‹ Principes de la critique historiqueChapitre 31 sur 146 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

évidence manifeste et qui ne peuvent cependant invoquer en leur faveur aucune des trois espèces d'évidence si rigoureusement définies. Ainsi, supposons qu'après avoir disposé, avec des caractères mobiles, en planches d'imprimerie, les œuvres de Bossuet, ou même une seule de ses oraisons funèbres, on brise les cadres de ces planches, et qu'on fasse tomber les caractères pêle-mêle dans un tambour de loterie, où on les tourne et les retourne ensuite de façon à les séparer complètement les uns des autres. Que quelqu'un, après cela, s'avise de prendre au hasard ces caractères un à un, et les range en lignes parallèles à mesure qu'il les retire, en exprimant l'espoir de voir se reproduire intégralement le chef-d'œuvre du prince des orateurs français. Quel homme de bon sens hésitera à déclarer cette prétention évidemment absurde ? Et cependant il n'y a, que nous sachions, aucun principe analytique ni aucune loi physique ou morale qui s'oppose à sa réalisation.

Ces considérations, et d'autres encore qu'il serait facile d'apporter, nous engageraient, si nous avions l'honneur d'occuper ime chaire de philosophie, à modifier quelque peu la définition de l'évidence morale. Sauf meilleur avis,nous croirions devoir lui assigner comme caractère spécial, et sans distinction d'évidence morale proprement dite et improprement dite, d'un côté, l'absence de

toute certitude métaphysique ou physique parfaitement rigoureuse, de l'autre, — en supposant toiyours, comme le nom d'évidence le marque, la présence de raisons positives propres à convaincre l'esprit, — l'exclusion de tout fondement à un doute raisonnable par rapport à la vérité qu'elle met en lumière. Nous dirions, de plus, qu'elle admet une foule de degrés, depuis celui qui exclut à peine le doute prudent, jusqu'à celui où l'hésitation à donner scm assentiment dénoterait un cerveau malade. La dénomination d'évidence morale se justifierait d'ailleurs très bien à nos yeux, d'autant que c'est de cette espèce d'évidence que l'homme peut et doit partir pour donner à ses actes libres le cachet de moralité que réclame sa nature intelligente.

Quoi qu'il en soit de la justesse de ces réflexions, force nous est d'avouer que l'histoire se contente généralement de cette évidence morale improprement dite, si peu prisée de quelques philosophes. Inutile d'ajouter qu'elle n'y arrive pas toujours, et que dans bien des cas elle doit s'arrêter provisoirement à un certain degré de probabilité, qui laisse encore debout la probabilité contraire. On a soin de nous le rappeler assez souvent et assez durement pour que nous ne soyons pas en danger de l'oublier. Ici encore, il est vrai, nous pourrions facilement nous doimer le malin plaisir

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