‹ Principes de la théorie des richessesChapitre 24 sur 76 · II.. VI.Î · texte numérisé non relu

II.. VI.Î

tue! de la monnaie ne cadrait pas, à peu de chose près, avec l'époque que représentent les pins anciennes piècos de nos collections, dont la façon porte d’ailleurs - les marques de l’enfance de l’art. Barthélemy 1 fait remonter jusqu’à 900 ans environ avant Jésus-Christ l’invention, due aux Grecs, de l’art du monnayage; et de nos jours les savants sont portés à ne faire dater cette invention que du septième siècle avant notre ère2 : encore faut-il descendre, pour obtenir une parfaite authenticité, jusque vers l’époque de l’expédition de Xerxès dans la Grèce (480 avant J.-C.). Cëtte époquo est celle des médailles d’Alexandre 1", roi de Macédoine (497 — 454 avant J.-C.), les plus anciennes en fait de médailles à elligies royales, qui soient venues jusqu’à nous, et qui pour la plupart sont en argent. Yrers la même époque, et apparemment à l’instar des Grecs, les rois Achéménides et leurs satrapes, en Asie, en Egypte, frappaient des monnaies d’argent et d’or dont les historiens anciens ont parlé, et dont nous possédons des exemplaires. Ainsi, par une coïncidence remarquable, l’invention de la monnaie chez les Grecs (évidemment suggérée par le goût de la race grecque pour tout ce qui tient à l’art) a lieu en même temps qu’apparaissent leurs premiers historiens. Et toutefois, dans les idées grecques, les monnaies n’ont pas encore ' la dignité ou la pompe de monuments historiques : ce sont des produits de l’art, dont une simplicité élégante fait le mérite. Les monnaies des villes grecques, dit Barthélemy, n’oni presque jamais de légendes propre -

i OEuvret complètes, Tom. IV, pag. 76.

1 D. Vasquïz Qiteipo, ouvrage cité, patsim.

mont dites, et sur les monnaies royales on chercherait en vain des inscriptions étendues et relatives à des faits particuliers. Cependant, déjà sous les premiers Ptolémées, on trouve introduit l’usage de dater la monnaie, usage qui, après voir disparu dans le Bas-Empire, à la suite do l’abolition du Consulat, s’est perdu en Occident pendant tout le cours du moyen âge.

Par la suite, les Grecs ont porté l’usage de la monnaie jusque dans la Bactriane et dans l'Inde, chez des peuples qui devaient passer pour leurs aînés en civilisation. Les Parlhes eux-mêines, quoique les princes Arsacides eussent commencé par bannir tous les Macédoniens de leur pays, ont fait usage de la langue grecque sur leurs monnaies.

B8. — L’influence de l'élément grec sur la civilisation de l’Italie méridionale et centrale et sur la formation de la cité romaine, influence attestée par tous les monuments des langues et de l’histoire, a été trop considérable pour qu’on ne doive pas admettre que Rome a connu de bonne heure l’usage de la mônnaio d’argent, probablement vers l'époque où l’art de fabriquer la monnaie se propageait dans les villes d’origine grecque. Comment Corinthe, Sicyone et Athènes auraient-elles répandu dans les villes de la Campanie et de l’Etrurie les produits de leurs arts céramiques, sans y faire parvenir aussi les produits de leur art monétaire? D'ailleurs les Romains, en recevant des Grecs l’institution de la monnaie, comme tant d’autres choses, ne manquèrent pas d’imprimer à l’institution leur cachet particulier. A toutes les époques, les Romains ont eu le goût de l’épigraphie : encore aujourd’hui, l’on ne répare pas à Rome un monument, sans saisir ce prétexte

