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CHAPITRE II

DU PRINCIPE DE LA COMPENSATION DES DEMANDES. — DU PRINCIPE DE L’ENCOURAGEMENT. — DE LA JUSTE DÉTERMINATION DU POINT DE SCISSION DES DIVERSES DOCTRINES ÉCONOMIQUES.

156. — Arrivons au principe de la compensation des demandes, et pour prendre un exemple plus facile à saisir, supposons que dans notre colonie où il n’y avait point encore d’imprimerie, une imprimerie vienne à s’établir, et que, grâce à cette industrie nouvelle, il se fabrique et se débite annuellement dans la colonie pour cent mille francs de petits livres usuels. Voilà une nouvelle valeur créée et mise en circulation, sans que la création et la circulation de cette valeur fasse nécessairement obstacle à aucune industrie antérieurement établie, tarisse nécessairement ou rende moins abondante aucune des sources de richesse précédemment ouvertes. Car les acheteurs de livrets auront cent mille francs de moins à mettre à l’acquisition de tous les autres articles : mais les producteurs de livrets (écrivains, papetiers, typographes, brocheurs, à la rémunération desquels on joindra, le cas échéant, les profits de l’éditeur et du libraire détaillant) pourront affecter à la demande de la même totalité d’articles cent mille francs qu’ils n’avaient pas. Cent mille francs en moins d’une part, cent mille francs en plus de l’autre, voilà une balance qui sans doute n’amènera pas une compensation exacte pour chacun des autres articles en particulier,

puisque les besoins et les goûts des uns ne peuvent si exactement se substituer aux besoins et aux goûls des autres : mais on conçoit au moins que la compensation pourra s’opérer dans l’ensemble, sinon exactement, du moins à fort peu près, de manière qu’en totalisant les revenus de tous les colons, et en défalquant les pertes effectives des gains effectifs, on puisse dire que le revenu total a été augmenté, à très-peu près, de la somme de cent mille francs, à laquelle montent les revenus des producteurs de livrets.

A supposer même qu’il y ait une différence notable dans le total des revenus (gros ou petits) des autres producteurs, comme on ne voit pas de raison pour que l’action se fasse sentir dans un sens plutôt que dans l'autre, il serait encore permis d’admettre que la compensation a lieu, dès l’instant qu’on n’applique pas les raisonnements à telle sorte d’articles, à tel fait économique particulier, mais que l’on embrasse par la pensée un grand nombre de faits du même genre, en vue de certains résultats moyens et de certaines lois générales. Ainsi, en même temps que l’industrie typographique s’introduira dans la colonie, il s’y introduira probablement beaucoup d’autres industries nouvelles; et la conclusion qui ne serait pas suffisamment exacte pour l’industrie typographique en particulier, le deviendra si on l’étend à l’ensemble des industries qu’a suscitées le progrès de la société coloniale.

Peut-être qu’avant l’établissement de l’imprimerie locale, la colonie tirait du dehors ses alphabets, ses catéchismes, ses almanachs : il lui fallait livrer pour cela une valeur de cent mille francs en marchandises quelconques, qui, maintenant, peuvent être consommées

dans la colonie même et payées avec cetle valeur de cent mille francs créée par la nouvelle industrie. Cette circonstance n’empêche pas qu’il n’y ait de même un accroissement de cent mille francs dans le total des revenus des habitants de la colonie.

157. — Pendant que de nouvelles industries s’implantent dans la colonie, d'autres industries peuvent disparaître. Par exemple, il s’y faisait un commerce de pelleteries qui cesse forcément après qu’on a détruit les espèces sauvages dont la robe était un objet de commerce. Mettons que la production annuelle d’une valeur de cent mille francs se trouve ainsi supprimée. Si elle était pour la colonie l’objet d’un commerce d’exportation, il faudra trouver d’autres denrées pour payer les marchandises de retour, au préjudice de la consommation intérieure. Si les fourrures se débitaient et s’usaient dans la colonie mèmè, les consommateurs de fourrures feront de ce chef l’épargne d’une somme de cent mille francs, d’abord contre leur gré, puis sans y songer, lorsque l’habitude sera prise de s’en passer; et cette épargne compensera, pour la demande d’autres articles, le retranchement de pareille somme dans les revenus des producteurs ou fournisseurs de fourrures : de sorte que la suppression de cette branche d’industrie, due à l’épuisement de l’une des ressources naturelles du pays, n'aura pour conséquence immédiate qu’une réduction de cent mille francs dans le total des revenus coloniaux.

