CHAPITRE III
ue l'histoire des monnaies françaises.
103. — Nous ne pourrions poursuivre celte revue rapide de l’histoire monétaire dont les détails sont infinis, en détendant aux diverses nations de l’Europe moderne : il suffira de dire quelques mots de l'histoire de la monnaiecheznous,puisqu’aussi bien c’est chez nous quecelte histoire, en se liant d’une manière évidente à la tradition romaine, aboutit à une réforme philosophique, laquelle (dans la pensée des novateurs) devait être le point d’arrêt de toute histoire monétaire, et qui mérite bien d’être étudiée avec un soin particulier. En outre, l’histoire monétaire de la France, rapprochée de celle d’une grande nation rivale, présente des affinités d’origine et des contrastes de développement, bien propres à piquer la curiosité de celui qui aime à scruter les causes de la diversité des types, dans chaque ordre de créations.
Sous les Mérovingiens le système impérial se maintient; le tiers du solidus ou sou d’or ( trions ) est la pièce communément frappée : seulement, la figure du roi barbare se substitue à celle du César romain ou byzantin, et la décadence croissante de l’art se traduit par la dégradation des types.
Sous les Cariovingiens, au contraire, l’argent redevient presque exclusivement le métal monétaire; de nouveaux types apparaissent ; l’effigie royale ou impériale est remplacée par un monogramme, comme
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pour témoigner de l’inlluence des Arabes qui tiennent alors le sceptre de la civilisation, et à qui leur religion interdit de mettre autre chose sur leurs monnaies que des noms et des sentences. Charlemagne réforme la monnaie, en même temps que les autres parties du système métrique, peut-être aussi à l’instar des Arabes 1 : il porte à 567 grammes environ le poids de la livre, toujours divisée en douze onces, et décide que le sou d’argent sera la vingtième partie de la livre, et le denier la douzième partie du sou d’argent (environ un gramme et demi). Depuis Charlemagne, la livre de compte, le sou, le denier ont subi bien des altérations, bien des avilissements : mais l’échelle arithmétique adoptée par Charlemagne est restée fixe, par la raison que dans tout système artificiel ou naturel, les caractères extérieurs ou formels, susceptibles de définition précis?, ont la vertu de persister, tandis que le fond des choses subit des transformations insensibles 2 . Les trois mots latins libra, solidus, denarius, devenus dans notre patois livre, sou, denier, se sont maintenus comme l'inef- ■ façable empreinte des origines romaines de notre civilisation. La même échelle monétaire a été portée par les Normands en Angleterre où elle s’est perpétuée, mais associée aux noms saxons de pound, de shilling et de penny, comme pour mieux constater l’hybriditédu nouveau type produit par la conquête. Aujourd'hui, sur tous les points du globe, le marchand ou le planteur de race anglo-normande, en supputant ses pounds, ses
• Saîcey, ilttroloaie, pag. 4M.
* Trailt tl' l'enchahiemenl des idtïes fon'lauienUiles, liviv |V, chap. a, U* 38i.
nés MONNAIES FRANÇAISES. 181
shillings et ses pence, inscrit à côté de ses chiffres de petits signes, pour lui hiéroglyphiques, qui ne sont que les initiales des trois mots latins : trace bien légère, marque bien bizarre de choses qui se sont passées si loin de lui, à tant de siècles de distance, et où, nouveau Zadig, il pourrait lire en abrégé toute l’histoire de sa race!
104. — Sous les Capétiens, le monnayage de l’or et celui de l’argent ont lieu concurremment : la variété qui est le caractère général de l’époque se montre ici daus la multiplicité des empreintes et des coupures. On voit se succéder les types du ehâtel, de l'agneau, de 1 ange, delà fleur, de Vécu, du franc-archer : celui-ci destiné à fournir un jour, quand le souvenir de son origine se sera perdu, le nom d’une nouvelle monnaie de compte. Dans l’exécution des types monétaires l’art reparaît peu à peu, selon le style qui caractérise les productions de l’art au moyen âge : mais il faut attendre la Renaissance du quinzième siècle pour voir rétablir sur les monnaies la tête du prince, à l'instar des monnaies antiques, et le millésime n’y est inscrit que sous le règne d'Henri 11. Elles redeviennent alors, quoiqu’il un plus faible degré, ce qu’elles avaient été dans les idées romaines, des médailles, des monuments d histoire et de chronologie.
Au point de vue de la politique, l’on est particulièrement frappé de la coïncidence soutenue entre les progrès du pouvoir royal et les abus de ce pouvoir en fait de législation monétaire. Nulle part la puissance publique n'a autant et si longtemps abusé que dans la France capétienne de l’idée d’une monnaie de compte, n’en a, avec autant de persévérance, exagéré les conséquences et les suites. Déjà, sous St-Louis, la livre de compte n’était plus que le quart de la livre pondérale.