d’v placer line inscription. En conséquence, non-seuiemenl le monnayage a suggéré aux Romains, et aux peuples modernes à leur imilation, l’idée des médailles proprement dites, mais l’on dirait que le monnayage n’a été à leurs yeux qu'un moyen de vulgariser des médailles et de multiplier les exemplaires d’un monument épigraphique. On a pu refaire avec des médailles ou des monnaies l’histoire des grandes familles de la Rome républicaine. Si éphémères qu’aient été les règnes de tant d’usurpateurs un moment acclamés par la soldatesque, il y a dans nos médailliers des traces de leur passage. Les empereurs ont eu soin de perpétuer par des médailles-monnaies aussi bien les effigies des personnes qui leur étaient chères que les leurs propres: chaque événement de leurs règnes a sa médaille qui le signale; tous leurs consulats, tous leurs litres y sont soigneusement relatés, numérotés, à mesure qu’ils les acquièrent. Souvent il leur arrive d’en faire frapper pour rendre à la mémoire de quelques-uns de leurs prédécesseurs un honneur rétrospectif. Toute leur histoire se lit sur leurs monnaies : on sent que dans les idées romaines le rôle de la monnaie était surtout un rôle politique et historique.

L’usage de la monnaie ne se répandit que lentement, à la faveur des armes romaines, dans les parties occidentales et septentrionales de l’Europe. Quoique nous possédions beaucoup de monnaies purement gauloises, sur lesquelles ordinairement ori voit un cheval grossièrement figuré, il parait douteux que les Gaulois aient eu l’usage de la monnaie avant l’entrée des Romains dans les Gaules. L’or et l’argent qu’on trouva à Toulouse et dans les lacs sacrés , était sous forme de

meules ou de tourteaux battus au marteau1. Quand Jules-César entra dans les lies britanniques, on n’y avait point d’autres monnaies que de petites lames de métal sans marques2 3. Au temps de Tacite les monnaies romaines, bien connues des Germains des frontières, commençaient seulement;! pénétrer dans l’intérieur du pays.

99. — Les Grecs, inventeurs de la monnaie proprement dite, s’élaient-ils déjà familiarisés avec l'usage des monnaies frappées, au point de passer de l’idée de l’argent-marchandise et des monnaies-poids à l’idée de numéraire, et de là, par une pente naturelle, à l’idée d’une monnaie de compte, tombant dans les attributions d’un pouvoir régulateur? Remarquons que le morcellement politique de la Grèce dans les temps républicains, et la grande activité du commerce maritime ne permettaient guère que cette dernière idée s’accréditât, puisqu’il fallait à chaque instant comparer entre elles les monnaies frappées aux coins des différentes cités, et que cette comparaison ramenait sans cesse la notion du poids. Bien plus, on a été conduit, pour concilier tant bien que mal les textes et les monuments, à celte étrange conclusion, que, dans la même ville, dans le même Etat, des monnaies frappées au même coin et portant le même nom, étaient taillées à des poids différents, pour s’accommoder aux divers systèmes de poids simultanément en usage parmi les Grecs. Nous ne pouvons suivre les érudits dans la discussion de tous

1 Stiisii., liü. VI.

s be bell Gall., lib. V.

3 Cmn . cap 5.

ces faits l'orl embrouillés, mais nous devons au moins mentionner le passage célèbre de la Vie de Solon, où Plutarque, s'appuyant de l'autorité d’Androlion, prétend que le grand législateur, en vue de soulager le peuple opprimé par les usuriers (50), modéra les usures ou le taux de l’intérêt, et affaiblit la monnaie, de sorte que la mine, qui valait 73 drachmes, fut portée à 100. « Un peut admettre, dit M. Bœckli que Solon avait l’intention de faire 100 drachmes nouvelles avec 73 anciennes, mais que cette nouvelle monnaie se trouva de quelque chose au-dessous, en sorte que les 100 nouvelles drachmes ne valurent que 72 ~ anciennes, tandis que le poids du commerce fut d’ailleurs conservé. » Au contraire, dans le grand et savant ouvrage qu’il vient de publier sur la métrologie ancienne, D. Vasquez Queipo soutient que la réforme de Solon n’était qu'une réforme pondérale1 * 3, ce qui n'est point incompatible avec le but politique que Plutarque lui prèle, puisque les débiteurs se seraient également libérés en rendant moins d'argent qu’ils n’en avaient reçu. D'ailleurs il se pourrait bien que Plutarque, déjà si éloigné de Solon, eût appliqué à un fait ancien des idées de plus fraîche date.

