CHAPITRE PREMIER
UES CHANGEMENTS DE VALEUR, ABSOLUS ET RELATIFS. — DE L ÉTALON DES VALEURS.
79. — Les hommes que la tournure de leur esprit porte vers ce qu’on appelle la métaphysique (et il s’en trouve parmi les économistes ftmme dans les autres classes de savants), se sont attachés de préférence à analyser l'idée de la valeur et du changement de valeur. Nous croyons avoir montré depuis longtemps déjà, dans d’autres écrits, que toute cette discussion se rattache à un principe plus général, véritable fondement de la critique philosophique et de toute espèce de critique. Il faut bien reprendre ici ce sujet, au risque de recommencer dans les mêmes termes l’explication des mêmes choses.
Nou» jugeons qu’un corps se meut, lorsqu'il change de situation par rapport à d’autres corps que nous considérons comme fixes. Si nous observons à deux époques un système de corps, et que leurs situations respectives ne soient pas les mêmes aux deux époques, nous en concluons nécessairement que quelques-uns de ces corps.
sinon Ions, se sont déplacés : niais, si de plus nous ne pouvons pas les rapporter à des points de la fixité desquels nous soyons sûrs, il nous est, de prime abord, impossible d’en rien conclure sur le déplacement ou l'immobilité de chaque corps en particulier.
Cependant, si tous ces corps (un seul excepté) avaient conservé leurs situations relatives, nous regarderions comme très-probable que le corps qui fait exception est le seul qui se soit déplacé : à moins toutefois que les autres corps ne fussent liés entre eux, de manière que le déplacement de l’un entraînât le déplacement de tous les autres.
Nous venons d’indiquer un cas extrême, celui où tous les corps, à l’exception d’un seul, ont conservé leurs situations relatives : mais, sans entrer dans les détails, on conçoit bien qu’entre toutes les manières d’expliquer le changement d’état ébi système, il peut y en avoir de beaucoup plus simples et qu’on n’hésiterait pointa regarder comme beaucoup plus probables que d’autres. Nous avons dit ailleurs à quoi tient ce jugement de probabilité. A plus forte raison, si l’on ne se bornait pas à observer le système à deux époques distinctes, mais qu’on le suivit dans ses étals successifs, pourrait-on faire, sur les mouvements absolus des divers corps dont il se compose, des hypothèses bien préférables à d’autres pour l’explication de leurs mouvements relatifs. C’est ainsi qu’avant que nous ne fussions instruits, comme nous le sommes, des lois de la gravitation et des rapports entre les masses des corps célestes, l’hypothèse de Copernic expliquait déjà, d’une manière plus simple et plus plausible que celles de Plolémée ou de Tycho, les mouvements apparents du système planétaire.
Que si nous appliquons aux faits observas la connaissance que nous avons des lois de la mécanique et de la physique, telle explication qui n’était que vraisemblable, pourra acquérir toute la certitudes laquelle il nous est donné d’atteindre dans l’ordre des faits physiques. Ainsi, pour continuer la même comparaison, les expériences du pendule, rapprochées des lois connues de la mécanique, prouveront le mouvement diurne de la terre; le phénomène de l'aberration de la lumière des étoiles prouvera son mouvement annuel; et l’hypothèse de Copernic prendra rang parmi les vérités démontrées.
80. -“Examinons maintenant comment des considérations parfaitement analogues à celles que nous venons de rappeler, ressortent de la notion d’une valeur d’échange attribuée aux choses ou aux articles qui s'échangent les uns contre les autres. Ici ce mol d’articles dans sa généralité abstraite (22) , comprendra les services comme les denrées ou les marchandises, les immeubles comme les meubles, les fonds productifs comme les fruits produits, les richesses immatérielles comme les richesses matérielles.
Do même que nous ne pouvons assigner la situation d’un corps que par rapport à d'autres corps, ainsi nous ne pouvons assigner la valeur d’un article que par rapport à d’autres articles : il n’y a en ce sens que des valeurs relatives. Mais, lorsque ces valeurs relatives viennent à changer, nous concevons clairement que cela ne peut tenir qu'au changement de l’un des termes du rapport, ou de l’autre ternie, ou de tous deux à la fois : de même que, la distance de deux corps venant à varier, la raison de ce changement peut être dans le déplacement de l’un ou de l’autre corps, ou de tous
les deux. C’est ainsi encore que, lorsque deux cordes sonores ont eu d’abord entre elles un intervalle musical défini (tel que l’octave ou la quinte), et qu’au bout d’un certain temps elles cessent d’offrir cet intervalle, on se demande si le ton de l’une a haussé, si le ton de l’autre a baissé, ou si les deux causes ont concouru à faire varier l’intervalle ‘.
