CHAPITRE VIII
DE LA CAPITALISATION DE LA RENTE ET DE LA CONSOLIDATION DES CAPITAUX. — DES FONDS PUBLICS.
69. — Après que l’intérêt du capital a été dégagé de ce qui sertà rémunérer les fatigues et les soucis de l’entrepreneur ou du chef d’industrie (Ai), après que l'on a pris sur le revenu du fonds productif de rente de quoi couvrir les risques et payer la peine du fermier qui l’exploite (61), la rente et l’intérêt du capital se rapprochent l’un de l’autre et deviennent numériquement comparables, quoiqu’ils restent distincts par leur origine, et qu’il ne faille pas les confondre dans la doctrine. Tant que le dégagement dont il s’agit n’est point encore opéré, et, à plus forte raison, tant que l’idée de capital n’est point encore entrée dans les esprits (50), la fixation du prix ou de la valeur vénale des fonds productifs de rente, tels que des domaines ou des maisons, est une affaire de mœurs et de coutume (51) plutôt que de calcul arithmétique. Ce prix dépend du goût des uns pour les voluptés et l’ostentation, du goût des autres pour l’épargne et la propriété. Il ne pourrait tomber au-dessous, ni s’élever au-dessus de certaines limites, en rapport avec les conditions, les chances et la durée ordinaire de la vie et des forces actives de l’homme : car, qui serait assez fou pour vendre une terre au prix de cinq années de revenu, et qui se soucierait de l’acheter s’il fallait cent années de revenu pour la payer?
Mais du moment que l’idée du placement d’un capital et d’un taux de placement est généralement répandue, le taux de placement des capitaux, déterminé par les causes ci-devant analysées (chapitre V), sert naturellement de régulateur au rapport qui s'établit entre le montant de la rente d’un fonds productif et la valeur vénale de ce même fonds productif : ce qui n’exclut pas les différences d’un genre de propriétés à l’autre, selon la manière dont l’opinion commune apprécie les plaisirs et les embarras qu’elles procurent, les prérogatives qu’elles donnent et les charges qu’elles imposent , les chances de non- valeur et de dégradation auxquelles le revenu et le fonds productif lui-même sont exposés. Ici revient notre comparaison empruntée à la statique (45) : les pressions se communiquent et se balancent, les niveaux s’influencent sans atteindre à l’égalité.
D’ailleurs, l’afflux de capital disponible, incessamment formé ou restauré par l’épargne, et le degré de facilité avec lequel il trouve un emploi dans l’industrie, sont toujours ce qui règle le niveau moyen du système. Pierre fait des économies, et au lieu de les placer dans l’industrie sous forme de capital , il les emploie à acheter le domaine de Paul. De deux choses l’une : ou Paul dépense improductivement le prix de vente, auquel cas sa prodigalité neutralise exactement l’économie de Pierre et la masse du capital disponible ne s’accroît ni ne diminue, de sorte qu’il n’y a absolument rien de changé dans le système général; ou bien Paul cherche à placer ce capital dans l’industrie, absolument comme Pierre l’aurait fait s’il n’avait pas trouvé de domaine à acheter. On aurait donc tort de croire que la suppression des entraves mises à la circulation des propriétés
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pourrait influer directement et immédiatement sur le taux de placement ou sur l’intérêt des capitaux, puisqu’elle n’exercerait aucune influence directesur la masse du capital disponible qui cherche un emploi : seulement, en tant qu’elle ferait passer les propriétés entre les mains de ceux qui sont plus capables de les exploiter avantageusement, et qu’elle éveillerait des forces inactives, elle pourrait contribuer à l’accroissement du capital disponible, et par là influer plus tard indirectement sur le taux du placement.
