CHAPITRE ï
censure? Quelle est celle qui ne doive se résigner à voir sa route jonchée de débris d'opinions de tout genre, d'abord annoncées comme le terme de ses inquiètes recherches ou du moins comme des points de repère précieux pour assurer ses progrès, et bientôt après, sapées, renversées, abandonnées sans retour ou gardées seulement par quelques esprits attardés, plus opiniâtres dans leurs illusions? Faut-il pour cela supprimer toute recherche scientifique et se contenter d'admettre le petit nombre de vérités connues par une révélation surnaturelle ou par l'expérience palpable des sens ? Faut-il, en d'autres termes, — car, dans ce système, on doit logiquement en venir là, — faut-il proclamer l'impuissance de notre raison à conquérir la vérité naturelle, à cause du caractère de faillibilité inhérent à toutes ses investigations ? Non ; le sens commun, aussi bi^i que les sentences solennelles de l'Église, repousse avec indignation ces désolantes théories. En dehors des vérités révélées et des faits d'expérience sensible, de vastes régions sont ouvertes aux ardentes aspirations de l'intelligence humaine. Elle peut s'y égarer sans doute, elle s'y égarera même souvent, surtout lorsque, dans l'impétuosité d'un premier élan, elle voudra dévorer d'un bond une nouvelle et immense carrière qui se révèle soudain à son regard ébloui. II lui faudra quelque
temps alors pour reconnaître son erreur ; elle ne s'y résoudra qu'avec une certaine répugnance, mais enfin elle s'y résoudra : elle reviendra sur ses pas pour se remettre dans le bon chemin, et ses écarts mêmes, en lui apprenant à modérer sa précipitation, serviront à rendre désormais sa marche plus sûre.
C'est ainsi que nous avons vu depuis deux siècles, et principalement dans le nôtre, les sciences qui ont pour objet l'étude de la nature matérielle, avancer rapidement à travers une série de découvertes aussi incontestables que brillantes. Répudiant les idées à priori qui avaient si étrangement égaré leurs devanciers, les astronomes et les physiciens se sont mis à l'exploration patiente et minutieuse des phénomènes naturels. Grâce aux instruments ingénieux que l'ardeur des recherches a fait inventer, ces phénomènes ont pu être analysés avec une précision auparavant inconnue. Chaque résultat nouveau, annoncé par un observateur, est. aussitôt contrôlé par des centaines d'autres. Y a-t-il erreur, soit dans l'observation elle-même, soit dans les conséquences qu'on prétendait en tirer, cette erreuj ne manque pas d'être bientôt signalée, et il n'est guère possible qu'elle s'accrédite jusqu'à être reçue comme un fait acquis à la science. Tout au plus demeurera-t-elle quelque temps à l'état d'opinion plus ou moins probable,