CHAPITRE Y
DU CRÉDIT ET DES CAPITAUX. — DES PROFITS DES CAPITAUX ET DE L'INTÉRÊT DE L’ARGENT.
TO. — Au premier rang parmi les conditions organi ques de la production, sinon parmi les forces productrices, il faut mettre le crédit. Les facultés intellectuelles de l’homme n’entreraient point en jeu sans la mémoire, qui conserve la (racedes impressions et des actes passés: de même ses facultés actives, les puissances de sa volonté réfléchie resteraient dans l’engourdissement sans le stimulant de l’espérance, cette bienfaisante anticipation de l’avenir, qui souvent vaut mieux que la jouissance même. Communiquer aux autres, par des considérations tirées de leur propre intérêt, notre confiance et notre espérance, nous les associer dans cette perspective de l’avenir comme nous nous les associons dans nos travaux actuels, voilà ce qu’on appelle avoir du crédit : et telle est l’importance du crédit dans l’économie sociale, que ce qui ne se présentait d’abord que comme un fait psychologique, individuel, bornédanssoninfluence, a pénétré dans la législation, et est devenu en s'organisant, en se développant, le. principe de tout un ordre d’institutions également importantes aux yeux du jurisconsulte et aux yeux de l’économiste.
Le troc ou l’échange à l’état le plus rudimentaire ne pourrait presque jamais se conclure si l une des parties contractantes, qui se dessaisit actuellement de sa
chose, ne s’en remettait à la bonne foi de l’autre partie, en lui accordant un délai pour la livraison de tout ou partie de l’c-quivalent. Dans nos sociétés industrieuses, s’il fallait que toutes les affaires se fissent au comptant, combien ne serait pas réduit le nombre des affaires?
Mais il n’y a si bonne chose dont on ne puisse abuser: et voilà pourquoi la loi refuse tout crédit aux mineurs, aux faibles d’esprit, aux prodigues, en annulant les engagements qu’ils contractent. Elle présume qu'ils emploiraient leur crédit à dissiper leur fortune, au préjudice de la société comme à leur propre préjudice.
41 . — Insistons sur cette notion si simple et par ellemôme si claire, que le crédit n’est point une richesse actuelle et effective, ni môme une force productrice, au propre sens du mot, quoiqu’il faille le regarder comme l’un des plus puissants auxiliaires de la production des richesses, pourvu qu’il concoure dans une juste mesure avec des forces vraiment productrices. « Le crédit double la richesse » , entend-on souvent répéter; assurément, de même qu’une pluie venue à propos peut doubler la récolte de vin, mais non en ce sens qu’il suffise de mêler un tonneau de vin avec un tonneau d’eau, pour avoir deux tonneaux de vin. Les charlatans en affaires, qui veulent créer des richesses de toutes pièces par l’unique vertu du crédit, ressemblent à ces frelaleurs qui remédient après coup à l’insuffisance de la récolte, en faisant dans leurs caves du vin avec de l’eau.
Dans les pays où la terre se vend maintenant au détail, moyennant de longs termes, à des paysans qui la payent très-cher, dans l’espoir qu’ils ont de s’acquitter peu à peu à force de travail etd’économie, lecréditque le vendeur leur accorde est une condition sans laquelle
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la terre n’atteindrait pas à ce haut prix qui augmente la richesse générale: mais l’augmentation ne serait que fictive et fallacieuse, si effectivement le paysan qui achète ne parvenait à se libérer, en ne plaignant ni sa peine, ni ses privations. Il en faudrait dire autant du crédit accordé à des actions industrielles et de la hausse qu’elles éprouvent, si les profits que comportent les opérations de la Compagnie n'étaient pas de nature à réaliser les espérances qui ont fait monter les actions.
Une Banque de circulation bat monnaie avec son crédit ; mais l’augmentation de richesse ne consiste pas dans l’émission des billets : elle consiste dans l’emploi productif que l’on saura faire de la valeur des espèces métalliques devenues inutiles à la circulation.
