CHAPITRE XI
s'y trouvaient en lutte. Au lieu que les traditions populaires sont dues en général à des spectateurs désintéressés. Sujet ordinaire des entretiens au foyer de famille, toujours racontés dé la même façon par l'aïeule à ses petits-enfants, les détails ainsi transmis se sont gravés en traits inefifaçables dans la mémoire du peuple et s'y sont conservés sans altération, jusqu'au jour où un consciencieux historien, recueillant avec respect ces débris du passé, les a fait entrer dans ses récits. Suivant d'autres, plus intrépides encore, ce dernier est seul coupable des faussetés qu'on y découvre. En les fixant par l'écriture, en leur ôtant leur caractère de traditions orales, il a supprimé du même coup ce qui en faisait le charme et le prix.
Inutile de s'arrêter à détruire ces illusions. Leurs défenseurs sont de ceux qui cherchent surtout la poésie dans l'histoire. Ce n'est pas le fait de la critique, qui, sans tenir rigueur à la poésie, n'a jamais eu pour elle de' ces complaisances excessives. Elle va même jusqu'à se défier positivement des deux grands inspirateurs de la muse, l'imagination et le sentiment, préférant prendre surtout pour guide la froide raison.
Si nous consultons cette dernière, elle nous fournira tout de suite un rapprochement lumineux. On ne peut s'empêcher, nous semble-t-il, de constater au premier coup d'œil une analogie
frappante entre les caractères de la tradition orale par rapport au passé et ceux de la rumeur publique en ce qui touche les événements actuels. Des deux côtés, même foule innombrable de témoins intermédiaires entièrement inconnus, généralement d'accord sur la substance des faits, mais souvent très opposés entre eux dès qu'on vient aux détails; des deux côtés aussi, même ignorance quant à la qualité des témoins primitifs ; enfin, des deux côtés, même expérience d'ime multitude de cas où la nouvelle propagée s'est trouvée véritable, et d'une multitude d'autres où elle a été complètement démentie.
Eh bien ! supposons un homme prudent qui a le plus grand intérêt à savoir exactement ce qui se passe dans un pays lointain, et apporte un soin minutieux à s'en informer. Que fait-il, lorsqu'il apprend par la rumeur publique un événement important qu'on dit s'y être accompli? Acceptet-U de confiance tous les détails qui lui parviennent par cette voie? Ou, au contraire, n'y prête-t-Q aucunement l'oreille ? Ni l'un ni l'autre, n recueille avidement les récits divers qu'on colporte, il les compare, il voit sur quels points ils s'accordent, sur quels points ils sont en divergence. Cependant il ne se hâte pas de conclure. H suspend son jugement; il tâche de se procurer les rapports officiels; il écrit à ses amis qui sont