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CHAPITRE PREMIER

DE LA SOLIDARITÉ DU SYSTÈME ÉCONOMIQUE. — DE LA TOTALISATION DES REVENUS. — DE LA DISTINCTION ENTRE LA VALEUR NOMINALE ET LA VALEUR RÉELLE DES REVENUS.

147. — L’on a vu aux chapitres VI et VII du premier livre, comment la loi de la consommation ou de la demande, pour chaque article en particulier, combinée avec les conditions économiques de la production de cet article, en détermine le prix, lequel doit subvenir aux revenus des propriétaires et des capitalistes qui ont fourni les forces naturelles, les matières premières et les instruments pour les mettre en œuvre; aux profits et aux salaires des divers agents industrieux qui ont concouru à produire l’article et à le livrer à la consommation. Nous regardions alors comme des quantités données et indépendantes du prix de l’article en question, les prix des autres articles et les revenus des autres producteurs : mais, en réalité, le système économique est un tout solidaire, dont les parties se tiennent et réagissent les unes sur les autres. S’il y a diminution dans la valeur d’inventaire (7) ou dans le chiffre qu’on obtient en multipliant deux facteurs, dont l’un est le prix d’un

Jfit. LIVRE III. — CHAPITRE I.

article déterminé et l’autre le nombre d’unités absorbées par la demande, il y aura de ce chef une diminution de revenu, qui se répartira diversement selon les cas entre les divers producteurs ou agents qui concourent, par la prestation de leurs fonds productifs ou par leur travail personnel, à créer l’article et à le livrer à la consommation. Par cela même qu’ils ont moins de revenus ou de ressources, ils disposent de moins de fonds pour leurs propres consommations, ce qui peut influer sur la demande des autres articles, diminuer les revenus de plusieurs autres catégories de producteurs, et entraîner par contre-coup une nouvelle réduction dans les revenus des producteurs du premier article. Une primitive augmentation de revenus sur un certain article entraînerait une suite de réactions analogues. De telles réactions doivent certainement avoir des effets déterminés et limités : seulement un algébriste en conclurait que, pour la solution complète et rigoureuse des problèmes qui concernent telle ou telle partie du système économique, on ne peut généralement se dispenser d’embrasser le système tout entier. Or, ceci surpasserait les forces du calcul et la portée de nos méthodes de raisonnement, lors même que la statistique aurait accompli sa tâche (56), et que toutes les tables, toutes les données numériques que pourra fournir à la longue une observation patiente, faite dans des conditions propices, seraient dès à présent à notre disposition . L’objet de ce chapitre et des suivants est de montrer jusqu’à quel point l’on peut, en se tenant dans un certain ordre d’approximation, éluder cette difficulté, tourner cet obstacle qui ne serait pas directement surmontable , et répandre quelque jour sur des questions d’économie

sociale, au nombre des plus générales et des plus importantes.

1 48. — Il faut nous faire une langue appropriée au genre d’analyses et de raisonnements que nous avons en vue; et déjà l’on peut s'apercevoir qu’il conviendra de donner au mot de revenu une acception très-large : car l’ouvrier avec ses salaires, le commerçant avec ses profits, le commis avec ses appointements, subviennent à leurs dépenses, à leurs consommations, aussi bien que le capitaliste avec l’intérêt de son capital ou le propriétaire avec ses fermages. Si, à propos d’un article à la production duquel ils concourent, les uns gagnent ce que les autres perdent, le même fonds annuel sera disponible pour la demande collective des autres articles. En n’employant pas le même mot pour désigner ce qui doit figurer au même titre dans toute la suite de nos déductions, nous serions jetés dans des énumérations prolixes, dans des répétitions fastidieuses: nous serions donc entravés dès le début et nous aurions peine à retenir le fil conducteur du raisonnement.

D’un autre côté, comme nous devons mettre perpétuellement en regard la production et la consommation, la recette et la dépense, nous qualifierons de producteurs d’un article tous ceux qui concourent par les fonds dont ils disposent, par leur industrie, par leur travail, à en préparer les matériaux, à le façonner, à le voiturer, à l’emmagasiner, à le livrer à la consommation. — Nous entendrons par consommateurs ceux qui emploient définitivement une denrée, un article, soit dans l’intention de dépenser leurs revenus pour la satisfaction de leurs besoins ou de leurs goûts, soit dans l'intention d’épargner et de capitaliser une portion de

leurs revenus par la création de nouveaux fonds productifs. Il faudra seulement (et ceci exigera un soin particulier) s’arranger de manière à éviter les doubles emplois qui mettraient les raisonnements en défaut.

