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CHAPITRE VII

PE LA DÉTERMINATION DES PRIX. — DU MONOPOLE ET DE l.A CONCURRENCE. — THÉORIE DE LA RENTE.

fiO. — Nous avons déjà remarqué que le prix des choses ne saurait se confondre avec leur valeur économique (36 et 37), quoique la valeur économique ait ccrlainement la plus grande influence sur le prix. D’ailleurs, chacun sent que le prix des choses n’est pas arbitraire, et qu’il se trouve au contraire nécessairement déterminé en vertu de certaines conditions dont les unes peuvent être établies et suivies dans Leurs conséquences par le seul raisonnement, à la manière des axiomes mathématiques, tandis que les autres tiennent à des faits très-complexes, rebelles au calcul théorique, sur lesquels l’observation seule peut nous renseigner (11). Or, ce qui concerne les données empiriques de la question se résume dans la construction des tables dont il s’agissait au chapitre précédent : le reste est une affaire de raisonnement.

Chacun se forme aussi une idée vague des effets du monopole et de la concurrence : mais jusqu'ici peut-être les théoriciens ne se sont pas suffisamment attachés à éclaircir, à préciser à cet égard les notions vulgaires. Voyons comment notre analyse pourrait s’y prêter; et puisque nous ne saurions éviter l’aridité et les épines du champ de l’abstraction, ne craignons pas de prendre des exemples scolastiques, c'est-à-dire fictifs, pourvu qu’ils soient simples.

01. — J'imagine qu’un homme se trouve propriétaire (l’une source minérale à laquelle on a cru reconnaître des vertus curatives qu’aucune autre source ne possède. Il pourrait, à la faveur de son monopole, fixer à vingt francs le prix du litre de cette eau : mais il s’apercevrait bien vite, à la rareté des demandes, que ce prix n’est pas le plus avantageux pour lui : il l’abaissera donc successivement, puis le relèvera un peu si l’expérience lui montre qu’il l’a par trop abaissé; et, finalement, il s’arrêtera au taux qui lui donne le plus gros revenu, ou ce produit maximum dont il était question au précédent chapitre. Le genre de revenu dont il s’agit ici est celui auquel, dans le langage technique des économistes, on réserve exclusivement le nom de rente. En langage ordinaire, ce mot n’a pas toujours une acception si précise: on donne volontiers le nom de rente à ce que perçoit un capitaliste pour l’intérêt de l’argent qu’il a prêté; mais la théorie veut que l’on no confonde pas des choses très- différentes quant à leur origine et quant aux lois qui les régissent.

Des frais généraux, c’est-à-dire indépendants de la quantité livrée à la consommation, ne changeraient rien aux raisonnements qui précèdent : le produit net (35) passerait par sa valeur maximum en même temps que le produit brut, et dès lors le prix fixé par le monopoleur doit être absolument le même que si les frais n’existaient pas. Ces frais tombent entièrement à sa charge, et diminuent d’autant sa rente, qui se confond avec le produit net lorsque le propriétaire fait, comme on dit, valoir par lui-même son fonds productif . Que s’il veut s’en épargner les soins et être plus sûr de la fixité de son revenu, il traitera avec un fermier

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pourvu du capital nécessaire pour l’exploilalion du fonds productif, et qui prélèvera sur le produit, nonseulement de quoi payer l’intérêt de son capital et de quoi l’assurer contre les pertes éventuelles, mais encore de quoi rétribuer les peines qu’il se donne et sa propre industrie. Après que le fermier s’est fait ainsi sa part, ce qui reste au propriétaire prend le nom de fermage; et ordinairement l’on entend par rente le revenu qui reste au propriétaire dégagé de tout souci d’exploitation, exonéré de toute prestation de capital, c’est-àdire le fermage.

On peut citer comme exemples de monopoles grevés seulement de frais généraux, le péage d’un pont pour lequel les frais d’entretien, de garde et de comptabilité ne dépendent pas ou ne dépendent guère du nombre des passagers; une entreprise théâtrale pour laquelle les frais de l’entrepreneur (supposé affranchi d'une dîme ou d’un prélèvement de part au profit des auteurs ou désétablissements hospitaliers) restent sensiblement les mêmes, quel que soit le nombre des billets placés. On pourrait même citer le monopole des timbres d’affranchissement de la poste (58), puisque les frais du service ne dépendent pas sensiblement du nombre des dépêches.