A partir de Philippe le Bel et des premiers Valois, les remontrances des Etats-Généraux et des Parlements, quand les temps se prêtent aux remontrances, portent sans cesse sur l’altération des monnaies, c’est-à-dire, dans notre langage théorique, sur l’avilissement de la monnaie de compte. Louis XIV trouve encore moyen de faire subira la livre de compte, dans son long et fastueux règne, une dépréciation de moitié. Sous la Régence, la secousse du Système imprime à la monnaie les plus violents soubresauts, jusqu’à ce que l’édit de mai 1726 établisse entre la livre pondérale et la livre tournois le rapport qui subsistait encore à la chute de la monarchie. Dans cet état final, la monnaie de compte se trouvait réduite à environ la vingtième partie de la valeur qu’elle avait au temps de St-Louis, et à la quatre-vingtième partie de sa valeur originelle, tandis qu’elle aurait dû être le quintuple de cette valeur originelle, si l’on avait tenu compte, de la dépréciation réelle du métal. La refonte de la monnaie d’or en 1785, sous le ministère de Calonne, est le dernier acte par lequel l’ancien Gouvernement ait exercé son pouvoir régulateur sur la monnaie.
105. — Quel contraste avec les destinées de cette même livre de compte de l’autre côté du détroit, là où elle a été transportée par la conquête normande! Sur ce terroir conservateur, elle est encore ce qu’elle était dans la France capétienne à la fin du douzième siècle. Elle n’en a pas moins subi, notamment sous les règnes des rois Tudors, des altérations qui lui ont successivement fait perdre environ les deux tiers de sa valeur originelle : mais, à partir du règne d’Elisabeth, elle n’a plus varié. A la suite et non pas par suite de la révolution de 1688,
l’Angleterre a éprouvé une crise monétaire que ne provoquaient pas des expédients financiers, et d'où il semblait qu’on ne pût sortir qu’en réduisant la monnaie de compte. Les hommes les plus éminents du pavs dans les sciences et dans la philosophie, Newton, Locke, eurent mission de l’étudier, de concert avec des hommes politiques. Ils furent d'avis de restaurer les monnaies en circulation, sans toucher à la monnaie de compte Ilyaloin de cette graveet consciencieuse résolution aux misérables expédients dont usait à la même époque le Gouvernement de la France.
106. Sans que les Gouvernements s’en mêlassent, les différences de situation et de caractère des deux grandes nations préparaient d’autres contrastes dans leurs ré- ' gimes monétaires. L’Angleterre s’était asservi le Portugal par le traité de Melhuen, et disposait deTor du Brésil pour les besoins de sa circulation intérieure et de son commerce extérieur : la France avait bien plus de relations avec l’Espagne, dont les piastres approvisionnaient ses hôtels des monnaies avec l’argent extrait des mines du Mexique et du Pérou. La monnaie de papier s’accréditait en Angleterre, tandis qu’elle se discréditait en France; et une fois l'argent banni des gros payements, pour lesquels il offre tant d’incommodités, il est naturel que l’on s’habitue à voir dans la monnaie d’or la caution du billet de Banque, et à réduire le rôle monétaire de l'argent à celui d’une monnaie d’appoint. Voilà ce qui s’est passé en Angleterre dans le cours du dix-huitième siècle. L’or y a chassé l’argent de la grande
1 Voyez les détails de cette grande affaire excellemment racontés dans le Tome III de l'Histoire du rèijne de Guillaume III, par lord Macaulay.
circulation, non point parce que la loi y fixait un peu trop haut le rapport de l'or à l’argent (il aurait été si aisé de modifier le tarif légal !), mais parce que les Anglais voulaient et pouvaient se servir de monnaie d’or. En conséquence, et sans que l’or fût positivement déclaré l’étalon des valeurs, le cours forcé *de la monnaie d’argent a été longtemps borné aux sommes qui ne dépassaient pas 2o livres sterling; puis, lors de la réforme monétaire de 1810, l’argent a été, comme on dit, bittonné, réduit à n’ètre, à l'instar du cuivre, qu’une monnaie d’appoint et de convention pour les payements audessous de deux livres sterling. Et, pour consommer la réforme, la livre sterling dont il ne s’agissait plus de » rechercher l’origine, a été directement définie et représentée par la nouvelle pièce d’or, à laquelle on a donné le norn^le souverain.