Nous distinguons donc très-bien (au moins par la pensée) les changements relatifs de valeur, tels qu’ils se manifestent immédiatement dans les valeurs relatives, d’avec les changements absolus de valeur, qui déterminent le phénomène des changements relatifs et en rendent raison.
81 . — De même que l’on peut (sans tomber dans aucune contradiction logique, mais non sans blesser le bon sens) faire un nombre indéterminé d’hypothèses sur les mouvements absolus d’où résultent les mouvements relatifs observés dans un système de corps, ainsi l’on pourrait à la rigueur multiplier sans fin les hypothèses sur les variations absolues d’où résultent les variations relatives observées dans les valeurs d’un ensemble d’articles. Cependant si tous les articles, à l’exception d’un seul, conservaient les mêmes valeurs relatives, le bon sens repousserait comme invraisemblable l’hypo-
* Cette dernière comparaison surtout est d'une exactitude frappante, puisque, lorsqu'on veut changer le diapason, comme lorsque l’on veut changer l'étalon des valeurs (en substituant, par exemple, le gramme d’or au gramme d'argenl), il suffit de multiplier par un nombre constant (plus graml ou plus petit que l’unité) tous les nombres qui exprimaient dans l’ancien système les valeurs uumériqnrs des notes ou des articles : de même que, si l’on a un système de points alignés, il suffit de connaître les distances de ces points ii l'un quelconque d’entre eux, pour en conclure, par l'addition nu la soustraction d’un nombre constant, leurs distances rapportées à un autre point du système.
thèse qui ferait porter ie changement absolu, non sur cet unique article, mais sur chacun des autres : à moins que l’on ne reconnût que les autres articles constituent un système tellement solidaire, que le changement de valeur de l'un d’entre eux entraîne nécessairement pour- tous les autres des changements proportionnels.
Par exemple, celui qui apprendrait que dans un pays éloigné le prix du vin a doublé d’un mois à l’autre, sans changements notables dans les prix des autres denrées ni par conséquent dans leurs valeurs relatives, n'hésiterait pas à attribuer ce changement de cours à la hausse absolue de la valeur du vin, plutôt qu’à la baisse absolue de la valeur de l'argent, lors même qu’il ignorerait (ce que savent les habitants du pays ou des pays voisins) îju’une gelée a détruit l'espérance de la récolte. Au contraire, quand de vieux titres nous apprennent qu’à certaines époques le blé, le vin, le bétail et d’autres denrées usuelles ont toutes changé de valeur relativement à l’argent, et à peu près dans le même rapport, nous sommes portés à en conclure qu’il y a eu baisse dans la valeur de l’argent, sans que nous ayons besoin pour cela de connaître la cause de ce mouvement absolu de baisse, telle que la découverte de nouvelles mines d’argent.
Si l’on ne se borne pas à constater l’état du système des valeurs relatives pour deux époques distantes, et qu’à l’aide des documents de la slatistique ou des renseignements de l’histoire on le suive dans ses phases intermédiaires, il en ressortira des données nouvelles pour assigner avec une plus grande vraisemblance la loi des variations absolues, et faire un choix raisonnable
entre toutes celles qui peuventsatisfaire à la loi observée des variations relatives.
Que si l’esprit ne se contente pas de vraisemblances et qu’il exige des preuves scientifiques, il faudra pénétrer dans le secret des forces ou des causes qui régissent le système économique : de même qu’il a fallu pénétrer dans le secret des forces qui sollicitent la matière et constituer la science de la mécanique physique pour trouver dans les observations du pendule, dans l’aberration de la lumière, dans la Aurification soutenue des lois delà pesanteur, des preuves démonstratives du mouvement de la terre, que Copernic avait seulement rendu très-probable, par la simplicité avec laquelle il expliquait les mouvements apparents ou relatifs, au moyen de son hypothèse sur les mouvements réels ou absolus.
82. — Delà une remarque importante. Quand un système de mobiles s’est déplacé tout d’une pièce, ou lorsque les divers mobiles, après s’être mus chacun librement dans l’espace absolu, sont revenus exactement aux mêmes positions relatives, il n’v a, pour l’observateur qui fait partie du système et qui manque de points de repère extérieurs, aucune trace sensible du mouvement opéré. Lors même qu’il posséderait de tels points de repère, ce n’est plus qu’une question de pure curiosité philosophique, que celle de savoir si le système s’est ou non déplacé dans l’espace absolu; car tout se passera désormais de la même manière, quel que soit le lieu absolu qu’il occupe.