Comme exemples de monopoles grevés de frais qui dépendent de la quantité produite, on peut citer celui de l’inventeur ou de l’acquéreur du secret d’une préparation pharmaceutique pour laquelle il faut payer des matières premières et une main-d’œuvre. On citerait au besoin les monopoles du tabac et du sel. Alors le prix auquel s’arrête le monopoleur, et qui correspond nécessairement au maximum du produit net de la rente

ou du fermage diffère de celui qui correspondrait ait maximum .du produit brut. Les frais élèvent toujours le prix de la denrée, mais le calcul montre que, suivant la forme qu’affecte la loi de la demande, la hausse de prix peut être, tantôt plus forte, tantôt plus faible que la part de frais afférente à chaque unité de la denrée.

62. — Ce que nous avons à dire de la concurrence repose sur des considérations plus délicates et plus abstraites, pour lesquelles nous devons réclamer l’indulgente attention du lecteur. Afin de rendre sensible la conception abstraite du monopole, nous imaginions une source et un propriétaire : maintenant imaginons deux propriétaires M, N, et deux sources dont les qualités sont identiques et qui se trouvent placées de manière à alimenter concurremment le même marché; de sorte que la quantité totale livrée au commerce se compose de la somme des quantités m, n, livrées par chacun des propriétaires, à un prix qui est nécessairement le même pour chacun d’eux, puisqu’il n’y a aucun motif de préférer une source à l'autre. Ce prix se trouve déterminé quand la somme des quantités m, n l’est ellemême, à cause de la liaison qui existe entre le prix et la demande. Admettons pour un moment que le propriétaire N ait fixé arbitrairement, sans égard au prix, la quantité n qu’il entend livrer : alors le propriétaire M fixera le prix de vente, c’est-à-dire la production totale (composée de la somme des quantités m et n ), c’est-àdire encore sa production m, de manière à se procurer le plus grand revenu possible. A une autre valeur de « correspondrait une autre valeur de m; et en général il y aura, d'après celte considération, une liaison (une équation, comme disent les algébristes) propre à don-

ncr la quantité m, lorsqu’on s’est donné la quantité n. Une pareille liaison existe entre les mêmes quantités, mais qui correspond à l’hypothèse inverse où ce serait le propriétaire N qui fixerait le prix et le total de la quantité produite, après que la quantité m aurait été arbitrairement choisie parle propriétaire M. Le système de ces deux liaisons qui doivent simultanément subsister dans l'hypothèse de la concurrence des deux propriétaires M, N, suffit justement pour la détermination individuelle des deux quantités m , n, par conséquent pour la détermination, de la somme de ces quantités, à laquelle somme correspond un prix déterminé en vertu de la lpi de la demande. Dans la pratique, une suite de tâtonnements et d’oscillations amènera les deux propriétaires à cette position d'équilibre, et la théorie montre que cet équilibre est stable : c'est-à-dire que si l’un ou l’autre des propriétaires, trompé sur ses vrais intérêts, vient à s’en écarter momentanément, il y sera ramené par une suite d’oscillations du genre de celles qui avaient primitivement abouti à constituer l’équilibre

Il n’est pas difficile non plus de démontrer que le prix qui correspond à la situation d’équilibre ainsi déterminée est toujours moindre que celui qui s’établirait si les deux fonds productifs restaient dans la même main, ou si les deux propriétaires s’entendaient. La raison en est que, si ce dernier prix se trouvait établi

1 Voyez pour de pins grands développements, qui exigent l’emploi des signes de l'algèbre, l'ouvrage indiqué dans notre avant-propos et qui a pour litre : Itecherclies sur les principes mathématiques i le la Théorie des richesses.

par hasard et sans concert préalable, chacun des propriétaires (M par exemple) pourrait avec un avantage momentané modifier le prix, en accroissant ou en restreignant sa production selon les cas. À la vérité, il serait bientôt puni de sa méprise, en ce qu’il forcerait son concurrent N à adopter un autre régime, qui réagirait défavorablement sur le propriétaire M. Mais ces réactions successives, bien loin de tendre à la reconstitution du régime primitif, s'en écarteraient de plus en plus. En d’autres termes, le régime primitif n’est pas une situation d’équilibre stable; et, bien que le plus favorable aux deux concurrents, il ne peut subsister à moins d’un lien formel qui fasse disparaître la concurrence; parce qu’on no peut pas plus supposer, dans le monde moral, des hommes exempts d’erreurs et d'entrainement, que dans le monde physique des corps parfaitement rigides, des appuis parfaitement fixes, et ainsi de suite.