Rien de plus simple, de plus régulier, de plus logique que ce système auquel a été conduit, par sens pratique, le peuple qui se pique le moins de sacrifier à la rigueur de l’idée. Il a contre lui les causes d’instabilité de valeur qui affectent bien plus l’orque l’argent, comme la suite l’a prouvé. Mais les faits contemporains n’attiraient l’attention de ce côté ni dans le cours du dix-huitième siècle, ni même en 18f6. Au contraire, comme le rapport de l’or à l’argent s’était élevé de 12 à 15 environ, depuis la découverte du nouveau monde, et qu’ainsi la dépréciation résultant de ce grand événement avait été moindre pour l’or que pour l’argent, certaines personnes étaient portées à en conclure (bien à tortjque la stabilité de valeur est moindre pour l’argent que pour l’or.
107. — En France où la mobilité des systèmes n'exclut pas la persistance des habitudes, et où l’on attend
tout du Gouvernement en se méfiant beaucoup du Gouvernement, les choses avaient dû tourner d’une tout autre manière. L’Etat, les Compagnies et même les particuliers avaient relativement peu de crédit; on ne se fiait guère à la monnaie de papier , et l’on avait assez d’industrie etxle commerce pour éprouver le besoin de beaucoup de numéraire, assez de richesses naturelles ou acquises pour payer de la monnaie métallique : la Fiance fut donc le pays où- la monnaie métallique s’amassa dans la plus forte proportion. On ne voulait pas se priver de la commodité de l’or pour une foule d’usages, et l’on sentait bien que la monnaie d’or, excellente pour les particuliers qui la possèdent, a pour une nation que son tempérament expose à des crises violentes et fréquentes, presque aussi peu de solidité que la monnaie de papier, tant elle fuit et se cache avec facilité. Le numéraire en or était évalué en France à peu près au tiers de la masse totale du numéraire; et il fut admis que l’on devait tâcher de conserver cette proportion, et en tout cas faire en sorte que la monnaie d’argent restât la base de notre système monétaire. Les variations du cours de l’or relativement à l’argent, très-remarquées des financiers et des économistes spéculatifs, devaient beaucoup moins préoccuper la grande majorité des citoyens, étrangers aux opérations du commerce, tournés vers d’autres travaux et d’autres études, habitués à céder en ces matières aux dépositaires de la puissance publique. Telles étaient à cet égard les dispositions des esprits, lorsque éclata la Révolution française dont les auteurs s’imposèrent la tâche de réaliser, en fait de monnaies comme en tant d’autres choses, les concep tions philosophiques du dix-huitième siècle. Déjà l’on
pouvait prévoir que la société réagirait contre les novateurs, et que plus d’une concession serait faite à la coutume et à la tradition nationale, aux dépens de la théorie.
1 08. — Fidèle en cela aux exemples paternels, Mirabeau se piquait d’ètre économiste avant que les événements ne lui eussent donné un grand rôle politique : il lui appartenait donc d’entamer la question de la réforme monétaire, ce qu’il fit dans le rapport et le projet de loi présentés par lui à l’Assemblée Constituante, le 12 décembre 1790. Cependant les réformes qu’il y propose ont plutôt trait au régime de la fabrication des monnaies qu’à la constitution du système monétaire : elles sont plutôt du ressort de la science des Finances et de l’Administration que de la chrématistique (16). ÏI prend la livre tournois telle qu’il la trouve, et se contente d'exprimer le vœu qu’on puisse plus tard « admettre une parfaite conformité de division dans les poids et mesures, et décréter la division décimale, suivant la méthode des Chinois. » Sur le choix de l’étalon monétaire il est plus explicite. Il admet une monnaie constitutionnelle d’argent et ce qu’il nomme des signes additionnels en or et en cuivre. « Vous aurez ainsi , disait le grand tribun, des pièces d’or à un titre et à un poids déterminés, mais sans rapport essentiel avec votre mesure d’argent, et leur valeur dépendra du prix de l’or dans le commerce, quoique vous fixiez préliminairement leurs valeurs (à 10, 20, 50 et 100 livres). »
Bientôt la tempête des assignats (en comparaison de laquelle les temps de Philippe le Bel et de Law pouvaient passer pour des temps de bonace) vint mettre dans l’ombre la théorie de la monnaie constitutionnelle
et des signes additionnels. Les assignats étaient censés représenter des livres tournois, et jamais l’usage de la monnaie de compte n’avait été poussé jusqu’à un abus si extravagant. Néanmoins, même au plus fort de la crise, et tout en attaquant ou en se défendant par des moyens terribles, la Révolution ne perdait pas do vue son principe philosophique. Le 1"août 1795, la Convention décrétait un e première édition du système métrique, meilleure à beaucoup d’égards que l’édition définitive. Le poids du décimètre cube d’eau (notre kilogramme, actuel) y était pris avec bon sens pour unité pondérale et recevait le nom de grave. L’unité monétaire était la pièce d’argent pesant la centième partie du grave , à laquelle on imposait le nom de franc d'argent, sans rien spécifier sur le titre, ce qui laissait encore cette unité indéterminée.
