CHAPITRE XI
veli et sur laquelle se lisait son nom clairement tracé : S.VIAR. La pierre fut examinée avec attention par des épigraphistes un peu plus habiles que le clergé et le peuple du bourg espagnol, et ces savants n'eurent pas de peine à y reconnaître les restes d'une inscription presque entièrement effacée, où était mentionné un prBfecttj^ VIARww ou intendant des chemins publics au temps de la domination romaine (1). Naturellement il ne fut plus question d'indulgences ni de fête.
M. Dôllinger rapporte une circonstance où la tradition fit mieux son chemin (2). On avait trouvé à Rome, vers la fin du vii« siècle, une inscription renfermant les sigles suivants : R. R. R. F. F. F, qu'on lit assez aisément, en tenant compte des abréviations usitées dans le style lapidaire ancien : Buderibm rejedis Rufus Festus fieri fecit Mais cette interprétation supposait trop de science et était trop simple pour venir à l'esprit des archéologues du temps. Aussi préféra-t-on voir dans l'inscription un oracle sibyllin qui prédisait la ruine de Rome en ces termes solennels : Borna met Romvli ferro flammaqtie fameque. C'est ainsi qu'elle se trouve rapportée dans les chroniques du moyen âge depuis Bède. On n'eut pas de peine
(1) MabiUon, Iter Uàlicum (Paris, 1724), p. 143]
(2) Papst'Fabeln, p. 29.
d'ailleurs à constater l'accomplissement de la prédiction : personne n'avait à craindre de compromettre sa réputation de prophète, en annonçant ime semblable catastrophe pour une ville quelconque de l'empire d'Auguste.
Certaines croyances populaires trouvent leur explication dans une ressemblance fortuite de noms qui a donné lieu à établir un rapport imaginaire entre les hommes ou les choses qui les portaient, ou bien encore dans des espèces de rébus composés sur ces noms et transformés ensuite en faits traditionnels. A cette dernière espèce peuvent se rapporter les naïves légendes de saint Christophe (1), de sainte Lucie (2) et d'autres saints populaires.
Notons encore une autre source fort abondante de fausses traditions. Gomme on l'a souvent remarqué, le peuple, chez qui l'instruction est peu répandue, conserve toujours les caractères de l'enfance. D en a la naïveté, la crédulité, l'enthou-
(1) Chrisio^horviB, porte-Christ. — V. Cahier, Caractéristiques des saints, 1 1, p. 56, 65.
(2) Invoquée, comme saint Clair, dans les maladies d'yeux, à cause de son nom (Gomp. Cahier, ouv. cité, art. Calembour ou Jeu de mots, p. 156). De là sans doute rhabitude de la représenter portant deux yeux dans sa main ou dans un plateau, et aussi la légende d'après laquelle elle se serait arraché les yeux pour faire cesser les poursuites d'un jeune homme épris de leur beauté (Comp. ibid,, p. 105).