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CHAPITRE IV

114. — L’or se rencontre toujours dans la Nature à l’état de métal, pur ou le plus souvent allié à une petite quantité d’argent. Il se trouve en place (comme on dit) dans des filons de quartz, où il revêt les formes de petits cristaux diversement groupés, de filaments, de lames, de paillettes, et enfin de gros grains ou pépites qui parfois acquièrent un volume considérable. Indépendamment des filons, certaines roches quartzeuses, réputées d'origine éruptive, et qui forment des couches très-étendues dans les terrains de cristallisation^ renferment de l’or disséminé. Cependant, malgré la grande valeur de l’or, la plupart des mines d’or en roche seraient d’une exploitation trop coûteuse, au moins tant qu'on n’aura pas trouvé le moyen d’y appliquer économiquement les puissances de la mécanique moderne, et elles ont dû être abandonnées. C’est le cas de l’unique mine d’or que nous possédions en France, celle de la Gardelte, dans les Alpes dauphinoises. La presque totalité de l’or fourni au commerce s’extrait des sables aurifères ou des terrains de transport où la Nature s’est elle-même chargée, pour ainsi dire, des plus rudes travaux du mineur, de ceux qui consistent à concasser la gangue et à concentrer le métal précieux en le dégageant, par le lavage, des matières

moins denses au sein desquelles il est épars. Les notables changements dans la valeur de l’or ont toujours été la suite de la découverte de nouveaux sables aurifères, de nouveaux terrains de transport; et l’on a remarqué que tous ces dépôts d’alluvion ou de transport viennent de roches d’une composition analogue et ont les mêmes relations géologiques avec les terrains environnants.

Les sables aurifères recouvrent au Brésil un espace immense : on les retrouve au Chili, au Pérou, dans la Colombie, dans la Nouvelle-Grenade, au Mexique, aux Etats-Unis, enfin dans les contrées livrées de préférence aux chercheurs d’or de notre siècle : les pentes de l'Oural, la Sibérie, la Nouvelle-Californie et l’Australie. C’est probablement dans des sabl.es aurifères que s’exploite l’or extrait de la partie méridionale de l’Asie, de l’archipel indien et de l’intérieur de l’Afrique, à en juger par le commerce de poudre d’or que les Européens font avec les nègres des côtes. C’est aussi de dépôts sableux aurifères que viennent les paillettes d’or cherchées par les orpailleurs dans les lits de certains fleuves, comme le Rhin, le Rhône, l’Ariége.

115. — L’argent existe à l’état natif, en petits cristaux cubiques ou octaédriques comme ceux de l’or, en lamelles foliacées ou bien encore en filaments déliés et entrelacés. On l’a quelquefois rencontré en masses de 20 à 60 et même de 100 kilogrammes. A cause de la facile réduction du métal, on peut croire que la présence de l’argent natif dans des masses d’argent minéralisé par le soufre et le chlore est l’effet d’une première réduction dont la Nature a fait les frais, en soumettant jadis «à de hautes températures ou à d’autres réactions

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chimiques les roches qui contenaient les dépôts métallifères, et en facilitant ainsi comme pour l’or (mais cette fois par des moyens chimiques et non plus mécaniques) la découverte du métal et son exploitation par l’homme. Toutefois elle n’a pris soin d’en réduire ainsi que la moindre partie. L’argent livré au commerce se tire principalement du sulfure d’argent en Europe, du sulfure et du chlorure d'argent au Mexique et au Pérou. Les gîtes argentifères se trouvent en filons, à travers les terrains stratifiés les plus anciens. Des roches massives ou d’éruption, telles que la syénite, la diorite, les trachytes et les conglomérats trachytiques, renferment aussi des dépôts argentifères de grande importance, en Europe et en Amérique.

Depuis la découverte du nouveau monde, les mines d’argent les plus importantes ont été exploitées par le procédé de l’amalgamation, où l’on met à profit la fluidité du mercure et son affinité pour l’argent, afin de recueillir et de concentrer les moindres parcelles do métal précieux. Dès lors le principal usage industriel du mercure a été de servir à l'extraction de l’argent : et il en est résulté (33) qu’une découverte de mer cure équivaut à une découverte d’argent, eu ce sens que tout ce qui facilite la production du mercure et en abaisse le prix, agit indirectement de la même manière sur la production et sur la valeur de l’argent.