Le décret du 7 octobre suivant concernait spéciale- Ies monnaies et décidait que le titre serait de neuf dixièmes de fin pour la monnaie d’argent et d’or; que] l'unité principale des nouvelles monnaies, soit d’argent, soit d’or, serait la centième partie du grave; que la pièce d’argent pesant un centième du grave (notre pièce de 2 francs d’aujourd’hui) s'appellerait républicaine ; que l’on frapperait en outre, en monnaies d’argent, des pièces de cinq républicains; que la pièce d’or au nou veau titre et du centième du grave prendrait le nom de franc d’or. On ne statuait rien sur le rapport légal de l’or à l’argent ou sur l’indépendance légale des deux métaux; et cela importait peu, puisque ni l’or ni l’argent ne pouvaient se montrer sous ce redoutable régime. Bien loin que l’on songeât à abolir immédiatement la livre de compte, un décret postérieur (à la date du 7 dé-
cembre 1795) portait que les marchés et les comptes de la république seraient stipulés et rendus en livres, décimes et centimes.
On était sorti du régime de la terreur, mais non du régime des assignats, lorsque la Convention, par son décret du 7 août 179o, révisa le système métrique. Sous le nom de gramme, le poids d’un centimètre cube d’eau devint l’unité pondérale. A l’égard des monnaies, le décret portait simplement : « L’unité des monnaies prendra le nom de franc, pour remplacer celui de livre usité jusqu’à présent. » Ce fut seulement le 15 août de la même année, que la Convention rendit deux décrets relatifs, le premier à la fabrication des pièces d’or, le second à la fabrication des monnaies d’argent et de cuivre. Les pièces d’or devaient être au titre de neuf dixièmes et à la taille de dix grammes. Le second décret arrêtait définitivement que l’unité monétaire porterait désormais le nom de franc et serait subdivisée en décimes et en centimes; que la monnaie d’argent aurait le litre de neuf dixièmes; qu’il serait fabriqué des pièce d’wn, do deux et de cinq francs, aux tailles de cinq grammes , de dix grammes et de vingt-cinq grammes.
109. — Jusqu’ici nous ne voyons percer bien clairement que l’intention d’ajuster au nouveau système métrique la taille des monnaies d’or et d’argent, et celle de modifier tant soit peu (d’un quatre-vingtième environ) la livre de compte, la livre tournois, afin de l’accommoder à la taille des monnaies d’argent. Ces novateurs si hardis en d’autres choses, sentent qu’il faut ici transiger avec les habitudes, tant pour les choses que pour les mots; et au terme officiel de livre, ils se
contentent de substituer un terme depuis longtemps admis comme synonyme dans le langage de la conversation Du reste, les décrets de 1795 ne reçurent d’exécution qu’en ce qui concernait la fabrication des pièces de cinq francs. En effet, la pièce de cinq francs était destinée à devenir, par la force des choses, la pierre angulaire du nouveau système monétaire, et rien nepressait de fabriquer, soit des pièces d’or, soit de la menue monnaie d’argent.
Cependant il fallait bien aborder tôt ou tard les questions laissées indécises, et notamment celle de savoir quelle serait au juste la fonction de la pièce d’or dans le nouveau système monétaire. La question fut agitée de nouveau, en 1798, par les Conseils législatifs, sans que l’on parvint à se mettre d’accord Dans le projet de résolution soumis au Conseil des Cinq-Cents il était dit que la pièce d’or de dix grammes circulerait de gré à gré entre les citoyens, mais qu’elle aurait un cours légal et obligatoire pour tous les préposés au recouvrement des contributions et pour tous les agents des services publics; que ce cours légal serait déclaré tous les six mois par la trésorerie nationale, conformément à la moyenne du prix commercial de la pièce d’or à Paris dans les six mois précédents. Ces dispositions ne satisfirent, ni le Conseil des Cinq-Cents, qui les retrancha du projet en attendant qu’on eût trouvé
‘ Le Misanthrope disait déjà de son temps:
Ce sont vingt mille francs qu’il m’eu pourra collier : Mais, pour vingt mille francs, j'aurai droit de pester Contre l’iniquité de la nature humaine,
Et de nourrir pour ede une immortclie haine.
mieux, ni le Conseil des Anciens, qui ne voulait pas laisser décréter l’émission des pièces d’or de dix grammes sans que l’on consacrât le principe de la tarification légale de l’or et celui de l’intervention du pouvoir législatif dans la révision périodique du tarif. « Voudrait-on (disait le citoyen Crelel, rapporteur des Anciens) rester dans cette indétermination, et ne considérer la pièce d’or que comme une marchandise d’un poids et d’un titre certifiés par l’empreinte nationale? Mais alors elle ne serait plus une véritable monnaie. Privée d’une valeur légale, comment pourrait-on contraindre à la recevoir? Ne voit-on pas que tout achat soldé en pièces d'or serait l’origine d’un double débat, celui pour le règlement du prix de la marchandise et celui pour le règlement du prix de la monnaie ? Enfin, destinera-t-on les citoyens français, les habitants des campagnes, à se dépouiller de leur caractère libéral pour se livrer à ces calculs subtils qui ont entraîné dans une corruption incurable les Juifs et les Chinois? » En conséquence, le projet du gouvernement directorial n’aboutit pas.