Enfin , bien que nous fassions un usage continuel des mots d 'article, de denrée (22), il ne faut pas perdre de vue <)ue nous assimilons aux choses corporelles, aux denrées ou articles proprement dits, les prestations de services qui ont pareillement pour but de satisfaire à des besoins, de procurer des jouissances actuelles ou de créer des sources de revenus. Ainsi, quand nous dirons que des fonds sont détournés de la demande d’un article A pour être appliqués à la demande de l’article B, on pourra entendre par là que des fonds détournés do la demande d’un article proprement dit sont employés à salarier des services, ou réciproquement. Quand le peuple d’une grande ville perd le goût des cabarets et prend celui des spectacles, des fonds qui étaient employés à la demande de liqueurs alcooliques vont payer des acteurs, des décorateurs, des musiciens, des auteurs dont les gains annuels (d'après notre définition que l’enchainement même des propositions devra justifier) figurent sur le bilan des revenus, non à la même place, mais au même titre que la rente du propriétaire de vignes, le salaire du vigneron et le profit du cabaretier. Il est vrai qu’un billet de loge ne peut guère circuler à la manière d’une futaille de vin, à titre d’échange, de nantissement ou de dépôt, en attendant la consommation effective : mais, d’un autre côté, le vin bu au cabaret est l’objet d’une consommation au moins aussi improductive que le plaisir du spectacle (31).

149. — Notre analyse doit reposer sur l’idée d’un fonds disponible pour les demandes, pour les consommations, pour les dépenses, et qui provient de tous les genres de recettes ou de rentrées annuelles (reilitus), c’est-à-dire, selon notre vocabulaire, de tous les genres de revenus. En d’autres termes, elle se fondera sur l’idée d’une récapitulation ou totalisation des revenus. Dans quel cercle faudra-t-il renfermer cette totalisation? Evidemment dans le cercle qui comprend le système dont on se propose d’étudier les réactions solidaires. Mais, ainsi qu’il arrive dans tant d’autres rencontres, les liens de solidarité peuvent être inégalement relâchés ou tendus, l’unité systématique peut être inégalement accusée, et les groupements systématiques peuvent différer selon le point de vue où l’on se place, et l’ordre d’intérêts que l’on veut étudier. Les provinces éloignées d’un grand empire n’ont quelquefois que peu de Jiaisons entre elles,, quant à leurs intérêts économiques; et deux Etats politiquement distincts ont souvent des intérêts économiques fort étroitement entrelacés. Nous réservons pour le dernier livre de cet ouvrage les questions qui portent sur la constitution de l’unité économique ou sociale, et sur ses rapports avec l’unité politique ou nationale : quant à présent, comme il ne s’agit point de passer à des applications particulières et à des résultats numériques, mais seulement de nous aider d’une conception abstraite dans une suite de raisonnements généraux, il suffît que nous concevions qu’on a étendu la totalisation (les géomètres diraient la sommation ou Y intégration) dans les limites requises par la nature des applications particulières. Le revenu total pourra prendre ainsi, selon les cas, la dénomination de

revenu social ou de revenu national, et dans l’exposé des généralités de notre sujet, nous ne nous ferons point scrupule d’employer à peu près indifféremment l’une ou l’autre de ces dénominations qui ne sont que des étiquettes provisoires.

150. — Chacun compte ses revenus et ses dépenses à sa manière : tel n’inscrivant au chapitre du revenu que le revenu net, et ne regardant point les charges du revenu brut comme des dépenses; tel autre parlant du revenu brut et portant en dépense les charges ou les qon-valeurs. Un propriétaire foncier qui jouit de 10 000 fr. de revenu, et qui sert un intérêt annuel de 2 000 fr. pour un capital de 40 000 fr. qu’il a été obligé d'emprunter, peut (si cela lui convient) continuer de se donner pour un homme qui a 10 000 fr. de revenu ; mais, au point de vue de la composition du revenu social (20), l’exactitude veut qu’on lui assigne seulement une quote-part de 8 000 fr., en mettant au compte de son créancier le capitaliste le revenu de 2 000 fr. qui ne fait que passer par les mains du propriétaire foncier, tant qu’il ne s’est pas libéré du principal de la dette. A l’égard du créancier, et jusqu’à concurrence des arrérages qu’il sert, le propriétaire foncier n’est en quelque sorle que le gérant, l’homme d’affaires du capitaliste, chargé de la perception de son revenu : tandis que, si son état de santé l’oblige de dépenser 2 000 fr. par an en honoraires de médecins, quelque peu agréable que soit cette manière de dépenser, il n’en doit pas moins être réputé possesseur d’un revenu de 10000 fr., en même temps que les 2 000 fr. d’honoraires compteront parmi les revenus des médecins.