- Cela ne veut pas dire que la privation des fourrures, comme objets de commodité ou de luxe, n’influera pas sur l’apparition ou le développement de diverses branches de l’industrie des tissus, qui peuvent procurer la

satisfaction des mômes goûts ou des mêmes besoins : mais un tel résultat est indirect; et il conviendrait toujours, pour l'ordre du raisonnement, de considérer d’abord l’eflet immédiat produit par l’épuisement d’un genre de ressources naturelles, par l’extinction d’un genre d’industrie, puis l’effet consécutif et de sens contraire produit par la naissance d’une industrie nouvelle qui tend à se substituer à l’industrie éteinte.

158. — 11 ne suffirait pas que le génie d’un homme découvrît une industrie nouvelle, que des goûts nouveaux se répandissent parmi les populations, qu’une autre distribution de la richesse tondît à donner aux demandes une autre direction : il faut encore que la production qui satisferait au nouvel état des demandes ne soit pas rendue impossible par l’insuffisance des bras ou des capitaux, par la limitation des ressources naturelles. Il ne suffit pas d’avoir établi qu’il peut y avoir dans la somme des revenus de quoi payer à la fois le produit nouveau et les anciens produits : il faut encore que la production de l’article nouvellement demandé n’enlève pas aux autres articles les moyens indispensables de production, en bras, en capitaux, en ressources naturelles ; sans quoi tous nos raisonnements se trouveraient en défaut et notre principe de compensation ne s’appliquerait plus. Si, par exemple, l’ouvrier embauché pour la nouvelle imprimerie, parce qu’il a profité mieux qu’un autre des leçons de l’instituteur, gagnait auparavant sa vie au métier de menuisier ou à celui de tisserand, il faut qu’en quittant son ancienne profession, il ait fait place à un nouvel ouvrier qui n’y pouvait trouver place; ou bien il faut que ses anciens camarades aient pu suffire à la beso-

gne en travaillant davantage et en gagnant un meilleur salaire. Sinon, le total des revenus coloniaux, au lieu d’être accru de la totalité du salaire de l’ouvrier typographe, ne serait accru que de l’excédant du salaire actuel sur le salaire de son ancienne profession, et ainsi de suite.

Tout s’arrête devant le refus absolu de la Nature de mettre à la disposition de l'homme les ressources, c’est-à-dire les forces et les matériaux nécessaires : cela est d’une parfaite évidence et n’exige point de commentaires. On n’cn peut dire autant des forces que l’homme déploie par sa propre activité, ni des provisions et des instruments do travail produits par un travail antérieur, conservés par la prévoyance, c’est-àdire des capitaux. Lors donc que l’on entreprend l’analyse des changements qu’éprouve le système économique, faut-il raisonner comme si ces changements n’influaient que sur la direction des forces productrices qui émanent de l’homme, et n’avaient point la vertu d’accroître V intensité même de ces forces productrices, en suscitant des inventions, des bras et des capitaux, là où les inventions, les bras et les capitaux deviennent nécessaires? Nous abordons ainsi la question vraiment majeure, question susceptible en effet, selon les circonstances, de deux solutions différentes, dont chacune peut être affirmée d’une manière absolue et par forme de théorème, sans égard aux circonstances : de manière à ranger les économistes en deux écoles, en deux sectes, en deux camps opposés. Les uns font de l’économie sociale une sorte de mécanique physique dans laquelle on ne considère que des forces inorganiques, sur l’intensité desquelles l’homme n’a aucune

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prise et dont il ne peut que changer la direction par ses engins : les autres sont des dynamistes ou plutôt des vitalistes, qui tiennent compte des circonstances extérieures, surtout comme de moyens d’excitation pour faire arriver à leur summum d’énergie des forces dont le principe est interne et n’est autre que le principe même de la vie. La divergence sera plus marquée, à mesure que l’intérêt plus vif des conséquences pratiques animera davantage la controverse; et il n’en est que plus essentiel de bien saisir le point précis où la scission commence, alors qu’elle attire à peine l’altenlion des écrivains spéculalifs, et beaucoup moins celle des hommes pratiques, parce qu’elle ne se montre pas encore grosse de conséquences pratiques. Il est d’ailleurs intéressant pour le philosophe de faire le rapprochement entre la raison principale des divergences économiques et la raison des divergences qu’offrent les théories que nous pouvons nous faire des plus importants phénomènes de la Nature Il existe dans l’esprit humain un petit nombre de conceptions et d’oppositions fondamentales qu’il reproduit partout.