110. — Le gouvernement consulaire se trouva donc chargé de résoudre les questions laissées pendantes. A la rigueur, il aurait suffi de rejeter à la fonte moins de vingt millions de pièces de cinq francs, pour faire table rase du système monétaire républicain, et pour revenir au passé ou pour éditer un système tout nouveau : mais le Gouvernement n’entendait pas ainsi son rôle d’arbitre entre l’esprit de retour aux vieilles traditions du pays et l’esprit d’innovation philosophique. L’un se trouva représenté par M. Gaudin, ministre des finances, l’autre par M. Bérenger, en qualité derappor-
DES MONNAIES FIUNÇAISES. 491
teur de la section des linances du Conseil d’Etat 1 .
M. Gaudin était un financier, un administrateur trèslionnêle et très-habile, mais il n’était ni législateur, ni économiste, à en juger par l’étrange rédaction de quelques-uns des articles de son projet de loi, tels que celui-ci : « La valeur intrinsèque du franc sera égale en argent fin, sans compter l’alliage, à sa valeur numérique. » Le système de la fixité de poids et de la mobilité de valeur de la pièce d’or lui paraissait bon dans la spéculation , mais hérissé de difficultés dans la pratique. Comment la trésorerie arrêterait-elle sa comptabilité et composerait-elle ses bordereaux avec une monnaie sujette à des fluctuations continuelles de valeur ou à des secousses périodiques? Si le caprice des coure déprécie la monnaie d'or, la trésorerie pourrat-elle la retenir dans ses caisses jusqu’à ce que les besoins de la circulation la réclament, en lui restituant sa juste valeur? Quoi de plus incommode pour les particuliers que de ne pouvoir faire aucune somme ronde avec des pièces d’or, et d’être obligés de recourir
i On trouvera les rapports de MM. Gaudin et Bérenger, avec d'autres pièces intéressantes, dans l'ouvrage que M. Michel Chevalier a publié en 4 839 sous ce titre : De la baitse probable de l'or, ouvrage que l'importance des questions traitées, la force des preuves et la haute position de l'auteur devraient si fort recommander non-seulement b l’attention du public, mais encore à celle du Gouvernement. M. Michel Chevalier y rend à la mémoire de M. Bérenger un hommage mérité. J’ai eu aussi l'houneur de connaître dans ma jeunesse M. Bérenger. Esprit pénétrant et fin, logioien subtil avec quelque affectation de singularité dans les doctrines, soutien du pouvoir établi et contradicteur des opinions en faveur (soit auprès du pouvoir, soit auprès de l’opposition), fortement imbu de la philosophie du dix-huitième siècle et méprisant la pure spéculation, M. Bérenger (qu'il ne faut pas confondre avec scs homonymes) a rempli des postes élevés et traité de grandes affaires, eu ne recherchant pas plus la célébrité que la faveur, au point qu'il est resté i gnoré du gros du public.
192 LIVI1E 11. — CHAPITRE III.
au crayon ou à la plume pour le calcul des appoints ?
Si la valeur commerciale de l’or, rapportée à l’argent, changeait d’une manière sensible et durable, on en serait quitte pour les frais de refonte de la monnaie d’or, frais modiques en comparaison des avantages attachés à l'adoption d'un tarif légal. D’après cela, le ministre proposait de fixer à quinze et demi le rapport de valeur de l’or à l’argent, et de frapper des pièces d’or de 20 francs, à la taille de 155 au kilogramme.
De son côté, M. Bérenger soutenait avec autant de subtilité que de nerf la pure doctrine de l’argentmarchandise et du lingot estampillé. Il faisait ressortir l’absurdité du système où l’on voudrait maintenir eu présence l'un de l’autre deux étalons métalliques, et prétendait que le projet du ministre entraînerait une refonte perpétuelle de la monnaie d’or. Il démêlait avec beaucoup de sagacité la cause première de toutes les confusions dans lesquelles on tombait encore. « Il est fâcheux, disait-il , que les savants qui se sont occupés de nous donner une monnaie plus parfaite, que celles des autres peuples, aient été les premiers à sacrifier le principe fondamental de leur doctrine, en substituant les cinq grammes et le nom de franc au gramme qui devrait être en même temps l’unité de poids et l’unité monétaire : avec ce changement de plus, ils auraient eu dans la pratique une immense supériorité, et la plupart des objections qui nous font* hésiter seraient levées par l'expérience. » Effectivement, M. Gaudin n’aurait pas pu proposer d’inscrire $ur une pièce d’or ces mots : hectogramme d'argent, ^ comme il proposait d’y inscrire ces mots : vingt francs.