70. — Il y a entre le capital et le fonds productif, entre l’intérêt du capital et la rente une autre cause d’affinité, puisque le capital productif d’intérêt peut être consolidé ou fixé comme on dit, en se convertissant en un fonds productif de rente. C’est ainsi que, par une consommation de matériaux et de main-d’œuvre dont le prix représente un capital disponible, l’on construit des maisons à loyer, des bâtiments d' <ploitation, des fourneaux, des magasins, des docks, des ponts à péages, des canaux, des chemins de fer : sortes de fonds productifs factices, que l’homme peut créer de toutes pièces et multiplier selon le besoin, jusqu’à concurrence des ressources dont il dispose. Dans un ordre de choses stable, et en négligeant les oscillations passagères, la valeur vénale de ces fonds productifs factices est directement déterminée par ce qu’ils coûtent à créer ou à construire. Car, si une maison, après qu'elle a été bâtie, ne vaut pas ce qu’elle a coûté à construire, attendu que le revenu net qu’on en peut tirer, comparé au prix de construction, et tout compte fait du dépérissement naturel du fonds productif, n’est pas dans le rapport ordinaire de l’i capital, on cessera d’en
bâtir; cl le temps se chargera de diminuer le nombre des maisons, jusqu’à ce que le prix des loyers remonte assez pour que l’on se remette à construire. Et inversement, la spéculation, en se portant de préférence sur la construction des maisons, tendra à faire baisser le prix des loyers, tant que ce mode de placement offrira un avantage notable sur les autres. Bien entendu qu’il ne s’agit pas de ceux qui bâtissent pour la satisfaction d’un goût ou d’une convenance personnelle : à l’égard de ceux-ci, il faut admettre qu’une partie seulement du capital dépensé a été convertie en fonds productif, le surplus ayant été affecté à une dépense improductive ou voluptuaire. Bien entendu aussi qu’en attendant que la lente action du temps rétablisse l’équilibre troublé, la maison bâtie il y a un an pourra nevaloirquela moitié de ce qu’elle a coulé à bâtir ou valoir le double, sans même que le prix des loyers soit changé, si de grands changements survenus dans l’état des affaires ont fait varier du simple au double ou du double au simple le taux ordinaire des placements (7).
71. — La propriété des constructions se confond en général avec la propriété du sol, la rente du sol avec l’intérêt du capital employé à construire; mais pourtant la nature des choses met une différence tranchée entre une maison et une terre destinée à la culture; tandis qu'il n'y en a point entre une prairie naturelle et celle qui n’a pris la forme de prairie productive qu’à la suite des travaux exécutés pour le dessèchement d’un marais improductif, si d'ailleurs on n’a pas plus de frais à faire pour cette dernière prairie que pour l’autre, à l’effet de l’entretenir à l’étal de prairie et d’en récolter les produits. Des capitaux se sont succes-
sivement incorporés à la plupart des fonds productifs naturels, au point qu’il est aujourd'hui à peu près impossible de discerner dans la rente qu’ils donnent, ce qui est payé pour l’appropriation d’un bienfait primitif de la Nature, et ce qui est payé pour tenir lieu de l’intérêt des capitaux employés et consolidés (59). De là l’usage de donner, par extension, le nom de capitaux à tous les fonds productifs de rente, sans distinction entre ceux dont la Nature a fait tous les frais, ou presque tous les frais, et ceux dont la création absolument artificielle a exigé la dépense d’un capital proprement dit. Une telle application extensive n’est point forcée, comme celle que nous avons critiquée plus haut (45), et l’on peut se la permettre pourvu qu’elle n’entraîne pas de confusion entre les lois qui régissent l’intérêt du capital proprement dit et celles qui régissent la rente des fonds productifs, naturels ou factices; pourvu surtout que l’on ne perde pas de vue que la qualité cminente du capital proprement dit consiste dans sa disponibilité, qualité que ne sauraient partager les fonds productifs de rente trouvés dans la Nature ou obtenus par la dépense d’un capital disponible.