159. — En général, l’accroissement de la population suit de près l’accroissement dans la demande de travail; et en attendant, le même chiffre de population subvient (ou à peu près) à une demande de travail plus considérable : car, pour l’ordinaire, le travail de l’homme n’est pas (Dieu merci) un travail servile que la verge d’un maître impitoyable pousse à sa dernière limite. Les heures de travail sont augmentées ; des malheureux qui n’avaient que le pain de l’aumône trou-

’ Traite de l'enchaînement des idées fondamentales, livre III, cltap. 4 et 9.

vent à vivre d’nn salaire; une occupation sédentaire remplit les temps de loisir que laissent les travaux des champs; les femmes, les enfants sont appelés à prendre leur part des travaux de l’atelier. La perspective d’un débouché, d’un placement, d’une rémunération immédiate ou prochaine, excite l’esprit d’entreprise, de recherche, stimule le travail de l’intelligence aussi bien que le travail des bras. La jeunesse entre avec plus d’ardeur dans une voie nouvelle. Sans doute on ne trouvera pas du premier coup des bras exercés, des contre-maîtres intelligents, des directeurs habiles : mais rien de tout cela ne se fera longtemps attendre, si l’excitation extérieure ne tient pas à un engouement passager, si elle dépend de causes durables, capables de produire des modifications persistantes. *

* Il faut dire du capital tout ce que nous venons de dire du travail de l’homme. L’invention de nouveaux produits, l’ouverture de nouveaux débouchés, l’acquisition de nouveaux moyens d’échange, en modifiant la demande, ne modifient pas seulement le genre d’emploi des capitaux existants : elles opèrent surtout comme stimulants pour provoquer la formation de nouveaux capitaux. Non-seulement elles opèrent d’une manière générale (46), en augmentant le taux de l’intérêt ou en en prévenant la baisse, ce qui doit encourager l’épargne chez celui qui ne fait pas valoir par lui-même ses capitaux et qui se soucie fort peu du mode d’emploi, pourvu que l’intérêt soit servi, mais elle détermine, chez ceux qui mettent les capitaux en œuvre, la formation du capital sous la forme spécifique et concrète, accommodée à la nouvelle industrie.

Il est naturel d’épargner sur les premiers profils d'une

industrie qui commence à prospérer, et dont on attend des profils plus grands encore, tout ce qui peut servir à étendre, à développer, à fortifier cette industrie naissante. Cela est bien plus commode que de dégager avec perte les capitaux engagés dans les industries stationnaires ou en voie de déclin. 11 y aura donc plutôt accession d’un capital nouveau que simple remuement de l’ancien capital. 11 faudra du temps pour cela; mais, sans aller jusqu’à dire que le temps ne fait rien à l'affaire, on peut dire qu’il ne change pas essentiellement les conclusions théoriques : car des théories du genre de celles qui nous occupent n’impliquent pas l’accomplissement instantané des transformations économiques, et ne peuvent être poussées au « point de suivre avec quelque exactitude toutes les phases transitoires du période de transformation.

En même temps il faut bien admettre que ces explications ne valent que tout autant qu’on se renferme dans des limites convenables. 11 y a des capitaux qui se forment vite dès qu’un emploi leur est offert ; il y en a qui se régénèrent vite après que des malheurs publics les ont détruits ; et il y en a qui ne se forment qu’à la longue, chez les nations puissantes dans l’industrie, au point de rendre très-difficile, sinon impossible, la concurrence des nations qui se sont laissé devancer. Enfin, il y a des entreprises gigantesques pour lesquelles la réunion des capitaux nécessaires constitue la principale difficulté de l'entreprise. 11 était plus aisé de concevoir l’idée de percer l’isthme de Suez et même d’en établir la possibilité sur des nivellements et des devis d’ingénieurs, que de trouver les capitaux nécessaires au percement de l’isthme de Suez.