Telle est la puissance des mots sur les idées et des idées sur les faits : mais, à leur tour, les faits provoquent la génération des idées, et les idées influent sur la formation du langage. Le fait de l'institution de la monnaie avait enraciné l’idée d’une monnaie décompté, d'une unité fixe de valeur au moyen de laquelle on pourrait corriger, même les inégalités de l’étalon métallique. Cette idée persistait en dépit de tous les abus, malgré l’empire des systèmes, et maintenait des mots en désaccord avec les systèmes.
Que firent le Conseil d’Etat et leGouvernement? Car alors le Gouvernement décidait de tout. Ils adoptèrent la pièce de 20 francs proposée par le ministre, et pour fiche de consolation, donnée à la section des finances, ils inscrivirent en tète de la loi organique du 7 avril 1805 (à titre de disposition fondamentale, en dehors du numérotage des articles ou, comme on dit, en vedette) cette définition logiquement irréprochable : « Cinq grammes d’argent, au titre de neuf dixièmes de fin, constituent l’unité monétaire qui conserve le nom de franc. # Par la raison déjà indiquée (108), les autres détails n’ont pas d’importance pour nous.
Qu’a décidé plus tard la marche des événements? Elle n’a que trop donné raison à M. Bérenger, d’abord en assurant pendant longtemps une prime à l’or, puis en en déprimant la valeur de manière à montrer que le plus grand péril pour notre système monétaire et, qui pis est, pour notre système économique, vient de la tarification légale de l'or : mais elle n’a pas précisément donné tort à M. Gaudin, puisque celui-ci admettait parfaitement la nécessité de reviser le tarif et de refondre la monnaie d'or s’il survenait un écart
sensible et durable entre le cours du commerce et le tarif légal, et qu’il avait insisté sur le peu de frais qu’occasionnerait l’opération de la refonte.
11 1. — Nous venons de décrire le travail d’enfantemenfde notre système monétaire, dont les phases diverses méritent d’èlre connues mieux qu’on les connaît généralement. Il est facile, mais non tout à fait inutile, de dire après coup ce qu’il aurait fallu faire pour arriver mieux et plus vile au but.
Evidemment, puisque l’on regardait comme un progrès de revenir au point de départ des peuples anciens, il fallait reprendre leurs errements. Pour eux, le sicle, le talent, la mine, la drachme, la livre, avaient été des poids en même temps que des monnaies ou des unités monétaires. Puisque les savants avaient fait adopter le gramme comme unité pondérale (unité en effet trèsconvenable pour des physiciens et des chimistes), et puisque les arithméticiens imposaient l’échelle décimale des multiples et sous-multiples, il fallait que le gramme d’argent, au titre décimal convenu, ou un multiple décimal du gramme devînt, sans changer de nom, l’unité monétaire. Le gramme d’argent (l'ancien sesterce, ou notre pièce de 20 centimes) était déjà une unité incommode par sa petitesse au temps de Cicéron, lorsque l’argent valait cinq fois plus qu’à présent : de là l’obligation de prendre ledécagramme (ainsi que l’avait décidé le décret du l,r août 1795), unité fort rapprochée du gulden ou florin rhénan et hollandais, de même que le double décagramme aurait été fort rapproché du thaler. On aurait frappé des décagrammes et des doubles décagrammes, des pièces d’un, de deux et de cinq grammes en argent et des centimes en bronze. Le peuple, dans
son bon sens, a corrigé le pédantisme scientifique ) il a raccourci le nom de kilogramme et en a fait le kilo : il aurait raccourci de même le nom de décagramme d’argent, pour en faire 1 edéca. Le choix de la dénomination de franc, qui ne vient pas du nom de la France, comme on pourrait le croire (101), mais qui a l’air d’en venir, allait directement contre une des prétentions des auteurs du système, qui était d’offrir au monde civilisé une nomenclature dont toutes les nationalités pussent s’accommoder.