En général, le crédit remplit sa fonction normale, lorsqu’il met en jeu les forces productrices appliquées à la richesse actuelle, en vue de la faire fructifier et grossir : tandis que l’usage en est pernicieux, ou tout au moins très-périlleux, lorsqu’il consiste à escompter l’accroissement futur de richesse et à le jeter dans la circulation, sous un signe ou sous un autre, comme une richesse actuelle. La chose saute aux yeux s’il s'agit d’escompter la richesse future pour la consommer et la détruire à l’avance; mais l’opération reste encore foncièrement mauvaise, lors même que le but de l’escompte serait d’employer actuellement, comme instrument de production, la richesse escomptée, puisqu’il faudrait, de deux choses l'une : ou refuser aux générations futures le droit et la possibilité de faire ce que nous nous serions permis à nous-mêmes, on admettre que cette anticipation de l’avenir peut aller toujours en croissant, ce qui est visiblement absurde.
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4 2. — Puisque toute industrie exige des constructions fixes ou mobiles, des appareils, des machines, des outils, des approvisionnements, des avances de fonds, il fautbienque l’entrepreneur de l’industrie ait à sa disposition, sous une forme ou sous une autre, des richesses, des valeursaveclesquelles il puisse exécuter les constructions, se procurer les machines, les outils, les approvisionnements qui lui sont nécessaires, y compris les approvisionnements d’espèces monnayées. Cette valeur disponible, dont la spécification matérielle ou immatérielle est regardée comme indifférente, parce qu’on lui donnera tou jours la spécification appropriée à l’emploi productif qu’on en veut faire, est ce que l’on nomme un capital. C’est dans la formation et dans l’emploi des capitaux que se montrent particulièrement, sur une grande échelle, chez les nations industrieuses et riches, les avantages du crédit, de manière à mettre en évidence la liaison de la fonction du crédit avec le principe fondamental de tout perfectionnement d'organisme, celui de la division du travail ou des fonctions. Car, comment les capitaux s’accumuleraient-ils au profit de l’industrie, s’il fallait que la même personne réunit l’habileté professionnelle à l’aide de- laquelle elle réalise des profits et des économies, et l’habileté à faire valoir les fruits de son travail professionnel et de ses épargnes ; s’il fallait, que celui qui a des revenus et des goûts d’économie eût en même temps l’âge, la santé, l'habileté requise pour faire valoir le produit de ses épargnes? C’est déjà quelque chose que de lui demander la prévoyance et les soins nécessaires pour éviter les placements imprudents.
Sous quelle forme spécifique le capital épargné se
conserverait-il, en attendant qu’il eût acquis une importance assez grande pour pouvoir devenir, entre les mains de celui qui l’accumule, un instrument d’exploitation? Ce ne pourrait être sous la forme de denrées encombrantes et sujettes à dépérissement. La société comme les particuliers, y perdraient beaucoup par l'inactivité et le déchet des matières accumulées; et bientôt l’encombrement de toutes ces matières inertes éteindrait chez l’homme le plus prévoyant ou le plus désireux de s’enrichir le goût de l’épargne. On entasserait donc*dans des coffres les métaux précieux : et, quoique cet entassement ne fût pas précisément un obstacle au libre déploiement de l’activité industrielle et commerciale, parce que le prix des métaux pourrait toujours s’accommoder aux besoins de la circulation et à la quantité réservée pour la circulation, l’autre portion soustraite à la circulation n'en serait pas moins (au détriment de la société comme des particuliers) un capital inerte et improductif, tenant la place d’un capital productif.
Grâce au crédit, l’influence de la division du travail et des fonctions se fait sentir ici comme partout. L’un met ses soins à accroître son capital et l’autre s’occupe de le mettre en œuvre. Les épargnes quotidiennes ou annuelles, un instant réalisées sous la forme d’espèces monnayées ou de numéraire conventionnel, passent à des emprunteurs qui se chargent, comme on dit, de les faire valoir. L’emprunteur est en possession d’un capital réel, dont il doit la valeur : entre les mains du prêteur se trouve un signe, un titre qui représente une valeur confiée au crédit de l’emprunteur, ou un capital fiduciaire.