72. — Afin de réunir le capital réclamé par de grandes entreprises, qui dépassent les forces des particuliers et même celles des associations ordinaires de particuliers, on le divise en actions (19 et 44) dont le placement se peut faire avec d’autant plus de facilité qu’elles sont plus petites. Les profils nets de l’entreprise (que l’on nomme dicidendes) sont destinés à se répartir annuellement entre les actionnaires, au prorata du nombre d’actions qu’ils possèdent. Il y a des actions nominatives et des actions au porteur. Elles se négocient journellement
à la Bourse et sont plus ou moins recherchées selon l’opinion qu’on se fait de la solidité de l’entreprise et suivant que l’on croit avoir en perspective de plus gros ou de plus minces dividendes. Ces causes spéciales affectent inégalement, et souvent en sens contraires, les diverses sortes d’actions : de plus, une cause générale, la hausse ou la baisse du taux ordinaire de l’intérêt (par suite de la rareté ou de l’abondance des capitaux disponibles) tendra à imprimera toutes les actions un mouvement général de baisse ou de hausse. La multiplication du nombre des actions, due à la multiplication des entreprises, ne multiplie pas le capital disponible : bien au contraire, elle l’absorbe et le consolide (au moins en plus grande partie) en le convertissant en fonds productifs de rente, et en prévenant ainsi la baisse du taux de l’intérêt, ou même en lui imprimant un mouvement de hausse. Une fois les actions consli tuées et mises en circulation, leur circulation plus ou moins active ne peut pas influer sur le montant du capital disponible, ni par conséquent sur le taux de l’intérêt, puisque l’acheteur se dessaisit de tout le capital disponible qui passe dans les mains du vendeur (69) : c’est au contraire le prix de vente qui se subordonne au (aux de l'intérêt. Comme tout ce qui concerne la constitution, la gestion, la négociation de fonds productifs de cette sorte se fait publiquement, on peut leur donner et on leur donne le nom de fonds publics.
A cause de leur subdivision et de leur facile négociation, de pareils fonds otïrent une grande commodité pour le placement des épargnes quotidiennes. Us aident ainsi le travail de la formation des capitaux; et comme ce sont des gages susceptibles d’une discussion immé-
diate (comme diraient les légistes), ou d’une prompte exécution (comme disent aussi les gens de Bourse), ils peuvent, à titre de gages, aider au développement du crédit. En même temps cette facilité de négociation excite la passion du jeu, parce qu’il faut toujours que dans les institutions humaines le mal se trouve à côté du bien. Du reste, il y a sur les fonds publics comme sur les marchandises (7) une spéculation utile et une spéculation nuisible. La spéculation utile est celle qui modère, par la prévision de l’avenir, les agitations actuelles du marché : la spéculation nuisible est celle qui les exagère et qui fait verser du côté où l’on penche déjà. Rien ne serait plus absurde que d’attribuer à la spéculation bonne ou mauvaise, qui par ellemême ne produit rien et ne crée point de débouchés, la vertu d’agir d’une manière durable et définitive sur le prix d’une denrée comme le blé, le sucre, le coton : de même pour les fonds publics; la spéculation, même la meilleure, ne fait qu’anticiper ou escompter un avenir que la spéculation ne crée point; et au contraire l’avenir se charge d’effacer les traces de tout ce qu’il y a eu d’irrégulier et de purement aléatoire dans les spéculations passées (41).
73. — Parmi les nombreuses Compagnies d’actionnaires, suivons-en une qui fasse des entreprises énormes. On en a vu qui payaient des flottes, des armées, des corps de magistrature, qui maîtrisaient et exploitaient des contrées immenses. Cette Compagnie sera sujette à éprouver des embarras, des pertes, à faire (par nécessité actuelle ou en vue de grands avantages futurs) des dépenses extraordinaires. Il faudrait donc supprimer provisoirement tous dividendes, ou même recourir aux
actionnaires par la voie des appels de fonds. Mais ce serait faire pousser à ceux-ci des cris de détresse, avilir tout d’un coup les actions, ruiner peut-être l’entreprise. D’ailleurs il parait juste que le fardeau des charges extraordinaires et surtout de celles qu’impose la préparation d’un brillant avenir, n’écrase pas la génération actuelle et se répartisse (au moins dans une certaine mesure) sur la suite des générations appelées à lui succéder. La Compagnie usera donc de la ressource des emprunts, ce qu’elle peut faire de bien des manières, dont trois méritent d’être particulièrement indiquées.