Des distinctions de ce genre se présentent à chaque pas, et dans les cas douteux on ne pourrait mieux faire que de suivre les indications de l’usage et de la langue commune, expression du bon sens public. On ne défalquera pas du revenu du chef de famille ce qu’il dépense pour l’entretien de ses enfants, pour la nourriture de ses domestiques, ce qu’il donne en aumônes. On n’attribuera pas au mendiant, à litre de revenu, cç qu’il arrache au passant par ses importunités, et la plaie qu’il étale ne sera pas mise au nombre des capitaux productifs (45). Mais le gage du domestique est un revenu comme le salaire du manœuvre, ou comme l’étaient la pension du courtisan et celle du poète, quand il y avait des courtisans et des poètes de cour. Si l’aumône se convertit en taxe directe, affectée à la dotation d’un établissement charitable, le revenu du propriétaire imposé doit subir la défalcation de la taxe, et la dotation de l’établissement deviendra comparable à tout autre revenu.

151. — Dans les conditions de notre civilisation moderne, l’Etat est souvent un grand propriétaire, un grand producteur, mais plus souvent encore un grand consommateur de richesses. Dans la demande de chaque article on ne peut donc se dispenser de tenir compte de la demande que fait l’Etat pour les différents services publics; et d'un autre côté, les traitements et les salaires payés par l’Etat, ou par les autres corporations publiques doivent tigurer parmi les sources de revenus privés et dans la composition du revenu total, au même litre que les gages et les salaires payés par des particuliers. L'Etat prélève par l'impôt sur le produit annuel de la terre, du capital, de l’industrie et du tra-

vail, une part qui ne s’accumule plus de nos jours dans les coffres de la république ou du prince, mais qui, soit qu’elle serve à acquitter les intérêts de la dette publique, soit qu’elle se dépense en dotations, en’ pensions, en traitements ou en salaires, soit qu’on l’emploie à l’achat de matières consommées pour les services publics, va créer des revenus à de nombreuses catégories de particuliers. Nous parlerons ailleurs de l’influence que l’Elat exerce de cette manière sur la direction des forces productrices et sur la distribution de la richesse du pays : ici, il ne s’agit encore que de la totalisation des revenus.

Il est clair que l’on ne pourrait sans double emploi imputer au revenu du prince (sous le régime qu’on appelle constitutionnel) la somme qu’il reçoit du Trésor public sous la dénomination de liste civile, après qu’on l’aurait déjà imputée au revenu de l’Etat dont les agents n’interviennent que pour recueillir la somme et la verser dans les coffres du prince. C’est une charge, plutôt qu’une dépense de l’Etat. 11 faut dire la même chose au sujet des traitements, des pensions de tous les fonctionnaires publics, et mieux encore à propos du service des intérêts de la dette publique. Mais, quand l’Etat fait exécuter des travaux publics, d’utilité ou d’embellissement, lorsqu’il achète ou fait fabriquer de la poudre, des armes, des vêlements, du pain pour les troupes, il dépense effectivement son revenu et il intervient(à l’échelle près) dans le jeu de la machine économique comme un particulier pourrait le faire. Si donc on doit tenir compte à la fois du revenu d’un propriétaire, et du revenu que ce propriétaire crée par ses commandes aux ouvriers qu’il emploie, aux fournisseurs qu’il fait gagner, on ne voit

point pourquoi l’on ne compterait pas de même quand il s’agit de l’Etat. Au surplus, l’essentiel est de raisonner conséquemment à la définition ou à la convention admise, en vue de faits réels, susceptibles de constatation positive, et qui se produisent et se constatent indépendamment de toute définition et de toute théorie. Le mode de supputation qui tiendra compte le plus simplement (s’il s’agit de théorie), le plus commodément (s’il s’agit de pratique), sera le mode de supputation préférable, soit qu’il s’agisse des particuliers, soit qu’il s’agisse de l’Etat et des corporations (religieuses, municipales, hospitalières, enseignantes ou autres) qui ont, comme l’Etat, des revenus, des charges et des dépenses.