45. — La diversité des acceptions du mot de capital, dans la langue technique des économistes et dans le discours ordinaire, donne lieu à une observation singulière. Car, tandis que la marche naturelle et habituelle des langues consiste à passer du sens concret au sens abstrait, ici Ton a procédé au rebours, en allant de l’abstrait au concret : en appliquant, par exemple, à un train d’agriculture ou à un matériel d'usine le terme employé d’abord pour désigner les valeurs fiduciaires dont on rassemble dans un portefeuille les titres ou les signes représentatifs, et qui sont destinées à s’éteindre un jour, soit par le remboursement, soit par la faillite ou l’évanouissement du crédit de l’emprunteur. C’est dans ce sens originel, qui est encore celui du langage ordinaire, que l’on oppose les capitalistes aux propriétaires d’immeubles et à ceux qui exploitent les diverses branches d’industrie et de commerce au moyen de cet attirail matériel auquel le vocabulaire de la science économique affecte, dans un sens concret, le nom de capital. D’ailleurs, cette anomalie dans le mode de passage de l’acception vulgaire à l’acception technique ou scientifique, s’explique par les conditions mêmes de la génération des capitaux à l’aide du crédit.
Quelques économistes ont poussé l’abus du langage technique jusqu’à dire que les bras de l’ouvrier, l’intelligence, le goût et le talent de l’artiste et du savant sont des capitaux : mais, pour justifier de pareilles expressions, il faudrait qu’on pût jeter dans le commerce les bras de l’ouvrier, le talent de l’artiste et du savant, comme on mettait en vente sur le marché de Rome l’esclave grec dont on pouvait faire un grammairien, un précepteur, un secrétaire, un médecin, et qu’on
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payait en conséquence. En donnant à ces esclaves de choix les moyens d’acquérir de pareils talents, le marchand d’esclaves avait effectivement grossi son capital, comme celui qui élève et dresse des chevaux de choix pour la course grossit le sien par d’autres procédés. Aujourd’hui qu’il n’est plus question, Dieu merci, de vendre des grammairiens et des médecins, on tomberait dans une impropriété de langage, capable de causer des erreurs de doctrine, si l’on donnait à des facultés physiques, à des talents, à des aptitudes intellectuelles, àdesqualitésmorales, naturelles ou acquises, même lorsqu’elles sont une source de richesse, le nom de capitaux. Ce serait confondre les richesses produites avec les forces productrices de la richesse (31). Le crédit qui concourt tant à créer la richesse, n’est point par luimême une richesse, un capital; et par conséquent il conviendrait encore moins de donner le nom de capital à la réputation de probité et d’habileté qui est la source du crédit.
44. — Lorsque l’entrepreneur d’une industrie possède lui-même le capital qui la met en mouvement, les bénéfices qu’il réalise représentent tout à la fois la rémunération due à ses talents, à son labeur, et celle qui lui est due en tant que possesseur du capital industriel. Dans la même industrie, ces bénéfices varieront d’un entrepreneur à l’autre, selon son degré d’activité et d’habileté : tandis que, d’une industrie à l’autre, ils varieront encore, selon que le genre de la profession industrielle offrira plus d’attraits ou provoquera plus de répugnances. Quand le chef d’industrie n’est plus que le gérant d’un capital fourni par des commanditaires ou des actionnaires, il prélève sur les bénéfices de l'in-
dustrie une part fixe ou proportionnelle, qui représente la rémunération de son talent, le salaire de sa profession, et le surplus constitue le profit du capital. Ce profit est encore susceptible de varier beaucoup d’une entreprise à l’autre, non plus à cause de l’agrément, des fatigues ou du dégoût que donne la conduite de l’entreprise (car, qu’importe aux actionnaires qu’il s’agisse d’une entreprise théâtrale ou de celle de l’enlèvement des immondices d’une ville, pourvu qu’ils touchent régulièrement de gros dividendes), mais à cause des chances diverses qui font qu’une entreprise est réputée moins solide qu’une autre, ou marche moins régulièrement qu’une autre. Enfin, s’il ne s’agit plus d’actionnaires, mais de souscripteurs à un emprunt pour lequel la Compagnie d’actionnaires offre des gages, il ne sera plus question du profit du capital réel, mais de Y intérêt de l’argent prêté, ou du capital fiduciaire. L’attention du prêteur ne se portera, ni sur la nature de l’industrie (ce qui regarde le gérant), ni même sur les chances de bénéfices ou de pertes que l’entreprise peut offrir (ce qui regarde les actionnaires), mais sur le degré de solidité du gage. Toutes les Compagnies qui offriront, dans l'opinion commune, la même sécurité' quant au gage du capital fiduciaire et quant à la régularité du payement des arrérages, emprunteront au môme taux : car il n’y aurait pas de raison pour que le taux différât de l’une à l’autre. Si l’on retranche du dividende moyen de l’actionnaire la part qui représente la prime d’assurance contre les risques de l’entreprise, et des arrérages dus au prêteur, la part qui représente la prime d’assurance contre la défaillance du gage (primes variables d’une entreprise à l’autre et d’un gagea l’autre), le reste
représentera, dans un cas comme dans l’autre, l’intérêt de l’argent, dont le taux ne pourra plus être affecté que par des causes générales, influant à la fois sur toutes les entreprises et sur tous les gages. Néanmoins, malgré le nom qu’on lui donne, il ne faut pas croire que cet intérêt soit lié nécessairement à l’emploi de l’«ryent ou de la monnaie. 11 existe à celte heure en Autriche comme en France, quoiqu’on ne voie en Autriche que de la monnaie de papier (3). Il ne suppose qu’une chose, à savoir l’existence d'une mesure commune de toutes les valeurs et de tous les capitaux.