En premier lieu, la Compagnie peut emprunter sur des billets à courte échéance ou des bons de caisse qui se succèdent les uns aux autres, suivant les besoins de la caisse et l'affluence des prêteurs : la Compagnie élevant ou abaissant le taux de l’intérêt ou de la bonification, selon que l’affluence des fonds ne répond plus aux besoins de la caisse ou qu’elle les dépasse. On appelle dette flottante une dette ainsi contractée, laquelle est nécessairement renfermée dans des bornes relativement étroites; puisqu’une Compagnie ne peut, pas plus qu’un particulier, s’exposer au danger d’avoir à rembourser soudainement des fonds qui dépasseraient de beaucoup ceux dont elle a la disposition immédiate. D’ailleurs le mécanisme d’une dette flottante est éminemment favorable à la formation des petites épargnes; et comme on ne peut sérieusement craindre, dans un intervalle de quelques mois, la banqueroute de la Compagnie, les petits capitalistes aimeront encore mieux avoir affaire à elle qu’à un banquier.
En second lieu, la Compagnie peut émettre des obligations à longs termes, dont elle échelonnera le
remboursement sur un espace de trente ou quarante ans, ou même d’un siècle. Il faudra donc que le sort décide des numéros d'obligations qui seront remboursées la première, la seconde année, et ainsi de suite. L’incertitude sur l’époque du remboursement, jointe aux risques que le capital peut courir dans l’intervalle, obligera de faire un avantage aux prêteurs et d’émettre les obligations au-dessous du pair : c’est-à-dire que, si le taux ordinaire de l’intérêt est de cinq pour cent, on donnera moins de cent francs pour une obligation nominale de cent francs, qui doit produire, jusqu’au remboursement effectif de celte dernière somme, un iutérèt annuel de cinq francs. Quelquefois même on offre aux prêteurs l’appât d’une forte prime aléatoire, attachée à un certain nombre d’obligations que le sort désignera. Mais cet expédient de mauvais aloi indique un emprunteur qui ne se croit point parfaitement sur de son crédit. Si le crédit de la Compagnie était hors de toute atteinte, il se pourrait que, le taux de l'intérêt venan t à baisser, les obligations mon tassent au-dessus du pair après leur émission, malgré la perspective d’un remboursement dont l’éloignement dépend du sort, et malgré l’absence de toute prime aléatoire.
74. — Enfin, la Compagnie que rien ne limite (par hypothèse) quant à la durée de son existeuce civile et légale, peut contracter un emprunt en renies perpétuelles. L’institution du contrat de rente perpétuelle est naturellement résultée, dans le cours du moyen âge, de la pénurie de capitaux, de l’habitude des censives et des autres redevances féodales, et enfin de la jurisprudence canonique (49; qui ne permettait l’intérêt de
l'argent que sous la condition que le créancier renonçât à pouvoir jamais exiger le remboursement du capital. Rien de tout cela ne cadre avec les conditions de l’ordre économique actuel, et le contrat de rente perpétuelle, entre particuliers, est tombé en désuétude. Mais, quand il s’agit de titres que l’on peut négocier tous les jours à la Bourse, rien au contraire ne se prête mieux aux conditions de notre économie moderne. En recourant à ce mode d’emprunt, la Compagnie pourrait mettre en adjudication ou en souscription des rentes perpétuelles pour une somme déterminée, sans qu’il fût question de taux d’intérêt, de pair, ni de capital nominal ; de sorte qu’elle n’aurait d’autre moyen d’éteindre ou d'amortir sa dette, que de racheter successivement des rentes au cours du jour, si haut que le cours s’élevât. Elle peut aussi attribuer aux rentes qu’elle émet un capital nominal, ce qui ne saurait signifier qu’une chose, à savoir qu’elle se réserve le droit de les rembourser au