CHAPITRE VUI
que les détails favoraJiles à la cause préférée, de voiler ou même d'altérer plus ou moins adroitement ceux qui lui sont contraires? C'est ce qui rend sujets à caution les témoigns^es d'hommes dévoués à un parti, lorsque les faits qu'ils rapportent sont à son avantage, et cela surtout lorsqu'ils ont été produits dans la plus vive chaleur de la lutte et qu'il était plus difficile aux adversaires de s'enquérir de la vérité et de la rétablir dans toute sa pureté.
n ne suffit pas pourtant qu'un fait soit favorable à la cause de celui qui l'atteste pour qu'on ait le droit de le révoquer en doute. Si le défaut de véracité dans le témoignage ne peut s'expliquer, dans un cas donné, que par la supposition d'une imposture formelle ou d'une erreur de jugement des plus grossières, il faudra qu'on prouve d'ailleurs par des arguments positifs et solides qu'on est autorisé à cette supposition dans le cas particulier dont il s'agit. Autrement une semblable imputation tournera contre le critique lui-même. Elle apparaîtra aux yeux des gens sensés comme l'indice d'un parti pris inspiré par le préjugé, et même de la faiblesse de la cause dont il s'est constitué le champion.
A côté des affections de parti viennent se placer, comme causes très ordinaires du défaut de sincérité, les affections personnelles et les entraves
apportées à la liberté de la parole par des lois de convenances sociales ou oratoires qu'on ne peut enfreindre impunément. Les éloges funèbres, par exemple, sous quelque forme qu'ils se présentent, les comptes rendus d'ouvrages d'un supérieur, d'un ami ou d'un personnage que l'auteur est obligé de ménager, ne sont pas des documents bien sûrs de tout point. Us fourniront souvent des indications précieuses quant à la succession et à la substance des faits; mais on n'aura garde d'accepter aveuglément l'interprétation qui leur est donnée pour les faire tous concourir à la gloire de celui qu'on est chargé de louer ou pour éviter du moins qu'ils ne deviennent un sujet de blâme (1).
(1) Qu'on nous permette de réclamer ici contre une impertinence dont nous avons entendu quelquefois avec peine des gens d'esprit se faire l'écho. Après avoir lu quelqu'un de ces panégyriques outrés dont l'abus devient tous les jours plus sensible, ils relèvent, devant un cercle d'amis comme eux au courant de la vérité, les nombreuses exagérations et les réticences, au md^en desquelles l'auteur ou l'orateur a su donner habilement le change sur des particularités fort délicates pour l'honneur de celui qu'il devait célébrer; puis ils ajoutent malicieusement par forme de réflexion morale : ** Et voilà comment on fait l'histoire. „ — Non, ce n'est pas ainsi qu'on fait Thistoirc, ou du moins ceux qui l'écrivent sur de pareils documents montrent qu'ils n'ont pas l'intelligence des vrais procédés de la science historique, et il est souverainement injuste de rendre celle-ci responsable de leur légèreté, tout comme il n'est pas permis de mettre sur le compte des grands naturalistes de notre siècle les singuliers résultats auxquels des méthodes vicieuses ont amené quelques-uns de leurs prédécesseurs.