152. — En second lieu, nous devons signaler ici l'idée d’une distinction à faire entre la valeur réelle et la valeur nominale des revenus. Supposons que, dans notre colonie (65), le prix du bois ait augmenté (parce que les forêts les plus voisines du centre de consommation ont été défrichées) et que les consommateurs aient cent mille francs de plus à dépenser par suite de la hausse de prix : il y aura donc de ce chef une augmentation de cent mille francs dans la somme des revenus des propriétaires et des ouvriers employés pour l’exploitation forestière et pour le transport du bois sur le marché. Cette augmentation doit se retrouver quand on totalise les revenus des colons ; et pourtant l’augmentation, très-réelle pour les producteurs de bois, n’est que nominale pour la société des colons prise dans son ensemble : car, les consommateurs de bois se trouvent exactement dans le même cas que si la hausse n’eût pas eu lieu, et qu’on eût retranché de leurs revenus (en raison de leurs consommations respectives) de

quoi parfaire la somme de cent mille francs qui va profiter aux producteurs de bois. Ce que les uns ont réellement gagné, les autres l’ont réellement perdu, quoique leur revenu soit nominalement resté le même. Compensation faite des perles et des gains réels, la totalité des revenus est restée la même, quoiqu’il y ait eu accroissement dans la valeur nominale ou dans le chiffre qui l’exprime.

Il ne faut pourtant pas confondre, dans le cas qui nous occupe, le résultat que nous appelons nominal avec un résultat fictif. La vraie distinction entre l’impôt direct et l’impôt indirect (qui tous deux créent des revenus à l'Etat, aux créanciers de l’Etat, ou bien encore aux établissements et aux particuliers que l’Etat dote, rétribue, pensionne), c’est que l’impôt direct constitue pour le contribuable une charge à laquelle il ne peut se soustraire, et qui vient en défalcation de son revenu, même nominal : au lieu que l’impôt indirect constitue plutôt une dépense qui, lorsqu’on la fait, équivaut à une diminution réelle de revenu, mais qu’on peut ne pas faire, et qui en ce sens laisse intact ce que nous appelons le revenu nominal. Pour évaluer le revenu d’une ferme et par suite le revenu du propriétaire, on ne manque pas de tenir compte de l’impôt foncier, qui même le plus souvent est mis par le bail à la charge du fermier : et au contraire personne ne songe à réduire le revenu du consommateur de ce qu'il paye à l’Etat en mangeant du sucre ou en fumant des cigares. Il lui plaît de consommer telle denrée et il la paye plus cher en raison de la taxe de consommation qui la frappe, comme telle autre est payée plus cher à cause du monopole dont elle est l’objet, telle autre à cause

delà mauvaise récolte. A beaucoup d’égards, cela équivaut à une diminution réelle de revenu, et nous ne manquerons pas, dans toutes nos explications, de tenir compte de cette diminution réelle : mais enfin, le revenu nominal n’a pas changé pour cela, et cette invariabilité du revenu nominal a elle-même un sens, ainsi qu’on vient de l’expliquer. Elle laisse subsister sinon la jouissance, du moins la puissance attachée à la libre disposition de ce revenu (A).

153. — Revenons aux termes de notre exemple. Le bois qui maintenant est cher dans la colonie, n’y valait autrefois que la peine de l’abattre, comme l’eau n’v vaut encore que le salaire de l’homme qui va la quérir à la source. Aujourd’hui le prix du bois donne de fort belles rentes aux propriétaires de forêts, et fait vivre les voituriers qui l’amènent d’une grande distance : il semble donc que la colonie deviendrait plus riche si les choses se passaient pour l’eau comme pour le bois ; si les substances utiles dont la Nature avait à l’origine libéralement gratifié la colonie, en quantité supérieure à ses besoins, devenaient rares ou exigeaient des frais de production, d’extraction, de transport ; si les agents naturels dont chacun dispose gratuitement, tels que la force motrice du vent, devenaient susceptibles d’appropriation, de monopole, et qu’il en fallût payer la rente au propriétaire. Il pourrait en effet, selon les circonstances, en résulter un accroissement dans le total des revenus des colons : mais en tout cas cet accroissement ne saurait être que nominal (l’accroissement réel de revenu accordé aux uns ne faisant que compenser la perte réelle infligée aux autres par un surcroît de dépense); à moins que les mêmes causes qui ont donné

une valeur vénale à la chose utile qui n’en avait pas, ne fussent aussi de nature à en améliorer l'aménagement, à en procurer la conservation, à en accroître les produits. Ainsi se résolvent très-simplement des difficultés ou des paradoxes signalés dès le commencement du présent ouvrage, et dont on n’a pas toujours nettement indiqué le principe de solution.