pair, lorsqu’elles auront atteint le pair. Il faut donc qu’on émette de telles rentes au-dessous du pair, puisque l’acheteur de la rente ou le souscripteur de l’emprunt ne se résoudrait pas à courir des chances de baisse, s’il n’avait aussi pour lui des chances de hausse. Une dette ainsi constituée prend le nom de dette consolidée, et la dénomination de ) entes qu’on a donnée aux litres des créanciers cadre bien avec notre nomenclature technique, puisque par le fait un capital a été consommé et converti en un fonds productif de rente, absolument comme pour une maison, un dock, un chemin de fer ou tout autre fonds factice (70). Des fonds publics de celle espèce offrent au capitaliste (pourvu que sa prévoyance n’embrasse pas une trop longue série d’années) l’avan-
tage d’une fixité de revenu que ne comportent pas les actions industrielles dont les dividendes varient avec les bénéfices annuels. Cetle fixité même du revenu donne à la valeur du titre une fixité plus grande qui l’approprie mieux à la fonction de contenir et de conserver les épargnes quotidiennes, en attendant qu’elles aient assez grandi pour pouvoir chercher d’autres emplois. Mais, d’autre part, la valeur de la rente perpétuelle, comme celle de tout autre titre fiduciaire, est affectée par la lente dépréciation de l’étalon monétaire : tandis qu’en général les profits de l’industrie et conséquemment les dividendes de l’actionnaire doivent, comme les salaires du travailleur, s’élever nominalement, en raison même de la dépréciation de l’étalon des valeurs, de manière à retrouver, sur une grande échelle, cette fixité dont ils sont dépourvus lorsqu’on n’embrasse qu’un court espace de temps.
L’emprunt vient combler le vide malheureusement survenu dans l'ancien capital de la Compagnie ou lui donner les moyens de faire valoir un capital nouveau, fruit des épargnes des prêteurs : il prévient donc la baisse d’intérêt qui résulterait d’un accroissement de capilal en dehors des affaires de la Compagnie. Réciproquement, lorsque la Compagnie, au lieu de distribuer tous ses bénéfices en dividendes, en épargnera une partie pour l’affecter à l’amortissement ou à l’extinction effective de sa dette, elle rejettera dans la circulation générale un capital dont elle peut se passer; elle fera pour ses actionnaires une économie qu’ils ne feraient peut-être pas eux-mêmes; et sa conduite influera sur les affaires générales, en ce sens qu’elle aura travaillé à procurer la baisse du taux de l’intérêt.
75. — Il est bien clair que toutes les causes qui affecteront d’une manière générale le taux de l’intérêt, affecteront le cours des rentes sur la Compagnie : mais, serait-il vrai qu’à l’inverse la Compagnie pût, en obtenant des pouvoirs publics l’autorisation de réduire la rente qu’elle sert à ses créanciers, les pousser à quitter ce genre de placement pour un autre, et influer ainsi sur le taux courant de l’intérêt? Pas le moins du monde, puisque (comme nous l’avons remarqué dans toutes les occasions semblables) le marché sur la rente intervenu entre Pierre qui vend et Paul qui achète, ne fait que transférer entre les mains do Pierre l’argent qui se trouvait disponible pour d’autres emplois entre les mains de Paul. Ce marché ne change donc rien à la masse des capitaux disponibles, qui cherchent dans l’agriculture, l’industrie et le commerce un placement fructueux, et conséquemment n’affecte pas le taux de l’intérêt. Le titre qui valait 1000 fr. n’en vaudrait plus que 800, après que la rente correspondant à ce titre, et effectivement servie, aurait subi une réduction d’un cinquième. La réduction ne serait qu’une banqueroute partielle, trop visible pour qu’aucun sophisme des affidés de la Compagnie pût déterminer des législateurs ou des administrateurs équitables à l’autoriser.