116. — Aujourd’hui, l’on n’évalue qu’à 1000 ou I 100 kilogrammes d’or la production annuelle de la Hongrie et de la Transylvanie, les seuls pays de l’Europe où l’exploitation de l’or ait quelque importance (et qui, par parenthèse, n’en sont pas moins soumis au régime du papier-monnaie). Au commencement du

siècle, quelques-uns évaluaient à 20 000 kilogrammes la production de l’Amérique et à 50 000 kilogrammes celle du monde entier; ces évaluations ont paru trop fortes à Alexandre de Humboldt qui donne le chiffre de 15 800 pour la production de l’Amérique, de l’Europe et de la Russie asiatique. Eu adoptant ce chiffre et en tenant compte de l'or puisé à d’autres sources par le commerce des nations chrétiennes, M. Michel Chevalier 1 suppose un total de 18 000 kilogrammes. Mettons en nombres plus ronds encore (car on ne saurait prétendre en pareille matière à une véritable précision) 20 000 kilogrammes ou un métré cube d’or. Quelques années plus tard, ce chiffre a été triplé par le développement donné à l'exploitation des mines de l'Oural et de la Sibérie; et enfin, à partir de 1818, la découverte des placers de la Californie, de l’Australie (sans parler d’autres que les journaux nous annoncent tous les jours) a porté, suivant le même auteur, la production annuelle à plus de 275 000 kilogrammes, soit quatorze métrés cubes. Ces quatorze mètres cubes menacent de bouleverser l’économie de nos sociétés : et, en attendant, ils donnent à l’émigration européenne un élan nouveau; ils activent la colonisation du continent australien et de l’Amérique occidentale où la rencontre de l’émigration européenne et de l’émigration chinoise doit offrir au monde un nouveau et curieux spectacle.

Les plus importantes minesd'argent exploitées maintenant en Europe se trouvent en Hongrie, en Saxe, dans le Hartz, en Prusse, en Norvvége, en Angleterre.

1 De ia baisse probable de l'or, section III, chap. 1. — 1889.

Toute la production de l’Europe n’était évaluée dans ces derniers temps qu’à 60 000 kilogrammes, tandis que l’on portait celle du Mexique seul à plus de 500 000 kilogrammes, celle de l’Amérique entière à 900 000 kilogammes, et enfin la production totale du globe à un million de kilogrammes. M. Michel Chevalier admet que la production était, au commencement du siècle, de 900 000 kilogrammes, et que présentement elle excède peu un million de kilogrammes.

On ne peut avoir que des données extrêmement vagues sur les quantités d’or et d’argent actuellement en usage, par suite d’une accumulation séculaire. Avant les dernières découvertes, on évaluait à quarante milliards de francs la valeur des quantités d’or et d’argent versées dans le commerce depuis le commencement de l'exploitation des mines de l’Amérique, et à sept ou huit milliards de francs la valeur qu’absorbait la circulation commerciale des pays chrétiens.

H 7. — Les nombres cités approximativement indiquent déjà la cause principale de ce flux continu d’argent, où l’activité des Européens intervient comme force motrice, et en vertu duquel une partie des richesses métalliques arrachées aux flancs des Cordillères va s’enfouir ou du moins se soustraire à nos yeux chez les vieilles nations du monde asiatique. Celles-ci doivent rechercher notre argent, c’est-à-dire l’argent de l’Amérique, beaucoup plus que notre or, parce qu’elles sont ou que du moins elles étaient avant les dernières découvertes, beaucoup plus pauvres en argent qu’en or, relativement à nous. Déjà, selon Pline, la quantité d’argent qui soldait le commerce de l’empire romain avec l’Asie orientale, s’élevait à 100 millions de sesterces, soit

100 000 kilogrammes, ce qui paraît fort exagéré. Suivant les premières recherches de M. de Humboldt, l’on aurait pu évaluer, pour le commencement du siècle, à 600 000 kilogrammes, la quantité d’argent qui sortait annuellement du marché des nations chrétiennes pour passer dans l’Asie musulmane ou païenne : mais l’auteur anglais d’un traité spécial sur la production et la consommation des métaux précieux, M. Jacob, a cru devoir réduire cette évaluation à moitié. Il parait que les changements continuels des relations commerciales avaient progressivement diminué cette exportation d’argent jusqu’à l’abaisser, vers 1830, au chiffre de 100 000 kilogrammes. Puis, à partir de 1852 ou 1853, s’est manifestée une sorte de crise qui a poussé l’exportation annuelle, en 1856 et 1857, jusqu’au chiffre énorme de deux millions ou deux millions et demi de kilogrammes, c’est-à-dire à plus du double de . la production annuelle *. Tant que l’exportation de l’argent n’aura pas pris un cours plus régulier, il sera évidement impossible de se risquer dans des spéculations sur les conséquences qu’elle doit amener.