Tous ces raisonnements s'étendent au cas où il y a un plus grand nombre de concurrents; et il va sans dire que plus le nombre des concurrents croît, plus le prix s’abaisse, plus la production totale augmente.

Les effets de la concurrence ont atteint leur limite lorsque chaque production partielle est insensible en comparaison de la production totale, et pourrait être supprimée sans qu’il en résultat de hausse appréciable dans le prix de la denrée. Cette hypothèse est celle qui se réalise dans le monde économique pour une foule de produits et pour les produits les plus importants.

65. — 11 n’y a pas de monopole sans monopoleurs, mais il peut y avoir des monopoleurs sans monopole, c’est-à-dire des monopoleurs qui soient dans l’impossi-

Il J

biiité de se prévaloir du défaut de concurrence. Qu’arriverait-il en effet si l’abondance de cette source, unique en son genre, ne permettait pas à celui qui la possède de livrer la quantité correspondant au maximum, soit de produit net, soit de produit brut, tel qu'il se trouverait déterminé en vertu de la loi de la demande ? Evidemment il tirerait de sa source ou de ses sources réunies (au cas qu’il en possédât plusieurs de même nature) tout ce que sa source ou ses sources peuvent donner, absolument comme si chaque source avait son maître particulier et que tous les propriétaires se fissent concurrence. Dans un cas comme dans l’autre, l’abondance de la source unique ou des sources réunies devient la mesure de la production et de la consommation. Le prix correspondant se trouve fixé par la loi de la demande, soit qu’il y ait ou qu’il n’y ait pas concurrence; et la générosité du propriétaire qui se contenterait d’un prix moindre, ne profiterait qu’aux revendeurs, par suite de la concurrence des consommateurs. Le législateur supprimerait le droit de propriété sur les sources dont il s’agit; il les réunirait au domaine public par voie de rachat, d’expropriation ou de confiscation, qu’il ne pourrait rien changer au prix du produit, dès que le produit serait l’objet d’un commerce libre. 11 lui faudrait faire la distribution sur bons dont il interdirait le commerce, et multiplier les moyens de rigueur pour empêcher que la défense ne devint illusoire.

Le monopole n’est donc pas en général le fondement de la rente du propriétaire, bien qu’il puisse, dans certaines circonstances, contribuer à l’augmenter, ou même créer exceptionnellement des rentes que la

suppression du monopole ferait complètement évanouir.

Dans le langage de beaucoup d’auteurs, la rente du propriétaire est toujours la suite de ce qu’ils appellent un monopole naturel. Les sources n’ont qu'une abondance limitée; elles ne suffisent pas aux désirs de tous ceux qui seraient tentés d’v puiser : donc ceux qui les possèdent jouissent d'un privilège, et quand ils en transmettent les produits à d’autres, ils exercent un monopole naturel. A ce compte, tout ce qui figure parmi les richesses, tout ce qui a une valeur d’échange, serait aussi l’objet d’un monopole naturel, et le monopole naturel expliquerait tout, aussi bien l’intérêt du capital et le salaire de l’ouvrier que la rente du propriétaire. On ne payerait pas l’intérêt du capital, si le capital n’existait pas en quantité limitée connue le produit de la source; et le travail n’aurait presque aucun prix chez des peuples barbares, à qui il n’en coûterait que de monter à cheval pour faire une razzia d’esclaves. L’ouvrier, l’artiste qui exercent vraiment un monopole naturel, sont ceux qui peuvent mettre à leur talent exceptionnel le prix qu’il leur plaît, ou qui du moins ont assez peu de concurrents pour pouvoir influer sur le prix des choses de même nature et de même qualité : tandis que l’ouvrier vulgaire, et même les coalitions d’ouvriers qui peuvent, à leur fantaisie, travailler ou se mettre en grève, sans exercer sur le prix de la main-d’œuvre une influence durable, n’exercent plus de monopole. De même pour les propriétaires. Le Clos-Vougeot n’a qu’un seul maître, et le propriétaire de ce clos exerce en toute rigueur un monopole naturel; le canton de Chambertin est divisé entre plusieurs pro-

]>riéluires dont chacun exerce encore un monopole réel, quoique affaibli; tandis que, dans un vignoble ordinaire, le propriétaire d’un hectare de vignes n’exerce aucun monopole : car il ne lui appartient pas d’inlluer sur les cours d’une manière sensible, quoi qu’il fasse de son vin ou de sa vigne.