Il n’en est pas de même au sujet du système des valeurs; et c’est ici que notre comparaison avec les phénomènes du mouvement a besoin d’être rectifiée ou complétée. Jin effet, lorsqu’un système de mobiles a été
déplacé dans l’espace absolu, il n’est pas nécessaire que les causes auxquelles est dû ce déplacement continuent d’agir, pour que le système reste dans la position où il se trouve : il suffit que d’autres causes n’interviennent pas pour le déplacer encore. Tout autres sont les conditions du système économique. En général, les articles auxquels nous attribuons de la valeur sont sujets à une consommation et à une reproduction continuelles (30) : de sorte qu’il faut bien que les causes qui ont imprimé à tel article, ou même à l’ensemble des articles un mouvement absolu de baisse ou de hausse, continuent d’agir, s’il est question d’un changement durable et non d’une perturbation passagère. Dès lors on comprend qu’un mouvement absolu de hausse ou de baisse, même lorsqu’il affecte proportionnellement tous les articles, doit être l’indice d’un changement persistant dans les conditions générales de la production ou de la consommation : si bien qu’à ce point de vue il y a lieu de tenir compte des changements absolus de valeur, même lorsqu’il n’en résulte pas de changements observables dans les valeurs relatives. C’est ainsi qu’à certains égards et quant aux effets extérieurs, on peut dire qu’il revient au même qu’un corps ne soit sollicité par aucune force extérieure, ou qu’il soit sollicité par des forces extérieures qui s’équilibrent : tandis que, si l’on tient compte des pressions contre les obstacles, ou des tensions moléculaires dans l’intérieur du corps, il va une différence essentielle entre les deux états.
83. — Si un article s’offrait à nous dans des conditions telles que nous eussions de bons motifs d’admettre qu’il n’est pas susceptible d’éprouver de variations absolues dans sa valeur, il n’y aurait qu’à y rapporter
tous les aulres pour déduire immédiatement leurs variations absolues de leurs variations relatives : nous aurions un étalon fixe den valeurs, pris dans la nature des choses. Mais il suffit d'une légère attention pour se convaincre que ce terme fixe n’existe pas, quoiqu’il y ait des articles qui sûrement se rapprochent beaucoup plus que d’autres des conditions de fixité.
Les métaux dont nous faisons des monnaies sont au nombre des articles qui (dans les circonstances ordinaires et pourvu qu’on n’embrasse pas un trop long période de temps) n’éprouvent que de faibles variations absolues dans leur valeur. Autrement, toutes les transactions seraient troublées, comme elles le sont par un papier-monnaie, sujet dans sa valeur à des variations brusques ou à des variations continues, mais rapides, et dont on ne peut calculer d’avance l’époque et l’étendue. Il n’y aurait pas, à proprement parler, de contrat de vente: car, ce qui caractérise essentiellement le contrat de vente et le distingue du contrat d’échange, ce n’est pas le coin imprimé aux pièces de métal, données ou promises en échange de là chose vendue, c’est la fixité du prix, ou l’invariabilité de la valeur absolue des pièces de métal, au moins pour le laps de temps qu’on a d’ordinaire en vue dans les transactions civiles.
Il est d’ailleurs facile d’apercevoir la raison ou l’une des raisons de la lenteur avec laquelle, dans les circonstances ordinaires, change la valeur absolue des métaux précieux : c’est la môme raison qui fait que la fonte des neiges n’élève qu’avec lenteur le niveau d’un lac, quoiqu’elle donne une impétuosité soudaine et souvent funeste aux cours d’eau qui l’alimentent. On découvre des glles métalliques d’une grande richesse, c’est-à-
DE L’ÉTALON DES VALEURS. 1 ü*
dire d’où le précieux métal peut être, à frais égaux, extrait beaucoup plus abondamment que des gîtes anciens; et, si le métal se consommait (comme le blé) dans l'année où on le récolte, cette trouvaille amènerait une subite et très-notable dépréciation du métal; mais les métaux précieux ne s’usent qu’avec beaucoup de lenteur (24), et la masse extraite annuellement est faible en comparaison de la réserve métallique que les siècles ont accumulée. L’influence modératrice de celte masse en réserve, qui doit tout à la fois subir le même mouvement de baisse, ést d’autant plus efficace, que la communication entre tous les marchés du monde devient plus facile (27).