118. — Dans laquelle de nos catégories économi ques devrons-nous ranger les producteurs de métaux précieux? Tantôt dans l’une-, tantôt dans l’autre, selon la variété des cas. Le chef despotique d’un grand Etat, sous la domination ou môme dans le domaine duquel se trouve l'un des principaux gites d’un métal précieux, exerce ou peut exercer un véritable monopole, en concurrence toutefois avec d’autres monopoleurs ou avec une multitude de petits producteurs placés eux-

1 Michfl Chevalieh, ouvrage cité, section III, cliap 3.

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mêmes hors des conditions du monopole, en ce sens que la production dechacun d’eux, comparée à la production totale, est trop petite pour que la manière dont chacun d’eux règle sa production ait une influence sensible sur la valeur du métal (63). Au contraire, le souverain auquel nous faisons allusion et de qui il dépend de régler l’exploitation des gîtes aurifères de l’Oural et de la Sibérie, est de taille, comme producteur d’or, à influer d’une manière sensible sur le prix de l’or. On peut dire que, sans la découverte des placera de la Californie et de l’Australie, qui a suivi de si près le mouvement imprimé à l’exploitation des gîtes delà Russie asiatique, le souverain de ce grand empire aurait exercé sur le cours de l’or toute l’influence qui peut être imputable au développement ou à la restriction volontaire de la production. C’eût été alors le cas d’appliquer les principes de la théorie du monopole, tels que nous les avons exposés dans un précédent chapitre. Seulement, tandis que pour les marchandises ordinaires, le monopoleur s’aperçoit, à la diminution de son revenu évalué en numéraire, qu’il a trop étendu ou trop resserré sa production, ici il s’apercevrait à la hausse nominale de toutes les denrées, de tous les services à l’achat desquels il lui plairait d’appliquer son revenu, qu’il a réglé sa production d’une manière moins avantageuse pour lui et qu’il y a lieu de la restreindre. Kn un mot, ses calculs auraient pour bases, non-seulement 1 & quantum du revenu net évalué en numéraire, mais encore l’appréciation de la valeur que prend le numéraire, par suite de l’extension ou de la restriction de la production dont il dispose.

Le travail du nègre ou du sauvage qui ramasse de l'or pour l’échanger comre les verroteries, les (issus,

les armes, le tabac que lui apportera le premier navire européen, n’est pas sans doute une industrie du genre de celles auxquelles peuvent précisément, s’appliquer nos formules techniques : il faut plutôt comparer ce travail de l’homme enfant à celui par lequel, dans les temps géologiques, la Nature a préparé les voies à l’industrie des nations civilisées (1 14). Mais, l’industrie de l’armateur qui envoie un bâtiment pour faire la troi/uc de l’or sur les côtes de Guinée, est bien une industrie régulière, organisée, à laquelle s’applique tout ce que nous avons dit des effets du monopole et de la concurrence; et, en ce sens économique ou commercial, il sera permis de considérer l’armateur comme le producteur de la quantité d’or qu’il fournit au commerce du monde civilisé. S'il a le monopole d’une telle entreprise, elle lui vaudra une rente proprement dite : sinon, la concurrence tendra à réduire ses profits au taux ordinaire du commerce maritime; car les peuplades grossières, à qui l’on demandera l’or en plus grande quantité, se montreront plus exigeantes, et les déboursés de l’armateur s’élèveront en raison de leurs exigences.