154. — Reportons-nous notamment à ce qui a été dit (7) des fluctuations d’inventaire, et prenons un exemple. Il y a des monnaies anciennes si communes qu’elles ne valent guère que le poids du métal, c’està-dire presque rien quand il s’agit de monnaies de bronze. D’autres monnaies de bronze sont au contraire si rares qu’elles montent dans les ventes à des prix trèsélevés. Quelquefois il sutlit d’une trouvaille pour que la médaille rare devienne commune, au point de diminuer la richesse d’inventaire contenue dans les collections numismatiques, telle qu’elle résulterait de la prisée^l’un expert. A l’inverse, on peut imaginer des accidents qui feraient d’une médaille déjà rare une médaille si rare, que le peu d’exemplaires conservés vaudraient plus, dans les inventaires, que ne valaient tous les exemplaires avant la destruction partielle. Ce que nous disons des médailles, on le dirait des tableaux des anciens maîtres, des vieux livres, des autographes, de tous les objets d’art et de curiosité, des raretés naturelles, et en général de toutes les choses que notre industrie ne parvient point à soumettre à une extraction ou à une fabrication régulière.

On peut même le dire des choses de fabrique et d’industrie. Plus d’une fois il est arrivé qu’un libraire, ayant en magasin un ouvrage de fond, ouvrage utile

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et recherché des connaisseurs, mais dont il aurait fallu avilir le prix pour écouler toute l’édition, a mieux aimé (en négociant intelligent et en éditeur qui se respecte) maintenir le prix et mettre au pilon les deux tiers de l’édition. Il a agi en cela, d'une manière accidentelle, comme agirait d’une manière suivie le propriétaire d’une source minérale qui en laisserait perdre une partie plutôt que de consentir à une trop grande baisse de prix (61), ou comme agissait, dit-on, la Compagnie hollandaise en détruisant une partie de ses épiceries des Moluques. Cette destruction malérielle ne diminue pas la richesse d'inventaire : loin de là, elle a pour but de la conserver ou de l’augmenter; mais, au point de vue de l’utilité, il aurait mieux valu pour le public qu’on pût se procurer à bon marché un bon livre, une eau salutaire, ou qu’on payât le poivre moins cher.

Au contraire, lorsque les Chambres ont voté chez nous, il y a quelques années, une somme de quarante mille francs pour subvenir à la réimpression des œuvres de Laplace, elles ont honoré la mémoire d’un géomètre illustre et encouragé de hautes études : mais, financièrement parlant, l’opération était mauvaise, aussi bien pour le public que pour l’Etat. Car, en mettant même de côté les quarante mille francs dépensés, le prix modique des exemplaires de l’édition nouvelle et le prix avili des exemplaires de l’ancienne édition ne compensaient pas, comme richesse d’inventaire, la valeur des anciens exemplaires au prix où ils se soutenaient dans les ventes.

155. — Or, les distinctions faites dans le présent chapitre lèvent aisément toutes ces apparentes antinomies. Le hasard fait trouver une médaille dont

le prix courant est de 50 fr. : voilà la richesse de l’inventeur grossie d’une valeur de 50 fr. ; et l’amateur qui aura payé 50 fr. pour la mettre dans son médaillier n’en sera point appauvri, puisqu’il pourra toujours recouvrer les 50 fr. en la remettant en vente. Il est vrai que, pendant qu’il conserve la médaille, il ne peut appliquer à autre chose les 50 fr. qui ont passé de ses mains dans celles de l’auteur de la Irouvaille; mais celui-ci a acquis la faculté d’en disposer en son lieu et place, de sorte que tout le reste du système économique peut fonctionner comme auparavant. Il n’y a, au point de vue de la réalité physique, qu’une médaille de plus dans les collections, pour la plus grande satisfaction des curieux;, et ce fait réel cadre bien avec le nouveau chiffre d’inventaire qui accuse 50 fr. de plus dans la richesse inventoriée.