84. — Dans le système des valeurs, comme dans les mouvements des corps célestes, il faut bien distinguer les perturbations passagères, accidentelles (comme celles des comètes), ou les inégalités à courtes périodes, dont les effets se compensent par le seul laps du temps, d’avec les variations séculaires qui procèdent avec une grande lenteur, toujours dans le même sens, ou qui ne changent de sens que dans des périodes de temps trop longs pour que nous ayons la prétention de les embrasser dans nos calculs. Ainsi le blé, cette denrée qui fait pour nous la base de l’alimentaiion, contraste avec les métaux précieux en ce que sa valeur absolue est exposée à de violentes et fréquentes fluctuations (moins violentes pourtant et moins fréquentes depuis le perfectionnement des moyens de transport) : tandis que, si l’on embrasse un espace d’un siècle ou deux, ces fluctuations se compensent, et la valeur moyenne se rapproche des conditions de fixité, plus que ne le fait la valeur des métaux précieux, dont la masse peut s’accumuler sans
cesse. Cela n’empêche pas que celte valeur absolue moyenne ne puisse éprouver et n’éprouve en effet des variations séculaires, dues principalement à des changements dans le régime intérieur de la société. Le blé ne saurait donc être pris pour étalon des valeurs : et encore moins pourrait-on songer à attribuer cette fonction à des denrées telles que le vin, la viande, le bois, presque aussi nécessaires que le blé, et qui cependant changent visiblement de valeur, avec une rapidité bien autrement grande.
On a proposé quelquefois, mais sans plus de fondement, de prendre pour étalon des valeurs la journée de travail, c’est-à-dire le salaire des travailleurs de dernier ordre, de ceux que l’on ne paye en quelque sorte qu’à titre de force mécanique. 11 est clair que ce prétendu étalon (variable d’ailleurs d’un pays à l’autre, et qui n’est point le même dans les villes et dans les campagnes) est sujet, comme le blé, à des variations absolues, les unes accidentelles et qui doivent se compenser au bout d’un temps suffisant, les autres progressives et séculaires, qui tiennent à la restriction ou au développement de la population, aux changements survenus dans les mœurs, les habitudes et le régime de la société. La journée du manœuvre égyptien qui bâtissait la pyramide de Chéops en mangeant ses oignons et en buvant de l’eau, ne valait pas la journée du manœuvre anglais qui bâtissait Saint-Paul de Londres en mangeant du bœuf et en buvant de l’ale. On ne donne pas au fellah présentement occupé à percer l'isthme de Suez ce qu’on donne au paysan savoyard présentement occupé à percer le Mont-Cenis. Ne voyons- nous pas avec quelle rapidité s’élèvent de nos jours les gage
des domestiques ? Et n’est-il pas devenu fort ordinaire que l’ouvrier vêtu d’une blouse gagne plus que certains employés de ministères ou qu’un régent de collège?
85. — Revenons donc aux métaux précieux, et d’abord remarquons qu’il ne faut pas confondre la valeur absolue do l’argent avec ce qu’on a appelé le pouvoir de l'argent. Un antiquaire recueille quelques renseignements épars chez les anciens historiens et sur des fragments d’inscriptions ; ou bien (s’il s’agit de temps moins reculés) il compulse de vieilles chartes, de vieux contrats, de vieux registres; et il trouve qu’à telle époque un kilogramme d’argent servait à payer tant d’hectolitres de blé ou devin, tant de tètes de bétail, tant de journées de travail. Il admet que ces articles peuvent prétendre, en raison de Içur importance, à représenter tous les autres (à peu près comme ces gros actionnaires, qui disposent en fait des intérêts de leur Compagnie); et en attribuant à chaque article un certain coefficient d'importance, il fait, comme on dit, une cote mal taillée; il obtient des chiffres moyens dont les variations progressives expriment assez bien, ou du moins accusent les variations progressives du pouvoir de l’argent. Mais ces variations sont elles-mêmes des effets composés, qui dépendent à la fois de la variation absolue de la valeur de l’argent, et des variations absolues survenues dans les valeurs des articles qu’on met en regard. On ne peut arriver à rien de clair, ou du moins à rien de vraiment significatif, si l’on confond des choses si distinctes.