Souvent, dans les premiers temps de la découverte d’un nouveau gîte, il n’y a en quelque sorte qu’à se baisser pour ramasser le précieux métal : il en est alors du gîte métallifère comme de cette source (C5) d’où l’on peut tirer et d’où l’on tire (en l’absence du mono- . pôle) tout ce qu elle peut donner. La trouvaille enrichit l'heureux aventurier, et le prix du métal est sans relation aucune avec la dépense de travail ou de capital qu’a exigée la trouvaille. Quant à la part qui représenterait la rente d'un fonds productif, il n’en peut être encore

question. Au besoin, et si la trouvaille est de quelque imporlance comparativement à la masse métallique déjà mise dans la circulation, la valeur du métal baissera un peu, jusqu’à ce que la quantité nouvellement recueillie trouve son placement. Ce n'est là, à vrai dire, qu’une phase transitoire durant laquelle le fonds de réserve métallique s’accroît, et l’on ne peut compter sur de telles trouvailles pour l’alimentation régulière et permanente du marché, correspondant à des besoins réguliers et permanents. Mais, bientôt après l’épuisement de cette exploitation pour ainsi dire fortuite et sporadique, s’organise chez les peuples civilisés une exploitation technique et régulière, qui (dans les conditions les plus habituelles, à savoir celles de la concurrence indéfinie) produit annuellement tout ce qui peut être produit avec quelque profit : de manière que la valeur d’un surcroît de production ne compenserait pas le surcroît de frais nécessaire pour l’obtenir. L’échelle des frais de production est croissante ((58) : car, pour produire davantage, il faut transporter plus loin les vivres et les outils, attirer par des salaires plus élevés des ouvriers en plus grand nombre, qui doivent vivre dans de plus rudes conditions ou se livrer à des travâux plus malsains; il faut pousser le travail des mines à de plus grandes profondeurs, attaquer des liions plus pauvres, étancher des galeries inondées, employer des machines plus puissantes, multiplier les ouvrages d’art et les constructions dispendieuses. Les frais croissant beaucoup et la valeur du produit diminuant un peu à mesure que la production s’étend, il doit venir un moment où la production s’arrête, parce que l’on ne pourrait sans perle l’étendre davantage. Et, grâce

aussi à ce que l’échelle (les frais est croissante, une mine pourra devenir un fonds productif de rente, même dans le cas où la production est affranchie de tout monopole proprement dit.

119. — Après avoir parlé de la production, occupons-nous de la demande ou de l’emploi et de la consommation des métaux précieux.

L’or et l’argent, comme le fer, le plomb, l’étain, le cuivre, leplatine,ontdes usages iudustrielsqui tiennent à leurs propriétés physiques et chimiques : ils ont de plus un emploi spécial, dans un but d’ostentation, de thésaurisation et de circulation commerciale, emploi que le monnayage a facilité et régularisé (surtout en ce qui concerne la circulation), mais qui a précédé et déterminé l’institution de la monnaie, et qui subsisterait encore, lors même que les peuples civilisés renonceraient à cette institution.

Un bijou, un vase, un ustensile d’or ou d’argent, celui-là même dont on fait le plus habituellement usage, n’est en réalité qu’un lingot dont les couches les plus superficielles éprouvent de l’usure ou du frai , précisément en raison des services qu’elles rendent. Le surplus constitue une richesse d’ostentation ou une richesse thésaurisée que l’on retrouvera au moment du besoin. Le progrès des arts tend à diminuer la part faite à la richesse d’ostentation, de thésaurisation, et à augmenter celle qui se consomme effectivement par l’usage, parce que c’est celle qui rend effectivement des services à l’homme ou qui contribue à ses jouissances sensuelles. Les procédés de dorure et de placage se perfectionnent : le plus vil métal, recouvert d’une couche intinilésimale d’or ou d’argent par les procédés de la

galvanoplastie, simulera l’or Ou l’argent et rendra effectivement les mêmes services; il suffira de renvoyer en temps convenable la pièce au doreur; l’ostentation seule n’y trouvera pas son compte, si le curieux ou le convive s’avise de constater l’absence de la marque à laquelle on reconnaît que l’objet est d’or ou d’argent massif. D’un autre côté, la facilité d’avoir à bon marché des pièces qui ont lè même éclat, le même agrément et le même genre d'utilité que des pièces massives, doit en répandre l’usage et par conséquent augmenter la consommation effective ou le frai du métal précieux.

Outre le.urs usages physiques, les métaux précieux sont employés (ordinairement à l’état de sels, et à titre de substances ou de réactifs chimiques) dans les laboratoires, dans la pharmacie et dans les arts. De là une nouvelle consommation effective, dont il faut tenir compte malgré sa petitesse, et que doit sans cesse réparer une nouvelle production.