Si l'on faisait tant que de choisir une coupure en dehors des multiples décimaux du gramme, el de lui donner un nom auquel les oreilles françaises fussent accoutumées, il ne fallait pas choisir une coupure qui appartint à ce que l’on nomme menue monnaie ou monnaie d’appoint, à celle qui s’use rapidement par une circulation continuelle. On reçoit à l’étranger nos pièces de cinq francs : on n’y reçoit pas les pièces d’un franc. La valeur commerciale des traites que l’étranger fournit sur nous se règle d’après le poids moyen de la pièce de cinq francs en circulation chez nous, et non d’après le poids moyen des pièces d un franc. Cette coupure de vingt-cinq grammes, qui est devenue notre pièce de cinq francs, et qui est si voisine de la piastre espagnole, du scudo romain et du dollar américain, remplit en effet dans la circulation du monde commercial, depuis la découverte de l’Amérique, la même fonction que le sicle, la drachme ou le denier remplissaient dans l’antiquité. La pièce d’argent s’est grossie d’elle-mème par suite de la diminution de valeur de l'argent, comme la pièce d’or se grossira d’elle-mème, si l’or diminue considérablement de valeur el qu’il continue d’être em-
ployé à l’élat de monnaie. En prenant pour unité la coupure de 25 grammes, il était naturel de lui donner en français le nom d’ecu ou celui de pièce tout court, si l’on trouvait que l’écu rappelait trop les temps féodaux. L’écu français se serait divisé en décimes et en centimes, comme l’écu romain se divise en dix pauls et le paul en dix baïoques, de la manière la plus commode pour tous les besoins de la petite circulation : on aurait frappé en argent des pièces d’un, de deux et de cinq décimes. Le centime, identique avec le cent américain et le baïoque romain, se serait pareillement identifié avec notre ancien sou dont les fractions sont devenues négligeables dans les comptes faits à la plume : si bien que dans tous les comptes, depuis ceux de la ménagère jusqu’à ceux du ministre des finances, la moitié des sommes d’argent auraient été exprimées avec un chiffre de moins , ce qui n’est pas un médiocre avantage en chose si usuelle. Cet avantage valait bien la peine que l’on dérogeât un peu à la rigueur formaliste, en frappant des pièces d’un demi-centime si le besoin s’en faisait sentir. Tout le reste marchait avec une régularité parfaite.
Restait la grosse question de la pièce d’or. Ici un heureux hasard venait eu aide. En fixant à quinze et demi le rapport dè l’or à l’argent, 8 grammes d’or vaudraient 124 grammes d’argent, c’est-à-dire cinq pièces de cinq francs, à un gramme près ou à un 124' près. Maison ne peut prétendre à assigner, à un 124* près, la valeur du rapport de l’or à l’argent. Lorsque le ministre Gaudin proposait le nombre quinze et demi, il ne le proposait que comme une approximation . Il fallait donc devancer d’une quinzaine d’années l’invention du souverain anglais et frapper des pièces d’or de huit
grammes } en décrétant qu’elles vaudraient légalement, jusqu’à révision légale, cinq des pièces d'argent dont chacune représentait l’unité légale des valeurs. 11 n’y avait aucun inconvénient à ce que le poids constant de la pièce d’or fût pris en dehors de l’échelle décimale. Au contraire, on exprimait mieux de cette manière ce qui avait toujours été dans la pensée des législateurs français depuis Mirabeau, à savoir que le rôle monétaire de l’or serait subordonné à celui de l’argent. Plus tard, la valeur de l’or venant à changer ou à menacer de changer notablement, on aurait eu le choix, ou de démonétiser l’or, ou d’attribuer aux pièces de huit grammes une autre valeur en argent, ou de les refondre pour en fabriquer d’autres d’un poids différent et d’un appoint plus commode. A chaque jour suffit sa peine.
H2. — Résumons ce qui a fait l’objet de ces deux derniers chapitres, et d’abord reconnaissons que l’invention de la monnaie frappée (ou comme nous dirions maintenant, du numéraire) est un des produits du génie grec, plus tard notablement modifié sous l’influence du génie romain, et l'un des traits caractéristiques de la civilisation des peuples de l’antiquité classique, communiquée par eux aux vieilles nations de l'Asie ainsi qu’aux peuples encore barbares de la jeune Europe. La notion de l’échange d’un objet matériel contre un autre, d’un poids de riz ou de blé contre un poids d'or ou d’argent, est une notion toute concrète et sensible (do ut des): tandis que la fonction du numéraire ou des espèces monnayées conduit, par la vertu du langage et par le mouvement naturel de l’esprit humain, à une idée de la valeur, plus élevée dans l’ordre de l’abstraction, mieux accommodée aux principes de
la raison et du droit (89). Il doit donc paraître tout simple que les peuples qui ont eu pour mission de fonder ou d’élever l’édifice des sciences et de la jurisprudence, aient été aussi les instituteurs du rôle de la monnaie dans le système économique. En même temps ils ont forgé une arme nouvelle, au service du génie du mal ; l’histoire est là pour l’attester : mais il en est de même pour tous les progrès, pour toutes les conquêtes de l’esprit humain. Lorsque les économistes de la seconde moitié du dix-huitième siècle, dans un esprit de réaction contre les abus et les erreurs des temps passés, se sonlévertués à prouver qu’une pièce de monnaie n’est qu’une marchandise tout comme une autre, un petit lingot dûment essayé et poinçonné, ils ont, de leur aveu, tâché de nous ramener, dans les choses de leur compétence, à la civilisation égyptienne ou chinoise. En cette occasion comme en bien d’autres, on a été frappé de l’abus que les hommes avaient fait de la subtilité eide la quintessenciation des idées, et l’on s’est pris à glorifier la sensation dans son étal primitif et grossier, avant l’élaboration à laquelle l’entendement la soumet. Toutes ces phases sont transitoires et ne peuvent empêcher la raison de poursuivre sa tâche, qui consiste à épurer progressivement les notions sensibles, sans perdre de vue le point de départ, et en se gardant d’un faux raffinement.