La génération qui nous a immédiatement précédés, a vu baisser beaucoup le pouvoir de l’argent, sans que la valeur absolue de l’argent éprouvât d’altération bien
sensible, parce que la diminution du pouvoir de l’argent tenait alors principalement (sinon exclusivement) à un mouvement absolu de hausse dans les valeurs des loyers, des gages, des salaires, et de la plupart des articles de luxe, ou qui ne sont pas de première nécessité : mouvement ascensionnel causé par l’accroissement de la population, par les développements progressifs de l’industrie et du travail, par la participation des classes inférieures aux jouissances du luxe. Nousmêmes nous avons vu celte dégradation du pouvoir de l’argent (mal à propos qualifiée de baisse de l’argent dans le style familier de la conversation) se prononcer davantage, bien avant que des événements imprévus n’amenassent soudain une baisse effective dans la valeur absolue de l’argent ou plutôt de l’or, cause qui maintenant conspire avec l’autre pour accélérer la variation du pouvoir de l’or, et même par contre-coup celle du pouvoir de l’argent.
86. — Mais, pourra-t-on dire, puisque le système économique ne nous offre nulle part un point fixe de repère qui rendrait palpables les changements absolus de valeur, qui fournirait immédiatement un étalon fixe des valeurs, laissons ces discussions métaphysiques, étrangères au monde des réalités, et par conséquent étrangères à la véritable science. Abandonnons-les d’autant plus vite, qu’on en a fait un détestable abus. Ayons un étalon variable, puisqu’on n’en peut avoir d’autre, et servons-nous-en , même dans les mesures délicates et de précision, comme nous nous servirions de nos mètres en métal, sans tenir compte des altérations qu’ils éprouvent par suite des changements de température, si nous n’avions aucun moyen de définir et de mesurer
les températures, ainsi que les etl'ets des changements de température.
Nous sommes conduits ainsi à pénétrer plus avant dans une question des plus délicates, qui n’intéresse pas uniquement la métaphysique, comme on pourrait le croire, mais encore les sciences réputées avec raison les plus positives et les plus exactes, et qui intéresse aussi, à un haut degré, la pratique sociale. Il faut que 'nous mettions, s’il se peut, assez de clarté dans nos explications pour surmonter un préjugé de savants et de philosophes, ce qui est bien plus difTicile que de surmonter un préjugé populaire.
87. — Nous venons de faire allusion à la plus simple, à la plus palpable des opérations de mesure, à celle qui consiste à mesurer immédiatement une longueur, à l’aide d'une règle graduée et étalonnée, qu’on appelle un mètre. Les règles employées sont en fer, en cuivre, en platine, en verre, etc., et elles sont sujettes à se dilater ou à se contracter inégalement, selon la matière employée, et suivant que la température s’élève ou s’abaisse. A la vérité, les changements de longueur sont assez petits pour qu’on n’ait pas besoin d’y avoir égard dans les usagesjies plus ordinaires; mais le physicien ne pourrait se dispenser d’en tenir compte dans les mesures de précision, et il nous est permis de raisonner dans l’hypothèse où elles deviendraient très-sensibles, même pour les usages vulgaires. Alors l’arpenteur, l’architecte et même le marchand de toile ou de drap ne retrouveraient plus la même longueur, selon qu’ils la mesureraient par un temps chaud ou par un temps froid, avec un mètre de fer ou avec un mètre de cuivre. Auquel des deux mètres, à laquelle des deux mesures se
fierait-on? N'y aurait-il plus moyen (le s’entendre? Faudrait-il renoncer à avoir des cotes de longueurs absolues, et ne pas s’inquiéter si la hausse de cote, du jour au lendemain, provient d’une dilatation plus grande de la chose mesurée ou d’une dilatation moins grande de l’instrument de mesure? Nullement, puisque les physiciens sont bien parvenus à obtenir la précision dans des mesures de longueurs absolues, où il fallait absolument tenir compte de toutes ces circonstances.* Ils ont pu assigner très exactement les coefficients de dilatation du fer, du cuivre, du platine, du verre, ce qui semble d’abord un cercle vicieux, puisqu’ils employaient çles corps dilatables à la mesure des dilatations d’autres corps dilatables; et néanmoins ils sont parvenus, par une discussion rationnelle des expériences (dont nous ne pouvons donner le détail ici) à sortir de cecercle où semblaient les emprisonner les conditions mêmes de l’observation sensible. Ils ont pu déterminer individuellement, absolument, les coefficients de dilatation de chaque corps, et moyennant cela, corriger chaque mesure de longueur de la petite inégalité qui tient à la température actuelle, à la dilatation du corps mesuré et à celle de la règle métrique employée. Ce qu’ils ont fait, sur une échelle microscopique, avec une grande précision et par des procédés d’une délicatesse extrême, on aurait pu le faire plus grossièrement sur une grande échelle, s’il avait plu à la Nature de donner aux coefficients de dilatation des valeurs cent fois, mille fois .plus grandes, au point de devenir sensibles dans les applications vulgaires; car la résolution d’une difficulté logique tient à une conception logique, et ne dépend pas de l’échelle des grandeurs sur lesquelles on
opère, ni du degré de précision qu’on poursuit ou qu’on atteint.