Supposons cependant que la rente constituée dépasse le pair ou soit sur le point de le dépasser. La faculté dont jouit la Compagnie de rembourser au pair gêne le mouvement de hausse que la rente devrait naturellement prendre, par suite de l’abaissement progressif du taux de l’intérêt, et à la rigueur met cette rente hors du commerce : car, d’une part, on ne se
résoudra guère à acheter au prix de 120 fr. une créance qui peut être le lendemain remboursées 100 fr. , et, d’autre part, on se résoudra encore moins volontiers à vendre au pair et à ne tirer que 4 pour 100 de son argent, qnand actuellement on en tire 5 en rente sur la Compagnie. Celte espèce de fonds publics a donc perdu ce qu’on nomme en langage de Bourse son élasticité. La Compagnie peut songer alors à profiter de la baisse survenuedans l’intérêt de l’argent, en opérant la conversion de la rente, d’un intérêt nominal plus élevé en un intérêt nominal moindre, par exemple de 5 pour 100 en 4 pour 100, en offrant aux rentiers un remboursement qui ne sera exigé (on le sait d’avance) que par une faible minorité de rentiers, et en ouvrant au besoin un nouvel emprunt à 4 pour 1 00 à l’effet de se procurer les fonds nécessaires au remboursement partiel. Cette offre fait évanouir le reproche de banqueroute partielle que mériterait une réduction pure et simple dans le service de la rente. D’ailleurs, pour la pleine satisfaction des règles de la morale universelle, il ne sullit pas que la conversion soit exempte de violence; il faut encore qu’elle ne soit pas entachée de manœuvres frauduleuses, et que l’élévation du cours de la rente tienne effectivement à une baisse du taux de l’intérêt, baisse lente, progressive, et qu’on a par conséquent tout motif de réputer durable.
76. — Il pourrait bien arriver que la Compagnie, sans attendre que la rente eût tout à fait atteint le pair, pressée de profiter de conjonctures favorables qu’un événement imprévu peut changer, offrit aux rentiers un accroissement de capital nominal, en compensation du déchet qu'ils vont éprouver dans leurs revenus.
Peut-être même leur proposerait-elle de payer par une soulteune partie de l’accroissement du capital nominal : et grâce à ce procédé ingénieux, elle trouverait un nouveau moyen d’emprunter, elle se procurerait de nouveaux fonds pour de nouveaux besoins ou pour de nouvelles entreprises, tout en allégeant le service annuel de sa dette. On variera donc les combinaisons, on disposera habilement les calculs, mais bien inutilement ; car, si l’on admet : 1° que la Compagnie finira par rembourser ou amortir effectivement sa dette, 2U que la valeur réelle de l’étalon monétaire restera invariable jusqu’à l’amortissement final, il est évidenl sans aucun calcul (par la seule force de l’axiome ex nihilo nihil) que la combinaison ne pourra en définitive procurer un avantage réel aux créanciers qu’au désavantage effectif de la Compagnie débitrice, ni profiter effectivement à la Compagnie sans nuire effectivement (jusqu’à concurrence de la même somme) à la masse des créanciers. A la vérité, il peut bien se faire que la Bourse apprécie mal ces résultats éloignés ou s'en soucie peu, et que par suite la rente monte après la conversion plus qu’elle ne devrait monter : alors il n’y aura rien d’impossible à ce que la combinaison favorable à la Compagnie soit en même temps favorable aux rentiers actuels qui réaliseront, par la vente de leurs rentes converties, un capital plus grand que celui qu’ils eussent réalisé avant la conversion : mais aussi dans ce cas la perte retombera sur des tiers ; et ces tiers ne sauraient être que ceux qui ont acheté à trop haut prix, tout compte fait de ce qu’eux et leurs successeurs toucheront en intérêts et principal, jusqu’à l’amortissement final. On ne peut pas, avec des écritures seulement, payer une
dette ou partie d’une dette, ni créer de toutes pièces la valeur qui doit opérer le remboursement du créancier et la libération du débiteur.
77. — Autant cet argument est invincible dans la double hypothèse admise, autant il porte à faux dans des hypothèses contraires : il s’agit donc avant tout de savoir si le public croit et si la Compagnie croit ellemême à l’amortissement final de la dette. Ceci nous mène à dire quelques mots de l’amortissement d’une dette consolidée par voie de rachat, de la constitution d’une Caisse d’amortissement et de la puissance de l’intérêt composé.