100. — En tout cas, ce qui est douteux pour Athènes ne l’est point pour Rome. Chacun sait qu’à Rome le bronze fut, dans le principe, le métal employé pour la facilité du commerce, et que l’étalon dés valeurs était un poids de bronze que l’on nommait ns, 'd’où l’ex-

1 Economie politique des Athéniens, liv. I. ihap. i.

s Essai sur les si/stemes métriques et monétaires des anciens veuilles.

Tom. I, pag. 472.

UE LA MONNAIE DANS L’ANTIQIITÈ. m

pression fameuse en droit romain, emere per tes cl libram, et le rôle symbolique de la balance ( libra ) dans les formes juridiques d'un tige postérieur. Plus tard, le même mot d’as ayant été pris dans un sens abstrait, pour désigner en général l’unité de mesure, l'unité de poids fut plus spécialement désignée par le mot de libra d’où nous avons fait livre : et cotte espèce de synecdoque était bien naturelle, puisque, dans le peson (ou balance romaine), le poids est censé faire partie de l’instrument de pesée. Aussi n’avons-nous retenu que celle seconde acception du mot libra; et pour désigner l'instrument de pesée, nous avons pris un mot suggéré ' par la forme symétrique de l’instrument que nous employons '. L’unité de poids (as ou libra ) se divisait en 1 2 onces et l'once en 24 scrupules; et la même échelle de subdivision était appliquée à toutes espèces de mesures: de sorte que les mots d'once et de scrupule sc prenaient aussi dans un sens général et abstrait comme le mol d’aa*. Nous avons encore des as romains ou italiques (œs gravé), qui paraissent remonter au siècle même de la fondation de Home ou au\ deux siècles antérieurs ".

Plus tard, le besoin de venir en aide aux citoyens ou

1 L.ixx, plateau ; IIii.anx, balance a doux plateaux; d'oil vient aussi le mot de bilan.

î Nous disons encore inuinlciunt « le système tl.s poids et mesures, ufl vérificateur des poids et mesures , • comme si toute espèce de mesure avait pour type le poids, tandis que (théoriquement) le poids Devient qu’a près les unités (géométriques, et implique nécessairement dans sa définition le choix préalable des unités de longueur et de volume. N’y aurait-il pas là un reste des habitudes romaines ?

a « Servius rex ovium bouuique effigie priions ces signavit. » Plin. XVI 11,3. — » Servius rex primus signavit ses : antea ru Ji usus llomæ Timaeus Ira dit. > id. XXXIII. <3. — Quelques antiquaires sont portés à faire remonter plus haut que le roi Servius cette espèce de monnayage.

à l’Etat obérés, les luttes de la plèbe contre le patriciat, les guerres longtemps malheureuses avec Carthage, amenèrent bien certainement des réformes comme celle que Plutarque attribue a Solon, et d'une application plus facile à Rome qu’à Athènes. Suivant Varron', l’as aurait conservé son poids d’une livre jusqu’à la première guerre punique, et Pline semble dire qu’il aurait clé brusquement réduit à deux onces, sur la fin de la guerre, ■ tandis qu’on possède des as bien conservés, accusant des réductions successives. L’an de Rome 557, sous la dictature de Q. Fabius Maximus, les malheurs de la seconde guerre punique amenèrent une nouvelle réduction de l’as : il ne pesa plus qu’une once; et bientôt, ajoute Pline, par la loi Papiria, l’as fut réduit à une demi-once. Ainsi réduit de poids, l’as de bronze ne pouvait plus être qu’une monnaie d’appoint; et, en réalité, le rôle de ce métal comme régulateur du système économique avait cessé, ainsi que cela devait arriver tôt ou lard, selon que Rome prendrait plus ou moins de part au mouvement commercial du monde ancien.