88. — On nous dira peut-être que la règle métrique est un instrument matériel, que sa longueur est quelque chose qui tombe immédiatement sous les sens de la vue et du tact; mais l’homme ne mesure pas seulement les choses qui tombent sous les sens; tous les étalons qu’il emploie et que les institutions sociales consacrent, ne peuvent pas se conserver dans un dépôt officiel, comme une règle ou un poids en platine. Ainsi, il mesure le temps qui ne tombe pas plus sous les sens que la valeur ; et il prend pour étalon officiel du temps le jour solaire moyen , qui n’est qu’une conception des astronomes, à l’aide de laquelle on corrige les inégalités très-sensibles du jour solaire vrai, et qui n’est même pas rigoureusement invariable (pas plus que l 'année tropique), mais dont les variations sont connues, de sorte qu’on pourrait en tenir compte et les corriger, si cela devenait nécessaire.
A la vérité, la Nature offre aux astronomes une autre période, celle de la révolution diurne des étoiles ou du jour sidéral, laquelle est absolument invariable ou ne saurait varier tant soit peu que dans des hypothèses dont nos théories actuelles n'ont point à tenir compte. Celte invariabilité du jour sidéral a été d’une grande commodité aux astronomes pour régler les pendules de leurs observatoires, pour déterminer et corriger les variations du jour solaire vrai, pour fixer (au moyen d’une table numérique qu’on nomme équation du temps) la marche de cet astre imaginaire, doué d’un mouvement uniforme, qu’on appelle le soleil moyen, auquel ils rapportent, tant le soleil vrai que les autres corps
célestes, pour en conclure finalement la situation de ces astres par rapport au vrai soleil.
Mais tout ce qui est commode n’est pas nécessaire : la Nature n'aurait pas décrété l’invariabilité absolue du jour sidéral, que l’astronomie, devenue plus difficile à porter au degré de perfection qu’elle a maintenant, ne serait pas devenue pour cela une science impossible. Au défaut de cette grande horloge naturelle qui marque l’heure sidérale, les astronomes, les simples horlogers, pourvu qu’ils fussent des horlogers intelligents, construiraient à l’aide d’une observation patiente et par les seules puissances de la raison une horloge idéale, qui aurait la vertu de régler et de corriger toutes les horloges matérielles1. Sans qu’il soit besoin d’entrer dans les explications de détail, le lecteur éclairé comprendra bien que l’astronome tomberait nécessairement dans un cercle vicieux en affirmant, comme il le fait, l’invariabilité effective du jour sidéral, s’il n’avait des moyens de la contrôler par l’observation, et de se rendre effectivement compte de la juste mesure du temps, indépendamment du jour sidéral.
89. — Au sortir de la crise des assignats, le Gouvernement français sentit la nécessité de revêtir du sceau officiel une échelle de dépréciation des assignats dans la courte durée de leur existence, c’est à-dire une table numérique très-analogue à la table de l’équation du temps, construite pour l’usage des astronomes et des horlogers. Ce qui s’est fait alors pour un papier-monnaie et pour un temps de tourmente révolutionnaire, pourrait se faire pour la monnaie métallique, pour le
* Traite de C enchaîne ment des idées fondamentales, livre 1, ch;ip. 6.
gramme d’or ou d’argent, dans le cours régulier des choses. Jamais la science économique n’aura le degré de précision et de perfection de l’astronomie : qui en doute? Les théories, les observations, les mesures et (dans ce qui ne comporte pas de mesure précise) Y estime ou l’évaluation approchée de l’astronome vaudront toujours scientifiquement mieux que les théories, les observations, les mesures et {'estime de l’économiste, même le plus exercéet le plus sagace. C’est la suite nécessaire d’un contraste si marqué entre la simplicité des phénomènes astronomiques et la complication des faits sociaux. Mais, en principe et sauf à discuter les procédés d’exécution, de mesure ou d'estime, il n’est pas plus déraisonnable de chercher une mesure fixe des valeurs, quoiqu’il n’v ait point d'objets dont la valeur reste invariable, que de chercher une mesure fixe du temps et un régulateur de toutes les horloges, quoiqu’il n’y ail point d’horloge qui marche avec une régularité parfaite.