Si la médaille était parfaitement connue, classée, appréciée d’après ses autres exemplaires, l’auteur de l'accroissement de richesse est ce manœuvre qui a trouvé la médaille en bêchant la terre : mais il se peut aussi qu’elle n’acquière la valeur de 50 fr. que postérieurement à la découverte physique qui enaété faite, par suite des études d’un antiquaire, donf la sagacité restituera une légende fruste, signalera des rapports inaperçus, et déterminera ainsi la date précise de la médaille, le nom du prince dont elle porte l’elligie, l’événement à l’occasion duquel elle a été frappée. En ce cas l’accroissement de valeur n’en sera pas moins réel, quoique la médaille n’ait subi aucun changement matériel, quoiqu’elle contienne physiquement la mêmeplace dans le médaillier de l’amateur. Le surcroît de valeur commerciale n’est que l’expression commerciale du

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surcroît de valeur ou d’importance numismatique, laquelle vient s’ajouter à la valeur économique ou industrielle (55), uniquement représentée ici par le poids du métal; et l’on peut raisonner dans ce cas exactement comme dans le cas précédent.

Supposons maintenant que, la médaille étant déjà parfaitement connue, classée, appréciée quant à son importance numismatique ou (qu’on nous permette celte expression) quant à sa valeur réelle, le surcroît de valeur commerciale soit la conséquence d’un événement qui en a fait disparaître la plupart des exemplaires, et qui a porté dans les ventes, de 50 fr. à 500 fr., le prix des exemplaires conservés. Ce sera, pour le vendeur, un gain très-réel de 450 fr., tout à fait comparable à celui de l’auteur d’une trouvaille ; ce ne sera pas pour l’acheteur une perte dans sa richesse d'inventaire, puisque la médaille y figurera comme représentant, au cours nouveau, les 500 fr. qu’il adonnés. Il n’y a aucun motif d’admettre que le passage des 500 fr. d’une main à l'autre inlluera sur le surplus du système économique et sur les autres inventaires. Donc il y aura de ce chef un accroissement dans le total de la richesse inventoriable, et l’on sera fondé à accroître l’inventaire général des 450 fr. dont s'est accru l’inventaire du vendeur de la médaille. Mais d’autre part, à moins que l’acheteur ne soit un de ces riches comme il n’y en a plus guère (qui veulent par pure ostentation mettre cent mille fr. dans un cabinet de médailles, n’importe comment, ou pour qui, en d’autres termes, les médailles n’ont qu’une valeur commerciale et point de valeur numismatique), le changement de cours a causé à l’acheteur un dommage réel, en ce sens que, sans le changement de

cours, il aurait pu se procurer avec les 500 fr., d’abord la médaille dont il s’agit, puis d’autres médailles jusqu’à concurrence de 450 fr. Ce dommage réel compense exactement le gain réel du vendeur; et, pour la société qui n’a nul motif de s’intéresser à ce que la médaille appartienne à Pierre plutôt qu’à Paul, il n’y a nul fait réel qui corresponde à l’accroissement de 450 fr. dans la richesse inventoriable. Voilà ce qu’on exprime en disant que, toute compensation faite entre Pierre et Paul, la richesse réelle est restée la même qu’auparavant. Ce qu’on dit pour un exemplaire de la médaille, on le dirait pour les autres exemplaires conservés, qui participent à la hausse de prix; de manière qu’aucun gain réel ne compenserait la perte réelle résultant de la destruction du surplus des exemplaires.

Au lieu de raisonner sur des médailles, destinées seulement à la satisfaction d’un goût délicat, supposons que nous ayons à raisonner sur des choses qui ont une grande importance économique et industrielle, et dont par conséquent la production et l’abondance intéressent à un haut degré la généralité des hommes : ce qui pouvait ne paraître dans notre exemple qu’une pointillerie scolastique deviendra le légitime objet des discussions les plus sérjeuses, et quelquefois des discussions les plus ardentes. Si pourtant l’on veut résoudre logiquement la difficulté, il faudra recourir au même principe logique de solution. Voilà ce que nous tâcherons de faire en abordant à notre tour, par un côté nouveau, un sujet déjà tant de fois traité.

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