101. — Lorsque Rome se mit à faire frapper dans les ateliers des villes grecques de la Campanie, puis à frapper elle-même des monnaies d’argent, ce que Pline rapporte expressément à l’an 485 de l’ère romaine „ on

> Il dit en parlant du jugitre : « Id habet strupula 288, quantum as un tiquus nostcr ante belluni puuicuni pendebat. • litre ruslica, I, Id.

1 « Argentum signalum est anno lirbis CCCCI.XXXV, p. Ogulnio, C. Fabio consulibus, quinque annis aille primuiu bellum punxum. Et placuit denariuni pro dccein libris æris, quinariiim pro quinque, scslcrtium pro dupondio et sentisse. Libralc autem pondus æris inuninutuin bcllo punico primo, quuni iiupensis respublica non sullireret : coristitutumquc est ut asses sextentario pondéré ferirentur. Ita quinque partes facta: lucri, dissolutumquc ses aüetiiiui » Pi.ix . XXXIII, Id. ,

décida que la pièce d'argent vaudraii dix as et qu’elle prendrait en conséquence le nom de denier (denarius); le sesterce valant, comme le nom l’indique, deux asetdemi ou le quart du denier, devint la monnaie de compte pour les temps classiques de la République et du haut Empire. D’abord de la taille d’environ un quart d’once ou de G grammes et demi (48 à 50 à la livre), le denier ne pesait déjà plus à la suite de la première guerre punique ou dans le commencement de laj seconde (en 515 selon les uns, en 556 selon les autres) que la 84e partie de la livre romaine, bu un peu moins de quatre grammes, [.'altération se poursuivant toujours, quoique lentement, tant dans le poids que dans le litre, il se trouva ne plus valoir, vers la tin de l’empire d’Occident, qu’environ deux grammes un quart d’argent fin, ou 50 centimes de notre monnaie.

102. — Les Romains des temps classiques avaient donné à leur pièce d’or le nom de denier d’or ( denarius aitreus ou simplement aureiis ), et le poids n’en était pas resté plus invariable que celui du denier proprement dit ou denier d’argent. Pline rapporte que, l’an de Rome 545 (c’est-à-dire dans le temps de la crise monétaire dont il vient d’ètre question), les Romains frappèrent de la monnaie d’or à raison de vingt sesterces par scrupule. On a encore de ces pièces anciennes de un, deux, trois scrupules, portant les marques XX, XXXX, LX, qui indiquent leur valeur en sesterces. Pline ajoute, au livre déjà cité de son grand ouvrage : « Post hæc placuit X (denarios) XL signari ex aureis libris, paulatiinque imminuere principes, minulissime Nero ad XLV. » Lelroune a fait voir qu’il faut rapporter aux temps de Jules-César, et probablement! à

Jules-César lui-méme, la réforme qui consistait à établir la taille de -40 à la livre, ce qui faisait de l 'aurons une pièce d’environ 8 grammes, ou la livre sterling d’aujourd’hui. En même temps, la valeur de l 'aureus fut fixée à 25 deniers d’argent, ce qui revenait à attribuer à l’or à peu près douze fois la valeur de l’argent. On vient de voir que déjà, du temps de Pline, l’aureus successivement diminué était arrivé à ne plus valoir que la 45e partie de la livre. Sous Gordien III et ses successeurs jusqu'à Dioclétien, le poids de Vaureus est tellement altéré qu’il devient impossible d’en déterminer la taille. On voulut apparemment se débarrasser d’une monnaie décriée, rappeler la confiance par un nom nouveau, et Vaureus fit place au solidus de 72 à la livre (4 grammes et demi), valant légalement 40 deniers. C’est à partir de l’établissement du solidus que la monnaie d’or devint, pour les Romains des temps impériaux, l’étalon des valeurs, sans échappera des altérations subséquentes dans les siècles byzantins

1 Consultez, pour tout cc qui concerne les monnaies romaines, Dureau de la Malle, Economie politique det Romains, et les autres ouvrages cités dans cc chapitre.

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