Lors donc que les hommes ont conçu l’idée d’une monnaie de compte, au moyen de laquelle on corrigerait les écarts de valeur des métaux précieux, en modifiant le rapport de l’unité pondérale du métal à la monnaie de compte, toutes les fois qu’une estime raisonnée accuserait dans le métal un changement absolu de valeur, ils n’ont pas plus fait de métaphysique que n’en font l’astronomeet l’horloger, quand ils corrigent leurs chronomètres et le soleil lui-môme à l’aide d’un chronomètre ou d’un soleil idéal Ils n’ont pas plus déraisonné que ne déraisonnent dans un cas analogue l’horloger et l’astronome.
Ils ne se sont pas proposé et n’ont pas dû se proposer de rendre invariable le pouvoir de l’argent (85),
puisque ce serait faire violence à la nature des choses et tort aux possesseurs de toute espèce de choses appréciables, que de prétendre rendre illusoire l'augmentation de valeur qu’elles ont naturellement acquise; mais ils ont été fondés à chercher un moyen de corriger le trouble qu’apporteraient dans les transactions les variations absolues de valeur de l’étalon métallique, trouble tout à fait contraire aux règles de la justice comme au bon ordre, puisque, dans l’usage habituel que les hommes font de la monnaie et dans les engagements qu’ils contractent, ils ne considèrent pas le poids des pièces de métal, mais leur valeur.
90. — Corruptio optimi pessima. L’institution d’une monnaie de compte, si raisonnable, si équitable, quand elle a pour but de corriger les variations de valeur absolue dont les métaux précieux ne sont point exempts et d’améliorer ainsi l’étalonnage des valeurs, devient une institution détestable, une cause d’obscurcissement dans les idées et d’iniquités dans la pratique, lorsqu’elle couvre l’intention d’enlever à l’étalon métallique le degré même de fixité et de justesse dont il est naturellement pourvu. Malheureusement, l’histoire est là pour nous apprendre que les Gouvernements, en usant de celte institution, l’ont presque toujours fait sous l’empire de nécessités pressantes, dans un but de fiscalité, ou bien pour déguiser, tantôt l’abolition partielle des dettes privées, et tantôt la banqueroute partielle du prince ou de l’Etat. Tandis que la marche naturelle des choses amenait la baisse absolue, quoique lente, des métaux précieux et aurait dû par conséquent, selon la logique et le bon sens, motiver le plus souvent une dépréciation des métaux monétaires, rapportés à
la monnaie de compte, les opérations des Gouvernements ont tendu presque constamment à avilir la monnaie de compte, en en rabaissant violemment l’équivalent métallique. Les choses en sont venues à ce point qu’on a pu regarder comme une des conquêtes de notre époque d’avoir réussi à encadrer la définition de la monnaie de compte par son équivalent métallique, dans un système régulier et scientifique de mesures légales, tellement combiné que l’on ne pourrait, sans en rompre l’ordonnance, changer tant soit peu l’équivalent métallique de la monnaie de compte. Au fond, cela revient à abolir la monnaie de compte et à prendre pour étalon des valeurs l’unité de poids du métal précieux, sans égard aux altérations que l’étalon a subies ou subira dans la suite des temps, en vertu des changements absolus de valeur du métal : c'est proscrire la monnaie de compte, en haine de l’usage arbitraire et inique qu’on en a fait.
01 . — Nous ne blâmons point cette réforme et nous concevons très- bien qa’indépandamment même des témoignages de l'histoire, la facilité de l’abus fasse redouter en cette matière, plus encore que dans toute autre, l’intervention d’une action régulatrice, autre que celle qui résulte du libre mouvement du commerce. Mais nous tenions surtout à faire remarquer que l’idée d’une monnaie de compte, dans laquelle s’évalueraient les métaux précieux aussi bien que les autres objets de commerce, n’est point (comme on l'a tant répété) une idée qui répugne à la raison et à la science, à la morale et au droit, née de la mauvaise foi des Gouvernements et de l’ignorance où tous, gouvernants et gouvernés, auraient été longtemps des premiers éléments de
l’économie sociale. I.es hommes possèdent instinctivement bien des idées justes sur des matières qu’ils ne seraient pas en état d’exposer philosophiquement ou scientifiquement. Les Gouvernements n'auraient pas pu tant abuser de la monnaie de compte, s’il n’y avait eu un prétexte plausible à leurs actes, même déraisonnables, vexatoires et injustes; et si les peuples n’avaient pas instinctivement admis que, puisque les métaux précieux peuvent changer de valeur absolue, et puisque les transactions se sont faites en vue d’une valeur réputée fixe, il y a une apparence de justice et de raison à modifier selon les cas l’équivalent métallique de la monnaie de compte, et à tâcher de maintenir ainsi la fixité de l’étalon légal des valeurs. La concurrence de deux métaux monétaires rend plus plausible encore l’intervention d'un pouvoir régulateur : elle ébranle, s’il est permis de parler ainsi, la foi du grand nombre dans la stabilité de valeur des métaux précieux, en leur montrant que le rapport de leurs valeurs est sujet à changer, et en suggérant naturellement l’idée que, si le rapport n’est pas stable, chacun des deux termes du rapport pourrait bien manquer lui-même de stabilité.