64. — 11 ne faut pas confondre le monopole naturel, qui le plus souvent n’existe pas dans les cas où on l’invoque à litre d’explication, avec l’ avantage naturel. Le propriétaire d’une chute d’eau n’a pas le monopole de la force mécanique; car on pourrait remplacer par le travail de l’homme, par celui des animaux de trait ou de la vapeur, le travail de la chute d’eau; mais le manufacturier qui dispose de la chute d’eau, et qui par là économise des salaires de manœuvres ou l’alimentation d'une machine à vapeur, jouit certainement d’un avantage qu’il doit payer en servant une rente au propriétaire de la chute d’eau (54). On en dirait autant à propos d’une source minérale dont les produits pourraient être fabriqués de toutes pièces, moyennant une consommation d’ingrédients chimiques et des frais de manipulation. Le propriétaire d'une telle source n’exerce pas de monopole et ne peut vendre son eau naturelle plus cher que le prix de revient de l’eau artificielle à laquelle on a reconnu les mêmes vertus ; mais il n’a qu’à puiser pour trouver la marchandise toute préparée, et il jouit d’un avantage naturel dont la rente de son tonds productif naturel est la juste représentation. Nous avons des usines. à gaz pour l’éclairage des villes : celui qui posséderait un de ces puits comme on en trouve en Chine, où ia Nature entretient un jet de gaz hydrogène carboné, serait en possession d’un avantage naturel,

et se ferait une rente en affermant son puits à une Compagnie chargée de l’entreprise de l’éclairage.

65. — Nous sommes amené ainsi à parler de cette fameuse théorie de la rente dont on fait honneur à Ricardo : théorie si connue aujourd’hui de tous les économistes, et célébrée en Angleterre presque à l’égal d’une découverte de Newton ou de Davy. En effet, Ricardo a eu le mérite d’appeler l'attention sur un fait économique, si simple qu’il passait presque inaperçu, et dont il ne faut pas d’ailleurs s’exagérer l’importance dans l’ordre actuel des choses.

Prenons un exemple déjà indiqué (58) et qui nous reporte vers les premières phases du phénomène de la richesse. Une colonie s’établit sur un point du littoral d’un continent désert, et elle a devant elle des forêts et des prairies d’une étendue indéfinie. Le bois et le foin sont d’abord des denrées de nulle valeur sur le lieu même de la production spontanée, mais il faut du travail pour abattre le bois, pour couper le foin, et pour amener ces denrées sur le lieu de la consommation ou sur le marché où les consommateurs viennent s’en approvisionner : ces frais d'exploitation et de transport composent tout le prix vénal du bois ou du foin. Cependant la colonie prospère, il y a plus de gens à approvisionner de combustible, on bâtit plus de maisons, on fabrique plus de meubles, on nourrit plus de bétail : il faut aller chercher le bois et le foin plus loin, avec plus de travail et de frais; et comme pourtant des denrées de même qualité ne peuvent pas avoir sur le môme marché des prix différents, il en résulte que le bois et le foin recueillis dans les forêts et les prairies les plus voisines, acquièrent sur le marché une valeur supérieure

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aux frais d'exploitation augmentés des frais de transport. Donc il y aura un intérêt privé à s’approprier ces forêts et ces prairies plus voisines, un intérêt d’ordre public à en régulariser l’appropriation ; et, du moment qu’elles auront des propriétaires, elles donneront, en vertu de l’avantage de leur situation (que l’on peut appeler un avantage naturel), un revenu net, un fermage ou une rente à leurs propriétaires. Dorénavant, dans la valeur du bois et du foin que la colonie consommera, une part représentera la rente du sol productif.

Ricardo prend un autre exemple, celui de terres à froment que l’on cultive et qui sont d’une inégale fertilité, ou qui exigent les unes plus, les autres moins de travail ou de capital pour jouir d’une fertilité égale. Il est clair qn’on s’adressera d’abord aux terres naturellement plus fertiles ou qui exigent moins de travail et d’avances, et que celles-ci commenceront à donner une rente quand il faudra, par suite d’une demande croissante de subsistances, s’attaquera d’autres qui sont naturellement moins fertiles, ou qui exigent, pour donner le même produit, soit un plus grand ♦ travail, soit un plus grand capital, soit (ce qui est le cas le plus ordinaire) un surcroît de capital en même temps qu'un surcroît de travail. D’après cela, Ricardo imagine que l’on ait distribué les terres en différentes classes en leur donnant des numéros de fertilité, à peu près comme le font chez nous les répartiteurs de l’impôt foncier et les employés du cadastre; et il établit sur celte hypothèse la suite de ses raisonnements.