120. — Pour ce qui concerne l’or en particulier, sa ductilité vraiment prodigieuse en restreint singulièrement la consommation pour les besoins de l’industrie de la dorure. Dans le livre auquel nous empruntons plusieurs renseignements, M. Michel Chevalier nous apprend que le battage d’or à Paris n’opère pas sur plus de 1200 kilogrammes, et que l’industrie de la dorure sur métaux, industrie éminemment française, n’emploie pas en France plus de 450 kilogrammes du même métal. M. de Humboldt évaluait à 9000 kilogrammes la quantité d’or qu’employaient la bijouterie et l’orfèvrerie pour la consommation de l'Europe enlière. Ces nombres pouvaient être mis en regard d’une production annuelle de 20 000 kilogrammes : ils de-

viennent insignifiants en face d’nne production annuelle quatorze fois plus considérable; et quoiqu'une baisse de valeur doive toujours augmenter la consommation, on ne peut raisonnablement supposer l’accroissement de consommation aussi rapide, à beaucoup près, que la baisse de valeur. Certaines convenances règlent l’application de telle matière à tel usage. Quoique l’or vaille aujourd’hui environ quinze fois son poids d’argent, l’horloger n’emploie pas quinze boites d’argent pour une d’or; tandis que l’orfèvre qui tient une quantité de nécessaires d’argent à la disposition des acheteurs, n’a pas un seul nécessaire d’or. Il faudrait fabriquer en surcroît un million de boîtes de montres, an poids de 20 grammes, pour absorber un de ces treize mètres cubes d'or produits annuellement en surcroît (116), et quand ce million de boites aurait été fabriqué, il y en aurait pour bien longtemps. A moins de supposer que la valeur de l’or baissât des trois quarts, on ne devrait pas compter que la fabrication des ustensiles d’or s'accrût dans une proportion notable; et si une telle baisse se produisait, la production de l’or cesserait aussitôt, ce qui ramènerait un mouvement de hausse. D'ailleurs, bien avant ce terme, l’or prendrait la place de l'argent dans le courant de métal précieux qui a lieu des pays de civilisation chrétienne vers les contrées asiatiques. Il en résulte que, dans les conditions actuelles, la circulation monétaire est le seul débouché qui soit en proportion avec la production annuelle de l'or.

L’argent comporte un régime bien plus régulier, aussi bien pour la consommation que pour la production. Sa ductilité bien moindre exige une plus grande dépense de matière pour recouvrir les mêmes surfaces.

Son bas prix relatif met les ustensiles massifs à la portée des fortunes moyennes que le mouvement de la civilisation multiplie : de sorte qu’une baisse notable de valeur permettrait de compter sur un accroissement considérable de demande, en dehors de l’emploi monétaire. Enfin, dans les circonstances actuelles, si une rupture d’équilibre est à craindre, le danger vient plutôt d’un excès de demande que d’un défaut d'emploi.

121 . — Tout imparfaites qu’elles sont, les indications numériques qui précèdent montrent suffisamment qu’iJ n’y a pour les métaux précieux (comme pour les autres métaux et comme pour les denrées en général) pas de liaison nécessaire entre leur abondance relative et leur prix relatif. Si l’hectolitre de froment vaut autant que trois hectolitres d’avoine, cela ne signifie point du tout que l’on récolte annuellement trois fois autant d'avoine que de froment. Si le kilogramme de cuivre vaut autant que deux kilogrammes de plomb, cela ne veut pas dire qu’il y a actuellement en réserve métallique deux fois autant de plomb que de cuivre, ni que la production annuelle des mines de plomb est double en poids de la production annuelle des mines de cuivre. Le rapport de valeur de l’or à l’argent oscille depuis des milliers d’années entre 42 et 1 fi, et l'on vient de voir qu’au commencement du siècle la production annuelle de l’argent était égale à 40 ou 50 fois celle de l’or : tandis que depuis quelques années elle est descendue à moins du quadruple, sans que le rapport de valeur de l’or à l’argent ait encore subi une altération d’un quinzième.

11 ne faudrait pas conclure de là (ce qui serait absurde) que le hasard ou la fantaisie, ou une sorte de préjugé routinier fixent à leur gré les valeurs relatives et abso-

lues des métaux précieux : la raison n’est au contraire satisfaite que lorsqu’elle parvient à se rendre compte de l’enchaînement des causes d’où cette fixation résulte par une conséquence nécessaire ; et elle peut y parvenir, même en l'absence des données indispensables pour déterminer numériquement ou quantitativement les effets compliqués de ces causes diverses, ainsi que nous lâcherons de le faire voir dans le chapitre qui va suivre.

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