160. — Nous avons déjà remarqué (35 et suiv.). l'erreur où tombait l’école physiocratique, lorsqu’elle voyait dans la vertu productive- de la terre (c’est-à-dire dans l’ensemble des ressources et des forces naturelles) la source unique de l’accroissement de la richesse des nations ou de la richesse du genre humain considéré comme une seule famille. L’erreur devient plus grave en théorie, et plus dangereuse en ce qu’elle peut plus facilement descendre du domaine de la théorie dans celui de la pratique, s’il s’agit de la richesse d’une nation en particulier. Car enfin il est bien clair que les produits de la terre (à quelque règne de la Nature qu’ils appartiennent) ne sont pas physiquement susceptibles d’un accroissement indéfini ; et que même (l’échelle des frais de production étant croissante) on atteint vite ûne phase où le surcroît de production, physiquement possible, est impossible économiquement (33) : de sorte que, par ce côté, la richesse réelle d’une nation, la valeur réelle du revenu social, doivent nécessairement rencontrer des limites. Au contraire, rien ne limite nécessairement (pour chaque nation en particulier) les richesses et les revenus qui ont leur source principale dans le travail et l’industrie : les produits de nouvelle création peuvent indéfiniment s’échanger les uns contre les autres, pourvu qu’une direction convenable soit donnée aux diverses branches de la production, et pourvu que l’on trouve, dans l’immensité du monde commercial, d’une part des débouchés toujours ouverts à l’industrie nationale, d’autre part des moyens d’alimenter, par des achats de matières premières et de subsistances faits à l’étranger, l’activité industrielle et le surcroît dépopulation indusstrieuse qu’elle fait naître. La nation placée dans de

pareilles conditions n’agit pas seulement sur les forces et les ressources naturelles situées dans son domaine direct : elle utilise à son profil la fécondité des terres, l’énergie productive des forces naturelles disséminées dans le monde entier : elle n’en a ni la propriété, ni le monopole, mais elle prélève sur toutes une véritable dîme. C'est ce qu’on a quelquefois exprimé en disant qu’elle exerce un commerce actif: tandis que les nations qui ne savent trafiquer qu’en se dépouillant d’une partie des biens que la Nature leur avait donnés gratuitement ou presque gratuitement, pratiquent un "commerce que l’on a qualifié de passif.

Cependant, même dans l'hypothèse où nous nous plaçons, il ne faut (bien entendu) prendre les termes d'infini et d'indéfini que dans un sens relatif, seul compatible avec les conditions essentielles des phénomènes qui s’accomplissent au sein du monde réel Puis, on ne doit pas perdre de vue tout ce qu’exige d’activité et d'efforts incessants une situation comme celle que nous indiquons ici, ni ce qu’elle offre de contrastes, par ses agitations et ses périls, avec celle des peuples qui, en vertu de leur constitution économique moins artificielle et moins tendue, ne font pour ainsi direqu’aider * la Nature dans la production des choses qui se trouvent •plus immédiatement appropriées aux besoins essentiels do l’homme (26).

161. — De là vient (abstraction failedescas extrêmes) la distinction entre les peuples pauvres et les peuples riches, entre les populations agricoles et les populations

* Traite de l'enchaînement des idées fondamentales, livre I, clia|>. 3, n° 25.

UK LA COMPENSATION UES DEMANDES. 289 industrieuses ou commerçantes (Sa5). Chez celles-là, la valeur réelle du revenu, à partager entre les propriétaires et les travailleurs, quoique susceptible d’améliorations progressives, finit par rencontrer des barrières qui demeurent, au moins pour un temps, physiquement ou économiquement infranchissables : tandis qu’au sein des populations industrieuses et commerçantes la demande de capital et de main-d’œuvre, la valeur réelle des profils et des salaires peuvent, par comparaison, augmenter d’une manière indéfinie, quoique non sans des chances d’instabilité qui croissent en raison du rétrécissement relatif de la base de sustentation.

Ce que l’on dit pour la culture, on le dirait pour l'exploitation de toutes les branches de la richesse fon- ' cière, parce que le principe essentiel de distinction n’est pas dans la nature spéciale des procédés de l’agriculture, mais dans la limitation nécessaire des produits du sol ou du sous-sol. Une population de mineurs et de propriétaires de mines (après que l’heure des premières récoltes est passée) devient une population d’ouvriers pauvres et de propriétaires embarrassés, absolument comme une population de cultivateurs et de propriétaires ruraux dans un pays dépourvu d’industrie, et par les mêmes causes. Qu’il s’agisse de mines de cuivre, de plomb, ou de mines d’or et d’argent, le fait sera le même, pourvu qu’on ait égard aux valeurs relatives des métaux précieux et à la valeur (non pas nominale, mais réelle) du revenu social. Si le contraire s’observe dans’lesjpays qui produisent la houille et le fer, c’est que l’abondance des matières premières de cette sorte, et leur bon marché relatif aux environs des lieux d’extraction, provoquent l’établissement d’u-

sines, de manufactures, et les développements de l’activité industrielle.

