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CHAPITRE

93. - Pour prendre les choses à leur origine, il est clair que les métaux qui se trouvent à l’état natif, ou à l'étal de sulfures et d’oxydes facilement réductibles, ont du, malgré leur rareté relative ou à cause de cette rareté même, être les premiers recherchés et mis en œuvre. Cela explique pourquoi l’or a été connu et employé avant l’argent, pourquoi l’usage du fer est venu après celui du cuivre et de l’airain. Aussi a-t-on réhabilité de nos jours la fiction des poêles, et la série mythologique des âges (l’âge d’or, l’âge d'argent, l’âge d’airain, l’âge de fer) est devenue une sorte de formule de l’archéologie et de l’ethnologie. Il faut pourtant les faire précéder d’un âge plus ancien encore, où l’usage des métaux est absolument inconnu; où le sauvage n’a pour parure que des plumes ou des coquillages, et n’emploie que la pierre et l’os pour se fabriquer des outils et des armes.

Les Espagnols ont trouvé l’or employé en ornements parmi les indigènes des Antilles, dont la civilisation était tout à fait dans l’enfance, tandis que l’argent n’a été trouvé que chez les peuples les plus civilisés de l’Amérique, chez ceux qui étaient déjà arrivés à une écriture idéographique, à une organisation sacerdotale, à un calendrier, à une histoire. Seuls aussi dans le nouveau monde, ces peuples possédaient des haches et des

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ciseaux en cuivre, qu’ils savaient (aussi bien que les peuples de l'ancien monde) rendre dur et cassant au moyeu d’un alliage d’étain. Quant à l’usage du 1er, il leur était absolument inconnu; et cela n’a rien qui doive surprendre, si l’on songe à l’infériorité et à la nouveauté des civilisations américaines, comparées à celle de certains peuples de l’ancien monde, tels que les Egyptiens, à des époques où le fer était inconnu, ou d’un usage très-rare, en comparaison du bronze, de l’argent et de l’or.

Rien de plus curieux à cet égard qu’un inventaire de mobilier égyptien, comme on en peut dresser avec les collections si abondantes que nos musées possèdent, pour des époques de mille ans antérieures aux poèmes d’Homère'. Il en ressort qu’à ces époques de civilisation luxueuse et même raffinée, au moins dans les hautes classes, le fer était une substance d’un usage bien moins ordinaire que le bronze, le verre, les émaux, et même que les métaux que nous nommons précieux.

Les poëmes homériques reflètent à cet égard la civilisation égyptienne. Rien que mentionné dans ces poëmes, le fer y parait d’un usage très-rare en comparaison de l’airain. Lucrèce n’a fait que traduire un vers d’Hésiode * quand il a di l 1 :

Kt |>riur æris oral quam terri cognitus umjs.

ili. — Ainsi l’usage des métaux précieux et de l’or en particulier se concilie fort bien avec l’état de bar-

1 Eyyple ancienne, pal' Chani’oij.ios-Kigeac, pag. i*i9 el saie. 1 Xx/xiÿ o’ ipY*?'-'- •"< ' c C.ÛX iayt ai àr,ça;. Oy. I. loi.

* Mb. V, v. 1 586

Ital ie oii avec une civilisation encore dans l’enfance : et de l'emploi des métaux précieux sous forme d’ustensiles ou de bijoux, à leur emploi comme instruments de thésaurisation et d’échange, il n’y a qu’un pas que tous les hommes franchissent naturellement. Le barbare a la soif de l’or, non-seulement pour le plaisir qu’il trouve à s’en parer, mais parce qu’il sait bien qu’avec cet or il achètera d’autres jouissances. Les progrès de la civilisation, qui donnent une valeur aux propriétés immobilières, ceux d’une civilisation encore plus avancée, qui mettent en circulation tant de valeurs mobilières de toute espèce (17), raffinent chez l’homme le sens de la cupidité, lui donnent un aliment moins matériel et moins grossier, et en ce sens calment plutôt qu’ils n’irritent celte soif de l’or, symptôme de la barbarie originelle.

Mais autre chose est l’emploi des métaux comme instruments de thésaurisation et d’échange, autre chose est l’usage de la monnaie proprement dite, des espèces frappées. Le monnayage des métaux est un artifice, une institution ou une invention dans le propre sens du mot (comme celle de l’écriture alphabétique), et même une invention toute particulière à certaines nations de l’ancien monde, formant un des traits caractéristiques du mode de civilisation que ces nations (anciennes pour nous, quoique récentes si on les compare à d’autres) ont transmis au monde moderne, formé à leur école.

95. — Les Egyptiens, les Chinois (aux temps de leurs anciennes dynasties), les Hindoux ne connaissaient point la monnaie, bien qu’ils employassent l’or et l’argent à des objets de luxe et qu’ils s’en servissent pour

les échanges. Encore aujourd’hui la Chine, le Japon et les autres pays compris dans le cercle de la civilisation chinoise n’ont pas de véritable monnayage. On y donne aux lingots d’or et d’argent une forme à peu près arbitraire; ils pèsent tant d’onces ou do taëls,les négociants, par la main desquels ils passent, y appliquent des empreintes ' que l’on peut comparer aux estampilles mises par nos banquiers sur les papiers do commerce qui leur passent entre les mains; mais tout cela ne constitue pas une véritable monétisation du métal. On Iroquecontre d’autres marchandises un poids d’or on d'argent, à la balance et à l'essai, à moins qu’on no veuille s'en rapporter à la bonne foi de l’estampilleur. Il ne vient à l’idée de personne (et c’est là le point capital) que le Gouvernement puisse décider que le laél aura tel poids quand il s’agira d’or ou d’argent, et tel autre quand il s’agira d’opium ou de thé : pas plus que l’on ne comprendrait chez nous que le kilogramme pour vendre du café fût autrement défini par l'autorité publique que le kilogramme pour vendre du sucre.

Cependant un peuple aussi animé do l’esprit de trafic (pie les Chinois modernes ne pouvait se passer de numéraire : ils ont dû finir par se faire une monnaie de compte ou de convention, dont le génie des peuples antiques pouvait se passer. Ils sont arrivés à quelque chose comme la monnaie de compte et le papier-monnaie, sans passer par la monnaie proprement dite. « 11 n’existe en Chine, dit un spirituel missionnaire5, d’au-

i Voyez pour les formes de ces empreintes la pl. (0 de {'Histoire du Japon, de Kaempfer.

* Une, Empire rliiuois, Tom. II, chap. 4.

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