L’intérêt composé n’est point une chimère en fait d’extinction de dettes. La Compagnie qui peut actuellement prélever 100 000 fr. sur ses bénéfices annuels pour amortir sa dette, et qui effectivement rachètera des rentes la première année jusqu’à concurrence de 100 000 fr. (soit 5 000 fr. de rentes), pourra, en les annulant et en diminuent ainsi de 5 000 fr. ses charges annuelles, si rien d’ailleurs n’est changé au train de ses affaires, racheter des rentes l’année suivante jusqu’à concurrence de 105 000 fr., et ainsi de suite : ses bénéfices annuels restant les mêmes par hypothèse, et ses charges diminuant d’une année à l’autre par l’extinction progressive de la dette. Tant que le travail d’extinction durera, rien ne changera dans la condition des actionnaires; leurs dividendes ne seront ni augmentés, ni diminués, du moins par cette cause : et un beau jour ils s’apercevront, ou plutôt leurs arrière-neveux s’apercevront, au grossissement subit et considérable des dividendes, que la dette est entièrement éteinte. Il n’est pas besoin de faire pour cela ce qu’on appellerait
en termes vulgaires une tire-lire, et ce que des financiers appelleraient une Caisse d’amortissement, ayant sa comptabilisé séparée, sorle de rouage à part dans le mécanisme administratif de la Compagnie. Si la Compagnie juge à propros de créer un tel rouage, c’est apparemment pour produire un effet sur l'opinion, ou parce qu’elle se méfie d’elle-même, semblable en cela à bien des particuliers qui se croient plus sûrs de ne pas céder à la tentation d’entamer une réserve, lorsqu’ils l’ont mise dans un sac à part.
La Compagnie se méfie d’elle-même, mais en quel sens? On peut toujours admettre qu’elle saura faire choix d'administrateurs intègres, scrupuleusement soumis h ses slatuls : il faut donc qu’elle se méfie de ses actionnaires. Et en effet, comment persuader à une Compagnie d’actionnaires qu’il faut ajourner à cent années peut-êlre ce grossissement subit de dividendes, dont une notable partie pourrait être obtenue tout de suite en annulant les rentes quQ la Compagnie paye à sa Caisse d’amortissement, en vue d’un avenir si éloigné et de successeurs si incertains ? A peine est-il besoin de dire que l’assemblée se révolterait, si on lui parlait de suspendre provisoirement tout dividende, ou même de recourir à un appel de fonds, pour conserver intacte la dotation de l’amortissement.
D’ailleurs la création d’un fonds d’amortissement, excellente pour attirer les prêteurs, et pour permettre à la Compagnie d’emprunter à des conditions actuellement meilleures, a le grave inconvénient de pousser ensuite à la hausse de la rente et d’en rendre le rachat plus coûteux. A la vérité, la Compagnie trouverait un allégement à ces sacrifices dans la conversion de la
rente lorsqu’elle aurait atteint le pair, pourvu qu’elle n’achetât pas la réduction d’intérêt au prix d’un accroissement du principal de la dette. Que si la Compagnie est obligée de recourir à d’autres emprunts avant l’extinction de la première dette, et si elle fait fléchir les cours par le nouvel emprunt tandis qu’elle tend à les relever par l’amortissement, le parallélisme des deux opérations pourra bien entretenir les actionnaires dans l'opinion qu’il y a là un jeu de Bourse dont iis font les frais, et dont profilent les souscripteurs des emprunts successifs. De là une disposition naturelle des actionnaires à demander que l’on suspende l’amortissement plutôt que de contracter de nouveaux emprunts. Si tel devenait le cours habituel des choses, il faudrait bien reconnaître que la lente dépréciation de l’étalon monétaire est la seule ressource qui reste à la Compagnie, non pas à la vérité pour payer, mais du moins pour éteindre ou amortir une parlie de sa dette.
78. — On devine aisément quelle est la Compagnie à laquelle nous avons fait allusion dans ce simple discours.
Mututo nomine, de te
Fabula narratur...
Ce n’est pas, Dieu merci, que dans notre siècle et au sein de notre civilisation européenne il faille, comme dans l’antique Orient, recourir à l’apologue pour risquer l’expression de certaines vérités, ou de ce que l’on regarde comme la vérité ; mais il nous a paru conforme à la méthode scientifique de montrer qu’on peut traiter, d’un point de vue purement économique, des questions qui sont scientifiquement indépendantes de la politi-