CHAPITRE VIII
Les notes des touristes sur le caractère et les mœurs des pays qu'ils ont rapidement parcourus, portent souvent ce caractère de légèreté ou de précipitation de jugement qui ôte à peu près toute valeur au témoignage (1). Il s'y joindra chez quelques-uns un étroit esprit de nationalité : dès lors ils seront incapables d'apprécier les institutions et les habitudes très différentes de celles au sein desquelles ils ont été élevés. Certaines natures trop nerveuses ne pourront même se défendre de refléter à chaque page de leur journal les impressions agréables ou désagréables produites sur elles par l'état de l'atmosphère, la qualité du gîte où elles ont pu se reposer de leurs émotions et d'autres incidents de même importance. C'est assez dire avec quelle réserve il convient d'accueillir bon nombre de relations de voyageurs. Que dans un ou deux siècles un historien s'avise d'écrire sur la Belgique et les provinces rhénanes en s'en rapportant au Voyage sur le Rhin de M. Victor Hugo. A quoi devra-t-il s'attendre ? A rien de moins évidemment qu'à être accablé sous une grêle de réfutations et de railleries de la part des érudits du temps qui auront consulté des documents plus sérieux, si toutefois ils lui font l'honneur de s'occuper de son livre.
(1) Cf. Balmès, ouv. cité, chap. x, § S.
Le bon critique ne sera pas moins prudent dans Tusage des mémoires, des histoires secrètes et autres écrits semblables. Les auteurs de ce genre d ouvrages sont trop souvent dominés par des préjugés qui ne leur laissent pas la liberté d'esprit nécessaire pour bien observer et juger les faits ; ils rapportent pêle-mêle avec les détails dont ils ont été les témoins oculaires, ceux qu'ils ne connaissent q|ie par les médisances de cour ou de salon, et même ceux que leur fournit une imagination trop complaisante à conspirer avec leurs affections et avec leurs haines. Le nom du fameux duc de Saint-Simon se présente ici naturellement à l'esprit. Rien n'empêche de le croire sincère lorsqu'U proteste à plusieurs reprises qu'il n'a rien négligé pour savoir la vérité et qu'il a toujours eu l'intention, en écrivant ses mémoires, de la communiquer sans déguisement. Il n'en est pas moins certain qu'on serait souvent induit en erreur si on le prenait pour seul guide dans l'étude des personnages et des événements immortalisés par son merveilleux pinceau (1).
Une autre source plus ou moins suspecte, ce sont les rapports secrets d'agents diplomatiques ou autres, chargés de transmettre à leur gouver-
(1) Voir Tétude de M. Chéniel sur Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV (Paris, Hachette, 1865).