L’institution de la monnaie proprement dite et par suite l'idée de la monnaie de compte ont eu pour résultat de faire participer à toutes les vicissitudes de la politique et à la rapidité du mouvement politique ce qui, sans cette association, et à moins de circonstances tout à fait extraordinaires, ne comporterait
que des variations très-lentes. Les unités de longueur et de poids sont elles-mêmes sujettes à des altérations séculaires, mais qui s’expliquent par la fraude des uns, par la négligence des autres, ou par le mécanisme même de la reproduction successive des exemplaires d’un même type, et point du tout par la politique. La politique n'a rien à voir à la hausse progressive du diapason des théâtres. Lorsque les Gouvernements jugent à propos d’intervenir pour réformer l’unité de poids ou d’autres semblables, ils font et entendent faire acte d’administration désintéressée, non de politique : tandis qu’ils ont presque toujours entendu faire de la politique quand ils ofit agi sur le système monétaire. De là les altérations dont nous voyons que la monnaie a été si fréquemment l'objet chez la plupart des peuples de l’Occident, tant que les intérêts de la politique l’ont emporté de beaucoup dans la pensée des Gouvernements sur les soins de l’administration.
113. — Par toutes ces causes, l’histoire monétaire e9t devenue, dans le monde occidental, un appendice de l’histoire de l’art, de l’histoire politique et religieuse. On voit dans cette histoire comment un type se perfectionne, s’altère, disparait, pour être remplacé par un autre qui traverse des phases analogues. Les changements de types, de figures, de légendes, traduisent les changements survenus dans l’ordre des idées religieuses, indiquent les déplacements de la souveraineté, ou même les changements survenus dans l’ordre des idées politiques. Delà l’intérêt qui s’attache à la nu* mismatique, indépendamment du parti qu’on en peut tirer pour fixer certains points d’économie publique,
de chronologie ou d’histoire générale. Or, croit-on que les monnaies qui se frappent aujourd’hui, avec plus de profusion (Dieu merci) qu’à aucune des époques antérieures, offriront à nos successeurs le même intérêt historique? Nullement, j car, si nous retenons, malgré les théoriciens du dernier siècle, une idée de la mesure des valeurs, supérieure à celle qu’on eu pouvait avoir avant l’institution de la monnaie, il faut reconnaître que ces théoriciens ont gagné leur procès, en ce sens que la monnaie tend effectivement à redevenir de nos jours, par suite des progrès de la civilisation générale, ce qu’elle était dans la haute antiquité, ce qu’elle est restée & la Chine par arrêt de développement, une chose purement matérielle, un simple lingot d’or ou d’argent, dont le poids et le titre sont connus et soigneusement enseignés à tous les petils enfants, pour mieux ôter aux chefs de la société l’envie de la tromper. Ce qui était un droit régalien, de seigneuriale, est devenu une affaire d’administration publique, un service public. La précision du procédé industriel est mise bien au-dessus de la beauté de l’œuvre d’art. Nous admirons dans les médailliers ces beaux tétradrachmes de Syracuse, tout en préférant de beaucoup pour notre usage ces monnaies si plates, mais si parfaitement cylindriques, si exactement pesées et titrées, si économiquement fabriquées. La commodité attrayante d’un système uniforme l’emporte chaque jour sur la jalousie des (raditions nationales : la Belgique, la Suisse, l’Italie adoptent notre système monétaire; l’Allemagne marie comme elle, peut, sur les mêmes monnaies, le Nord et le Midi, le lhaler et le gulden. Quand on en est à ce point, il est bien permis de dire
que l’histoire de la monnaie est finie : tout au plus pourrait-on continuer d’en donner le bulletin ou la gazette. Ces lois si apparentes dans l'histoire spéciale de la monnaie sont justement, suivant que nous avons tâché de l’établir ailleurs1, les lois générales de l’histoire. On dirait un organe spécial qui apparaît plus tard, et qui cesse de vivre quand le système général de l’organisme vit encore, mais dont les destinées font présager celles du système général.
’ Traité de l'enchaînement des idées fondamentales , Tome II, passim, cl notamment le chap. I .lu livre V.