i5. — Pour suivre une comparaison indiquée par Turgot il v a déjà longtemps, qu’on imagine un appareil de tubes verticaux plongeant dans un réservoir commun, ayant des calibres différents et remplis de liquides inégalement denses, tels que l’eau, l’alcool, le mercure : l’équilibre exigera que les niveaux de ces divers liquides se fixent à diverses hauteurs, en raison inverse de leurs densités. Puis, lorsqu’une cause quelconque troublera cet équilibre, lorsqu’il y aura écoulement ou afflux de liquide, dans l’un des tubes ou dans plusieurs, des réactions s’ensuivront dans tous les tubes communiquants : un nouveau système de niveaux, un autre nivellement relatif s’établira, dont la détermination est du ressort de l’hydrostatique. De même, d’après ce qu’on vient de voir, les profits des capitaux réels, les intérêts des capitaux fiduciaires engagés dans chaque genre d’exploitation, dans chaque branche d’industrie ou de négoce, se maintiendront à des taux différents, suivant l’appréciation qui sera généralement faite des avantages et des inconvénients attachés à chaque mode de placement; d’où résultera
un certain état de balancement ou d’équilibre : puis, si les circonstances amènent, ici une baisse, là une hausse de profils, les capitaux reflueront vers la branche plus favorisée; et de là des déplacements de proche en proche, des mouvements de va-et-vient, qui ne cesseront que par la constitution définitive d’un nouvel équilibre. La même comparaison s’appliquerait d’ailleurs au nivellement relatif des salaires pour les diverses catégories de travailleurs.
La comparaison peut même être rendue encore plus complète, pour les salaires des travailleurs comme poulies profits des capitaux. Car, de même que la viscosité et le frottement empêchent les liquides de céder à lapins faible cause de dénivellation, comme ils le feraient dans l’hypothèse d’une mobilitéet d’une fluidité parfaites, de mèmeil estévident qu’une foulede causes retiennent les travailleurs dans la profession qu’ils ont embrassée et retiennent les capitaux dans les canaux où ils sont engagés, de manière qu’ils ne puissent que difficilement et à la longue céder à l'action des forces qui troublent l’équilibre ancien et poussent à l’établissement d’un équilibre nouveau (2).
46. — - Il est clair que, dans une société où les mœurs et les habitudes commerciales ont prévalu (et en général nous supposons la société parvenue à cet état), là où le travail de la formation des capitaux se régularise en se généralisant, la concurrence des capitaux qui cherchent un placement détermine nécessairement le taux de l’intérêt. Le placement le plus avantageux est celui vers lequel le travail de la capitalisation se dirige en premier lieu : à mesure que les épargnes s’accroissent, il faut aborder des spéculations moins
avantageuses et réduire en conséquence le taux de l’intérêt, sans quoi elles ne seraient pas abordables. Si l’on ne trouvait de nouveaux débouchés à l’industrie, ou si les calamités publiques, les guerres, les emprunts ne venaient engloutir une grande partie des anciennes épargnes, le' taux de l’intérêt irait ainsi en s’abaissant par l’effet même de la prospérité générale, jusqu'au découragement complet de l’épargne, ou jusqu’à ce que l’homme fût ramené, par une pléthore de richesse et un raffinement de civilisation, à ce goût des jouissances actuelles, à cette insouciance de l’avenir, qui caractérisent les peuples enfants.
