce progrès.Notre esprit se fortifie peu à peu, non-seulement par l'habitude de la réflexion, mais aussi par la somme de connaissances qu'il acquiert et même par l'expérience des erreurs dans lesquelles il est tombé. A une certaine période de son développement,'il peut distinguer nettement d'un coup d'œil ce qu'il n'aurait pu apercevoir naguère que très imparfaitement et après un laborieux examen. Quelque chose de semblable a lieu pour l'esprit humain pris collectivement. Une question qui offrait à telle époque des difficultés inextricables, même à un homme de talent supérieur, ne sera plus qu'un jeu pour des intelligences ordinaires, lorsque des discussions multipliées l'auront éclaircie sous toules ses faces et fait sonder jusqu'à ses moindres détails. Ce n'est pas seulement parce que le temps amène la découverte d'une foule de nouveaux éléments de conviction, comme il arrive surtout pour l'histoire. Même à parité de connaissances et de vigueur native d'esprit, un homme de notre siècle jugera en général avec plus

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