0(3. — Nous croyons notre exemple ou notre type plus net, puisque après tout, dans un sujet si varié, l’on ne peut que choisir un type entre mille autres. Lu

même terre ne peut-elle pas être propre à diverses cultures, et passer pour inégalement fertile selon le genre de culture auquel on la destine? La terre la plus fertile au sens ordinaire et naturel du mot, ne peut-elle pas être la moins fertile au sens technique imaginé par Ricardo, parce que son éloignement de l’habitation du cultivateur en rend la culture plus dispendieuse? La même terre qui donne un certain produit pour une certaine dépense de travail et de capital, donnerait un plus grand produit si l’on augmentait le capital et le travail. Aborder successivement, pour la même terre, des cultures plus dispendieuses, revient à attaquer successivement, avec les mêmes procédés de culture, des terres inégalement fertiles et diversement situées. Or, la corrélation entre l’échelle croissante [des frais et l'échelle croissante des produits n’est pas la même pour toutes les terres : de sorte que la classification faite dans l’hypothèse de l’application d’une quantité donnée de travail et de capital, pourrait être renversée, dans l’hypothèse de l’application d’une quantité différente.

Au reste, nous avons déjà remarqué (38) que toute idée de la concomitance d’un travail actuel de l’homme et d’un travail actuel de la Nature dans la confection des produits, est étrangère au fond de l’explication du fait économique dont il s’agit en ce moment. On raisonnerait pour des carrières, pour des mines, comme nous raisonnions tout à l’heure pour des forêts et des prairies. La carrière plus voisine du centre de la colonie donnera une rente dès qu’elle ne suffira plus à l’approvisionnement de pierres et qu’il faudra s’attaquer à des carrières plus éloignées, pour lesquelles les frais de transport sont plus considérables ; une mine

qui affleure le sol donnera une rente à son propriétaire, quoiqu’on ait la liberté de creuser dans le voisinage des puits qui attaqueront le même dépôt fossile, mais à des profondeurs croissantes, et conséquemment avec de plus grands frais d’extraction.

67. — Supposons maintenant que notre colonie se soit établie, non plus sur un point du littoral d’un continent dont l’étendue peut passer pour indéfinie, mais dans une île d’une étendue médiocre : il viendra un moment où toutes les forêts, toutes les prairies que l’on n’aura pas jugé à propos de défricher et de cultiver, seront possédées par des propriétaires et donneront une rente plus forte ou plus faible, selon leur degré de fertilité naturelle et les avantages que leur situation procure pour la commodité des débouchés et des transports. 11 pourra même arriver que ces inégalités soient très-faibles, eu égard au taux moyen de la rente : de sorte que la théorie de l’inégale fertilité n’explique plus pourquoi le propriétaire le moins favorisé jouit encore d’une rente qui peut ne pas différer beaucoup de la rente moyenne; et par conséquent elle ne rend raison que d’une partie (peut-être très-faible) de la rente dont jouissent les autres propriétaires. Il faut donc recourir à une explication plus générale, dans laquelle celle de Ricardo rentre comme corollaire ou comme cas particulier.

Telle est notre explication, fondée sur la considération de la loi de la demande. Ainsi, pour la colonie où le travail de colonisation progressive n’a point encore atteint sa limite, il existe une liaison entre le prix du bois et la demande qui s’en fait : c'est ce que nous nommons la loi de la demande. D'un autre côté, il y a une

liaison entre la quantité de bois amenée sur le marché de la colonie et le prix du bois : ce prix se composant des frais d’abattage et de transport du bois venu sur le canton le plus éloigné ou dont les roules sont le plus mauvaises, entre tous les cantons auxquels l’exploitation doit s’étendre pour parfaire la quantité demandée. Nous avons donc deux liaisons ou, comme diraient les algébristes, deux équations pour deux quantités qu’il s’agit de déterminer, à savoir le prix du stère de bois et le nombre de stères livrés à la consommation : c’est justement ce qu’il faut pour la solution du problème. On ne pourrait pas sans doute traiter comme des équations algébriques ces liaisons qui ne comportent pas d’expression algébrique; mais, toutes les personnes à qui la pratique des sciences de calcul n’est point étrangère, savent comment l’on s'aide en pareil cas du tracé graphique pour trouver au besoin les inconnues que l’on cherche.