11 ne faut pas non pins trop nous hâter de regarder comme définitives les solutions, même les mieux appropriées à l’état actuel de nos lumières et de notre civilisation. Ne peut-il pas arriver que l’or et l’argent baissent assez de valeur pour amener dans les transactions à long terme, dans la fixation du (aux des amendes, des traitements, des dotations, dans toutes les parties du système économique, des perturbations auxquelles il serait bien difficile que les Gouvernements ne cherchassent pas à remédier par des mesures qui
DK L’ETALON DES YALEUHS.
équivaudraient à la résurrection de la monnaie de compte? Ne peut-il pas se faire qu’après avoir proscrit la monnaie de compte, afin d’ôter aux Gouvernements les moyens de pallier leur banqueroute, on soit forcé de la rétablir ou d’en rétablir l’équivalent, afin d’éviter la banqueroute des Gouvernements? Car, si un Gouvernement fait banqueroute quand il rend à ses créanciers moins d’or ou d’argent qu’il n’en a reçu d’eux, quoique l’or et l’argent n’aient pas effectivement haussé de valeur, il fait encore banqueroute d’une autre manière, quand il rend à ses créanciers précisément le poids d’or ou d'argent qu’il a reçu d eux, en profitant du temps où l’or et l’argent ont subi effectivement une baisse de valeur considérable, que rien ne pouvait faire prévoir au moment du contrat.
92. — A cou p sûr, nos institutions politiques et sociales sont devenues assez bonnes et peuvent s’améliorer assez pour qu’il n’y ait plus lieu de regarder comme une idée chimérique ou pernicieuse, l’idée d’un haut conseil d’arbitres ou d’experts, également éclairés et probes, chargés de la fonction d'estimer les variations de valeur de l’étalon métallique, et de proposer au législateur les mesures propres à en corriger les mauvais effets, par le rétablissement d'une monnaie de compte ou autrement, dans l'intérêt commun des citoyens et de l’Etal. A la vérité, le pouvoir régulateur d’un Gouvernement sur la monnaie de compte ne s’exerçant qu’à l’endroit des nationaux et sur le territoire national, n’empècherait pas que, dans le commerce international, la valeur d’un poids métallique fixe ne fût, malgré sa variabilité continuelle, la base des transactions commerciales. Cette objection, moins grave
dans 1 dial ancien de la civilisation (lorsque les transactions civiles avaient plus d'imporlance pour le gros des hommes que le commerce proprement dit, et le commerce intérieur beaucoup plus d'importance que le commerce extérieur), deviendrait plus sérieuse dans l’état actuel des relations internationales. Mais aussi qui empêche, dans la phase de civilisation à laquelle nous sommes parvenus, et surtout qui empêchera, dans la phase de civilisation vers laquelle nous marchons, les Gouvernements de se concerter pour la correction de l’étalon ou des étalons métalliques, comme ils se concertent pour les tarifs de chemin de fer, pour la propriété littéraire, pour la circulation des dépêches, pour l'extradition des criminels, pour tant d'autres objets d’une utilité générale ?
Tout en repoussant les abus, ne repoussons donc pas sans aucune réserve les idées qui ont dirigé nos pères. A mesure que les phases de la civilisation se succèdent, nous avons plus de motifs de ne pas juger trop dédaigneusement des phases antérieures. Telles sont les dispositions d’esprit dans lesquelles nous allons jeter un rapide coup d’œil sur l'histoire de la monnaie: car, l'histoire et la théorie se complètent l’une l’autre; et si l'idée théorique semble lutter souveut contre l’autorité des précédents historiques, on doit croire que cet aniagouisme sera d’autant plus près de cesser, que nous embrasserons mieux dams leur ensemble la science et l'bistoire.