Quand la prospérité décline, non-seulement le travail de la capitalisation s’arrête, mais les anciens capitaux perdent de leur valeur par la dépréciation, ou même sont livrés à une destruction physique. Ainsi, les tètes de bétail qui forment un troupeau, c’est-à-dire un capital productif, sont vendues pour la boucherie; les approvisionnements d’une usine sont éparpillés et vendus au détail pour les besoins quotidiens des petits consommateurs; quelquefois les bâtiments d’exploitation sont démolis et les matériaux dispersés ou vendus à vil prix; la réserve métallique d’une Banque sort de ses caisses pour suivre le sort du numéraire circulant, et ainsi de suite.
•17. — On dit communément que l’argent devient rare ou abondant, qu’il se resserre ou qu’il se montre; et on le dit également dans des circonstances très-diverses, de manière à confondre des phénomènes économiques qui offrent des différences essentielles. Quelquefois ces locutions n’expriment que le resserrement ou l’expansion du crédit. Sous l’intluence de causes
UV11K I. — CHAPITRE V.
générales, telles que la crainte d’une révolution, d’une guerre, d’une mauvaise récolte, d’une suspension d’arrivages, d’une clôture de débouchés, le crédit se resserre, les affaires se ralentissent; on est moins disposé à prêter, à avancer, à se découvrir; les plus hardis ne prêtent et ne se découvrent que lorsqu’ils y sont sollicités par l’appât d’une plus forte prime, c’est-à-dire par l’élévation du taux de l’intérêt, dans lequel la prime se confond. On reste nanti de valeurs dont on se serait promptement débarrassé dans un meilleur état du crédit, afin de les rendre productives. On a plus d’argent dans ses coffres, d’effets dans son portefeuille, de marchandises dans ses magasins. Si une telle situation pouvait s’exagérer et se prolonger, la production diminuerait rapidement, puisque le crédit est un auxiliaire indispensable de la production; le capital matériel, instrument de la production, devrait diminuer en conséquence. Une partie du numéraire, devenu inutile à la circulation, émigrerait. Mais d’ordinaire ces crises commerciales dues à un resserrement du crédit, qui presque toujours suit une expansion et une production exagérées, ne durent pas assez pour amener la suppression physique d’une partie des capitaux employés.
D’autres fois, quand le mal réel agit plutôt que la peur du mal, il s’opère une réduction effective, tantôt dans la valeur, tantôt dans les quantités matérielles des capitaux concrets; et puisque les instruments de la production deviennent plus rares, il faut bien que le loyer de ces instruments s’élève, à moins que la production ne tende à diminuer plus rapidement encore que ne peuvent se réduire les instruments de la production. Dire en pareil cas que l’argent est rare, c’est
s’exprimer improprement, puisqu’au contraire l’argent se trouve surabondant pour une circulation restreinte, et qu’il y aurait lieu d’en exporter une partie si cette situation se maintenait.
Enfin il y a des cas où la raréfaction porte effectivement sur l’instrument métallique de la circulation. Supposons que la récolte de blé soit mauvaise, et que pourtant (chose assez rare) ce fléau naturel soit tellemant compensé par d’autres avantages (tels qu’un surcroît de demandes faites par l’étranger à l'industrie du pays), qu’en somme, aux yeux de ceux qui se préoccupent des intérêts nationaux, l’année doive passer pour bonne. Supposons de plus (ce qui est le cas ordinaire) qu’il faille payer avec du numéraire métallique le blé dont l’importation est urgente, tandis que le payement des articles fabriqués actuellement demandés par l’étranger ne pourra s’effectuer que longtemps après la livraison et plus longtemps encore après la commande; on éprouvera tout à coup une pénurie de numéraire à laquelle sans nul doute le temps porterait remède; mais, en attendant, cette pénurie momentanée gênerait beaucoup la circulation et pourrait paralyser les affaires si des institutions et des signes de crédit ne venaient en aide. Alors l’argent sera rare, dans le vrai sens du mot. On en aura une preuve dans le fait mêmedu succès de l'institution de crédit : tandis que si l’institution échoue (comme cela est arrivé si souvent), ce sera le meilleur indice qu’on parlait un langage impropre ou figuré, en mettant en avant la rareté de l’argent; et que le mal réel affecte les organes de la production, non pas seulement ceux de la circulation des valeurs