Lorsque la colonie sera devenue un pays vieux et que toutes les forêts auront trouvé leurs propriétaires, leur aménagement régulier, la quantité de bois livrée annuellement à la consommation sera fixée par cela môme(car nous ne supposons pas que l’on puisse songer à tirer du bois de chauffage de pays très-éloignés): et dès lors il n’\ aura plus qu’une inconnue à déterminer, à savoir le prix du stère de bois, dont la détermination résultera de la liaison empirique qui ne cesse pas d’exister entre le prix de la denrée et la quantité demandée. Si ce prix n'assurait pas aux propriétaires de forèis une renie suffisante, par comparaison avec celle des terres arables, le défrichement continuerait : si, au contraire, ce prix donnaità la propriété forestière un trop grand avantage,

on songerait au reboisement ; et d’une manière ou d’une autre, le système tendrait à un nouvel équilibre. La même rupture d’équilibre pourrait être la conséquence,, tantôt d’un changement dans la loi de la demande, du par exemple à une autre répartition delà richesse ou à l’introduction d’appareils plus économiques de chauffage, tantôt d’un perfectionnement apporté dans les procédés d’aménagement, d’exploitation et dans les voies de communication. Voilà donc la théorie de Ricardo complétée, et l’on comprend le fait économique de la rente du propriétaire forestier, même dans le cas où il n’y aurait pas une seule parcelle du sol forestier qui ne donnât une rente, même dans celui où toutes les parcelles donneraient, à surfaces égales, des renies égales et des rentes considérables. On n’en est pas réduit, pour couvrir l’absence réelle d’explication, à invoquer vaguement un prétendu monopole, et à détourner ce mot de son acception véritable (65).

68. — Ce que nous disons pour les forêts, on le dirait pour les prairies, pour les terres arables, pour les vignobles, pour les richesses foncières de nature quelconque. Elles pourraient donner une rente, quand même les frais de production n’iraient pas en croissant, nonseulement d’une manière absolue, mais relativement, à mesure que la production s'accroît. Cependant, cette élévation progressive des frais de production caractérise en général l’exploitation de la richesse foncière. Ainsi, l’exploitation de la richesse minérale marche aujourd’hui d'un pas bien rapide, mais elle marcherait bien plus vite encore, s’il ne fallait pas, pour forcer la production, un surcroît de frais qui ne seraient pas couverts par le surcroît de produits, aux prix actuels,

el par conséquent des frais relativement plus grands que ceux qui suffisent pour la production actuelle.

Au contraire, la baisse progressive des frais de production caractérise en général l’industrie manufacturière : ce qui tient à une organisation plus habile du travail fait sur une plus grande échelle, à des remises sur les salaires quand on peut assurer la régularité du travail, à des remises sur le prix des matières premières quand on les achète en gros, enfin à l’atténuation relative de ce qu’on appelle dans l’industrie les frais généraux. Il en résulte que de puissants capitalistes ou de grandes Compagnies peuvent, comme on dit, tuer la concurrence et se constituer artificiellement un véritable monopole auquel est attaché un profit supérieur au taux ordinaire des profits, c’est-à-dire en réalité une rente ou un fermage, dans des genres de production qui naturellement ne l’admettraient pas. L’établissement de monopoles de cette sorte se concilie très-bien avec unç baisse de prix favorable aux consommateurs; quoique l’influence du monopole subsiste toujours en ce sens que le prix ne s’abaisse pas autant qn’il s’abaisserait si la concurrence était compatible avec les nouvelles conditions. Quand le monopole ne peut s'établir que par la concession ou avec l’autorisation de l’Etat, il y met ordinairement pour condition un tarif moins élevé que celui que le concessionnaire aurait intérêt à adopter d’après la loi de la demande.

Sauf de tels cas exceptionnels, on peut dire que la I roduction manufacturière n’admet pas de monopoles, ni des avantages naturels qui donnent lieu à de véritables rentes. Tant que les manufacturiers pourront baisser les prix, la demande augmen'era, et la production

se mettra au niveau de la demande : mais il viendra un moment où l’on ne pourrait plus écouler un surcroît de production et pour cela abaisser encore le prix, sans constituer les producteurs en perte ou sans réduire leurs profits de manière qu’ils aient intérêt à reporter leurs capitaux dans d’autres industries. A ce point, le chiffre de la production s’arrêtera et le prix sera fixé, toujours en vertu de la loi de la demande, ou de la corrélation entre la demande et le prix. Dans le prix de l’article, la rente ne sera représentée que tout autant qu’elle l’était déjà dans le prix des matières premières qui ont été transformées ou consommées pour la fabrication de l’article (50).

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