CHAPITRE I
en attendant que des observations ou des raisonnements plus concluants viennent définitivement la détrôner. Du reste, rien n'est admis comme certain, à moins d'être appuyé sur un ensemble d'arguments d'une évidence telle que le doute ne soit plus possible. L'autorité d'un savant, quel qu'il soit, ne peut jamais tenir lieu de cette condition ; personne ne se figurera avoir une notion tant soit peu complète de la science si, avec les lois de la nature, il ne connaît en même temps les observations qui en ont amené la découverte.
n faut l'avouer, nous n'en sonunes pas là, à beaucoup près, pour les études historiques. Sans doute, depuis une cinquantaine d'années surtout, de grands progrès ont été réalisés. Les publications si nombreuses de documents, faites avec un soin qui dispense presque entièrement de recourir aux manuscrits, l'empressement des administrations publiques à mettre ces trésors, et beaucoup d'autres, à la disposition des hommes d'étude, la facilité que trouve tout travail sérieux à se produire au grand jour, grâce au concours et aux encouragements de tant de sociétés savantes fondées à cette fin, tout cela^ a singulièrement multiplié les moyens d'instruction et de contrôle pour cette branche si importante des connaissances humaines. Ces ressources sont d'aillem's mises en œuvre par des esprits impartiaux, habiles «
à relever tous les détails qui peuvent aider à établir ou à éclaircir les faits, déterminés à n'en admettre aucun sans preuve certaine et authentique, attentifs cependant à recueillir, avec une sollicitude jalouse, tous les matériaux épars, et à indiquer le parti que la science en poiqra tirer lorsqu'ils seront complétés par des découvertes ultérieures-. Enfin, le maintien des vrais principes de la méthode scientifique est garanti par des institutions destinées à en perpétuer la tradition. Il suffit de nommer l'École des Chartes pour ne laisser aucune inquiétude à ce sujet. La création de cette pépinière d'intrépides et intelligents travailleurs restera toujours un des plus beaux titres de la France moderne à la reconnaissance du monde savant.
En présence de ces éléments de prospérité, de grandes espérances sont permises pour l'avenir des sciences historiques. Mais ce serait se faire illusion que de ne plus conserver aucime crainte. Malgré tous ces avantages, leur progrès n'est pas assuré comme celui des sciences physiques. Il est encore enrayé par un obstacle trop facile à constater. A côté de la pléiade déjà assez considérable de savants consciencieux, qui procèdent avec une sage lenteur, sachant ce qu'ils affirment et pourquoi ils affirment, se trouve malheureusement une foule beaucoup plus nombreuse de gens qui pré-
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tendent, eux aussi, se mettre au courant de la science et ne savent que jurer sur la parole des maîtres. Et quels maîtres, hélas! Des écrivains qui ont abordé Fétude du passé avec le dessein plus ou moins explicite, mais profondément enraciné dans leur esprit, de faire servir les faits à la démonstration d'une thèse politique, économique, morale, — ajoutons, si Ton veut, théologique. Dans leur préoccupation, ils passent, avec une légèreté ou une audace vraiment incroyable, à côté des monuments qui contrarient leurs vues, sans avoir Tair seulement de les apercevoir, pour concentrer toute leur attention sur ceux qui leur sont favorables et en exagérer l'importance au delà de toute mesure. Souvent même ils ne se donnent pas la peine d'examiner de leurs propres yeux. Ds s'en rapportent à l'idée sommaire que leur donne un guide, prévenu comme eux, et auquel ils accordent toute leur confiance, précisément à cause de cette communauté de préventions. Quoi d'étonnant alors qu'au retour de ces étranges explorations dans le champ de l'histoire, ils proclament, avec grand fracas, que tout ce qu'ils ont vu a pleinement confirmé leurs idées, et que ceux qui osent les contredu'e sont des aveugles ou des imposteurs ? Et les partisans de leurs préjugés de s'extasier, de crier victoire, de célébrer la gloire du maître par les mille voix de la