Quand la population afflue vers un continent inexploré, où l’ensemble des ressources naturelles et notamment la terre cultivable s’offrent à l’homme avec une abondance indéfinie, cette population jouit à la fois (grâce à un concours de circonstances exceptionnelles) des avantages que possèdent les peuples riches au sein du vieux monde civilisé, et de ceux qui sont le partage des peuples adonnés principalement à la culture de la terre, et réputés plus arriérés. Les salaires y sont élevés, et les capitaux passagèrement confiés au sol ou incorporés dans le sol, y procurent au fermier à titre de profits, ou au propriétaire à titre de rente foncière un revenu considérable.

162. — En même temps que notre siècle répudiait l’exagération des doctrines du siècle précédent sur le rôle économique de la terre, il répudiait aussi l’exagération de ses craintes au sujet d’un prétendu décroissement de population, imputable aux mauvaises institutions de la société. De nos jours, les économistes, bien loin de se préoccuper des obstacles que le manque de bras pourrait mettre au développement de la richesse, n’ont songé qu’aux moyens d’empêcher qu’une population surabondante ne devint une cause d’appauvrissement. Envisagée sous cet aspect, la question de la population reviendra plus loin : il s’agit seulement ici de comprendre comment, en fin de compte, le rôle du capital a dû, dans les théories des économistes modernes, acquérir à peu près la même prépondérance qu’avait eue le rôle de la terre pour les physiocrates. L’école anglaise surtout a donné dans cet excès : ce

qui se conçoit sans peine, puisque nulle part la puissance du capital n’apparaît mieux que dans les merveilleux développements de l’industrie britannique. Ajoutons que, par un contraste piquant, les écrivains de cette école, dans leurs discussions théoriques, aiment à considérer le capital à son état le plus rudimentaire, et en quelque sorte sous sa forme la plus humble. 11 s'agit de provisions pour faire vivre le cultivateur ou l’artisan en attendant la récolte ou la vente des produits; il s’agit des outils qui servent à une industrie dans l’enfance. Ce tour didactique peut être favorable à la clarté, et nous l’avons nous-même imité dans plus d'une rencontre : l’inconvénient serait de s’en prévaloir comme d’une sorte de scolastique ou d’algèbre, pour ériger en théorèmes géométriques et absolus, des propositions qui ne sont vraies que d’une vérité relative et limitée, et pour appliquer de pareils théorèmes àdes conditions économiques qui ne ressemblent pas plus à celles de l’industrie embryonnaire des peuples enfants, qu’à celles de l’industrie colossale qui exploite le monde à l'aide de ses immenses capitaux. Les extrêmes se touchent. Quand l’homme n’a pour capital qu’un sac de pommes de terre et une pioche, il lui importe peu de manger ses pommes de terre en faisant ceci ou cela, de se servir de sa pioche pour façonner une vigne, pour creuser un fossé ou pour aplanir une roule. De même il se peut qu’à la faveur d’institutions qui donnent aux capitaux une grande mobilité, poussé par un amour du gain qui fait bon marché des habitudes acquises, le possesseur de capitaux anglais ou américains soit disposé à se faire indifféremment et Jour à tour fermier, manufacturier, armateur; à aller chercher le thé en Chine ou la baleine

292 LIVRE III.— CHAPITRE il.

parmi les banquises, suivant qu’il y trouvera pour son capital un plus grand profit. D’où la théorie qu’il ne faut s’occuper que d’accroitre le capital, et qu’il trouvera de lui-même l’emploi le plus avantageux; qu’on ne peut attirer les capitaux dans une industrie sans les enlever à d’autres industries, etc. : théorie évidemment inapplicable au cas où la prospérité même d’une industrie est la cause déterminante de la génération des capitaux ou d’une partie des capitaux qu’elle réclame. Nous verrons les conséquences de toutes ces remarques à mesure que nous avancerons dans la suite de nos études.

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